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    Nécessaire défense de l’histoire nationale

    6 mars 2013 17h25 |Jacques Beauchemin Professeur au département de sociologie de l’UQAM | Éducation
    Diffusion web.
    Dans l’évaluation qu’il a proposée dans Le Devoir de l’étude d’Éric Bédard et de Myriam D’Arcy intitulée L’Histoire nationale négligée, Jocelyn Létourneau s’inquiète de la montée du populisme intellectuel. Paradoxalement, le procédé qu’il emprunte semble s’en rapprocher  dangereusement.

    Je n’insiste pas sur le fait que les arguments qu’il invoque afin d’invalider la démonstration de cette étude sont très faibles. Plutôt que de réfuter sérieusement la thèse à laquelle il s’en prend, Létourneau se contente de ressasser ce qui lui semble relever du sens commun.  Ne s’appuyant sur aucune donnée ni analyse véritable, il se rabat sur ce qui lui semble relever de l’évidence: au-delà de toutes les données révélant les carences de l’enseignement de l’histoire nationale et de la formation de ceux qui devraient la dispenser, le bon sens l’incite à croire que les choses ne vont pas si mal. C’est faire bon marché de la démarche rigoureuse des auteurs de ce rapport.

    Le populisme intellectuel est encore plus évident à la lecture de l’acte d’accusation qu’il prononce: les auteurs du rapport seraient associés à des organismes, revues et institutions d’obédience souverainiste. Ils se connaissent et fréquentent les mêmes milieux. Tout est dit! Je reviens dans un instant sur ces accointances qu’entretiendraient les Bédard et D’Arcy avec d’autres sbires de la souveraineté. Je me contente pour l’instant de constater que le fait de faire de tout ce beau monde les croisés de l’indépendance nationale ne me semble pas très éloigné du procédé que dénonce Létourneau.

    Je ne suis pas certain que le fait, pour des intellectuels, de s’associer à une option politique fasse d’eux des militants pour lesquels tous les moyens sont bons et dont les travaux seraient, par conséquent, privés de légitimité scientifique. Ce raccourci visant essentiellement à délégitimer la démarche d’intellectuels — qui ne font pas mystère par ailleurs de leurs choix politiques — est décevant de la part de celui qui se pose ici en parangon de science. Je laisse à chacun le soin de juger cette façon de faire dont j’ai l’impression qu’elle se retournera contre son auteur.

    Je souhaite mettre en lumière deux aspects que soulève néanmoins la critique de Létourneau. Je crois qu’il faut d’abord disposer de l’argument selon lequel il faudrait se méfier des regroupements d’intellectuels partageant certaines affinités théoriques et politiques, comme si cela devait être dénoncé de manière à mettre le public en garde.

    Plus fondamentalement, il nous faut inévitablement revenir à ce qui constitue au fond la critique sous-jacente la plus importante du texte de Jocelyn Létourneau, c’est-à-dire la nécessité de l’enseignement de l’histoire nationale. Je crois que l’on peut défendre cette dernière autrement qu’à travers l’opposition simple et un peu commode qui la dresse face à l’histoire sociale.

    Des intellectuels en croisade

    Afin d’assurer la parfaite cohérence de sa thèse, Létourneau prend soin d’écarter de la liste des personnes qu’il associe à la croisade souverainiste des chercheurs et des intellectuels qui, bien qu’ils soient présents au sein des organismes et institutions dont il nous parle, sont d’autres obédiences politiques. Cette omission participe elle aussi du populisme intellectuel. 

    Reconnaissons toutefois que la vaste majorité des personnes incriminées sont effectivement des souverainistes «avoués» et que les organismes qui sont évoqués appartiennent incontestablement à la mouvance souverainiste. Il est vrai également que l’on retrouve certaines de ces personnes au sein de plusieurs d’entre eux.

    Avant que mon collègue ne m’accuse de dissimulation, je m’empresse de préciser que je suis membre du conseil d’administration de la Fondation Lionel-Groulx et membre du Comité scientifique de l’Institut de recherche sur le Québec. J’avoue aussi bien connaître la plupart des personnes nommées dans l’article de Létourneau.

    Mais la question consiste surtout à savoir si de tels regroupements affinitaires sont légitimes ou non et si les travaux que les croisés de la souveraineté mènent quelquefois (mais rarement) en commun possèdent une quelconque légitimité scientifique. On peut répondre à cette question de deux manières. Premièrement, il faut sans doute reconnaître — en tout cas j’invite Jocelyn Létourneau à le faire — qu’il est absolument normal que des chercheurs et intellectuels aient tendance à se regrouper en fonction non seulement d’intérêts communs, mais aussi de sympathies et de sensibilités partagées.

    Je n’userai pas du procédé que je viens de dénoncer en demandant à Létourneau si, par hasard, il ne se serait entouré au fil des années de personnes partageant un ensemble de vues communes sur la réforme de l’enseignement de l’histoire au Québec, par exemple, ou sur la question nationale. On peut penser que tel est le cas.

    Personnellement, je n’y verrais rien de répréhensible et je ne suis pas à la veille d’accuser mon collègue de mener une croisade fédéraliste.

    Il est parfaitement légitime et, même souhaitable, qu’en toute société de telles agrégations se cristallisent. Les positions théoriques et politiques sont ainsi visibles et offertes à la compréhension de même qu’à la critique.  C’est de la rencontre franche et sans détour des idées et des positions que peut surgir la compréhension de ce qui nous rassemble mais aussi de ce qui nous divise.

    Le fait qu’existent organismes, centres de recherche, revues d’idées, fondations et autres institutions regroupant des communautés de chercheurs partageant une semblable vue des choses sert la science tout autant que le débat public et la démocratie. Ces personnes que nomment Létourneau ne sont pas en croisade. Au sujet de leur position politique, il me semble à la fois plus pertinent et plus respectueux de leur démarche de parler d’un engagement vis-à-vis de la communauté, celle du savoir et celle de la Cité.
     
    Histoire sociale et histoire politique

    Je ne veux pas m’étendre sur ce qui opposerait histoire sociale et histoire politique, même si c’est bien de là que surgit notre débat dans les pages du Devoir. On leur impute à toutes deux, souvent injustement, des torts qu’elles n’ont pas toujours et dont l’évocation intempestive complique le débat. De quelle manière rendre compte de ce qui les distingue sans tomber dans le panneau d’une simplification abusive? Je m’y risque en m’en tenant toutefois à l’essentiel dans le seul but d’éclairer la discussion.

    L’histoire sociale a prospéré pratiquement partout en Occident au moment ou l’on découvrait l’importance des oubliés de l’histoire, de ceux que le grand récit national avait laissés derrière pour mieux avancer le rôle prééminent du sujet collectif, de la nation et de l’État en tant que représentant de toute la société. L’histoire sociale a eu le mérite de mettre en relief le fait que la société ne peut pas être mise en récit sans la prise en compte de ces catégories oubliées, abolies sous l’imperium du sujet politique national.

    On a alors découvert le rôle, le destin le parcours, bref l’histoire de nombreuses catégories (les femmes, les immigrants, les sociétés autochtones, les communautés marginalisées, etc.) en tant que ces dernières, à travers les luttes qu’elles ont menées et les transformations  sociales qu’elles ont pu provoquer auraient contribué à l’édification de la société. L’histoire sociale soutient alors que l’on ne saurait écrire l’histoire sans prendre en compte ces artisans clandestins du changement social. L’histoire sociale porte ainsi un projet à la fois scientifique et normatif en ce qu’elle se fixe l’objectif d’une histoire plus proche de la concrétude des rapports sociaux et plus juste vis-à-vis de ceux que l’histoire nationale aurait réduits au silence.

    L’histoire politique, celle qui depuis bien longtemps avait été celle d’un sujet collectif inscrit dans la durée et déroulant avec lui l’histoire de la société entière, s’est trouvée discréditée par cette nouvelle façon de pratiquer et d’écrire l’histoire. À travers son récit de l’aventure nationale et de ses symboles, elle se serait rendue complice de l’oppression des paroles minoritaires.

    Il est évidemment réducteur de rapporter l’histoire politique à celle des grands hommes ou de la nation dans sa majesté. Il n’empêche que jusqu’à récemment, écrire l’histoire, c’était justement dégager de l’amas incompréhensible des évènements, des intérêts, des luttes et des contradictions un sens global, une continuité, un parcours dans lequel se dessinait, au-delà de la cacophonie de l’existence sociale quelque chose comme un sens.

    L’histoire politique, pour quoi?


    Mais pour quelle raison parler alors d’histoire politique? Quel est le sens ici du mot politique? La réponse à cette question renvoie au fait que l’histoire qui s’écrit de cette manière veut circonscrire le territoire (dans tous les sens du terme) d’une certaine unité à l’intérieur de laquelle peuvent ensuite s’expliquer l’inédit, le particulier, l’évènement et s’inscrire les groupes sociaux que privilégie l’histoire sociale.

    L’histoire politique assume ainsi le fait que le territoire dans lequel elle installe un sujet collectif est à la fois celui du rassemblement des sujets et de leurs conflits, un territoire politique. Ce qu’elle leur offre, ce sont les clés de compréhension de ce qui les réunit et les divise. Contrairement à ce qu’on lui impute, elle ne fait pas taire les paroles minoritaires en les enterrant sous l’imperium de la nation. Elle les pose dans la continuité d’une histoire, certes conflictuelle, mais une histoire commune, celle d’un destin collectif à la lumière duquel les conflits peuvent être aménagés. 

    Si l’histoire politique est si nécessaire, si elle doit être défendue, ce n’est pas tant parce qu’il faudrait défendre la nation en engageant une croisade pour elle, mais parce qu’elle seule parle du commun, de ce qui confère un sens au parcours collectif par-delà le bruit des intérêts et des conflits, parce qu’elle seule est capable d’inscrire dans la durée notre présence au monde en lui conférant un sens.

    Défendre l’histoire politique, mais on peut aussi bien dire l’histoire nationale, c’est ainsi se porter à la défense du seul lieu qui nous reste peut-être dans lequel peut encore se dégager un certain sens de l’héritage et de l’utopie. C’est depuis les hauteurs de l’histoire nationale que s’aperçoivent à l’horizon, comme des repères, les constructions abandonnées des ancêtres et les chantiers que nous avons mis en marche dans la foulée de ce qu’ils nous ont appris.

    Chacun pratiquera l’histoire comme il l’entend. Nous sortirons plus riches de la confrontation de ces approches. Mais on ne me dira pas que l’histoire politique, que l’histoire nationale, n’a rien d’autre à faire que de célébrer les grands hommes. Que l’on ne me dise pas que ceux qui continuent de la pratiquer forment une clique d’embrigadés de la souveraineté alors que leur travail est si nécessaire à la compréhension du parcours historique québécois. 

    À moins que, de ce côté-là des choses, on ait définitivement renoncé à faire l’histoire de notre peuple qui, sans elle, ne saura plus bientôt quoi comprendre ni espérer de ses quatre siècles en Amérique.

    Jacques Beauchemin
    Professeur au département de sociologie de l’UQAM












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