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Guy Rocher se souvient - Et l'école publique ne fut plus jamais la même...

Le gouvernement québécois faisait sienne en 1961 la Grande Charte de l'éducation

1 octobre 2011 | Etienne Plamondon Emond | Éducation
Le sociologue Guy Rocher est l’un des auteurs du rapport Parent sur l’éducation.<br />
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir Le sociologue Guy Rocher est l’un des auteurs du rapport Parent sur l’éducation.
Il y a 50 ans, le gouvernement a adopté la Grande Charte de l'éducation, qui instaurait la gratuité scolaire et lançait les travaux de la Commission royale d'enquête sur l'éducation. Bilan avec le sociologue Guy Rocher, l'un des auteurs du rapport Parent, qui fut l'une des bougies d'allumage de la Révolution tranquille.

«Je ne pensais pas que ça allait durer cinq ans», reconnaît aujourd'hui Guy Rocher, à propos du moment où il s'est engagé dans la Commission royale d'enquête sur l'éducation. Il ne s'attendait pas non plus à assister par la suite «à tant de changements et à un changement aussi profond et aussi rapide». Le sociologue admet avoir hésité lorsque Paul Gérin-Lajoie, alors ministre de la Jeunesse, a sollicité sa participation à la commission en 1961. «Le mandat était tellement vaste, parce qu'on devait faire des recommandations sur l'ensemble du système d'enseignement, y compris son financement, ses structures administratives, son développement pédagogique, etc.» Ainsi, le rapport Parent sera présenté en trois étapes et les démarches s'étaleront jusqu'en 1966.

«Pour moi, le grand scandale, dès le début, c'était d'apprendre que le Québec était l'une des provinces les moins scolarisées [...] et que les francophones, au Québec, étaient une population sous-scolarisée.» La commission stimulera de profonds bouleversements et démocratisera l'enseignement, mais Guy Rocher précise qu'elle «n'opérait pas dans le vide». «Dans la population québécoise, il y avait déjà un changement d'attitude à l'endroit de l'éducation, une prise de conscience qu'il fallait aller au-delà du primaire. Il y avait donc une poussée de la part des parents pour envoyer leurs enfants au secondaire.»

La première recommandation, pour la création d'un ministère de l'Éducation, «a été reçue à bras ouverts». Par contre, M. Rocher sait «que Paul Gérin-Lajoie et Jean Lesage ont eu à négocier certaines choses avec l'épiscopat, parce que les recommandations du rapport Parent mettaient l'Église et les évêques complètement en dehors du système d'éducation, alors qu'ils l'avaient en main depuis près d'un siècle.»

Le deuxième rapport reçoit aussi un écho favorable de la part du gouvernement. La création des polyvalentes se collait parfaitement à l'élaboration, déjà engagée, des commissions scolaires. Celle des iconoclastes cégeps, par contre, se butait à la méfiance de certains ministres. «Comme le collège classique avait été le lieu de formation de l'élite canadienne-française et que c'était encore elle au pouvoir, c'était très difficile à faire accepter.» Le gouvernement de Daniel Johnson, qui semblait pourtant annoncer le retour d'un conservatisme, poursuit la démarche et rend opérationnels les cégeps en 1967.

L'enseignement s'enrichit de manière considérable et nul doute que le rapport Parent a fait réaliser un bond de géant au système d'éducation, voire à la société québécoise dans son ensemble. «C'est la grande clé qui a ouvert la Révolution tranquille et qui a fait que le Québec a été ce qu'il a été au cours des cinquante dernières années.» Au premier chef, les femmes constituent, à son avis, les grandes gagnantes de ces réformes. «En 1960, ce n'étaient que quelques centaines de filles qui avaient la chance d'aller au collège classique, fait-il remarquer. Le mouvement féministe a pu bénéficier du fait que les filles ont eu accès, tout à coup, à l'enseignement postsecondaire.»

Des chapitres à réécrire

N'empêche, lorsqu'il relit aujourd'hui le rapport, avec cinq décennies de recul, il ne peut s'empêcher de se dire que certains chapitres auraient mérité une réécriture. Celui sur l'école française pour les immigrants demeure l'un de ceux-là. Durant les travaux de la commission, les membres ont constaté que les classes des écoles catholiques anglaises s'avéraient de moins en moins remplies par les Irlandais, mais plutôt par les enfants d'immigrants.

Se ralliant à l'argument que le sujet était d'ordre politique et dépassait le mandat de la commission, les membres ont tout de même rédigé «qu'il faudrait inciter les immigrants à envoyer leurs enfants à l'école française. C'est tout ce qu'on a été capable de dire. Donc, c'est clair qu'on ne disait rien. C'était un voeu pieux», considère M. Rocher, qui admet encore éprouver un «malaise» à propos de ce passage. Peu de temps après la commission, en 1968, la crise linguistique a éclaté dans le milieu scolaire de Saint-Léonard, alors que la communauté italienne réclamait davantage d'enseignement en anglais.

Mais le chapitre du rapport Parent qui lui torture encore le plus l'esprit demeure sans conteste celui sur les écoles privées. «Le rapport Parent n'a pas été assez ferme là-dessus. On a voulu créer un système unifié, mais on a laissé un petit écart à cause de notre tradition d'écoles privées. C'est une erreur que je regrette aujourd'hui. Quand je relis ce chapitre du rapport, je revis nos discussions et toutes nos hésitations. Je vois entre les lignes ce qu'on voulait dire et ce qu'on n'a pas dit. On aurait dû dire que les écoles privées devaient être entièrement privées, c'est-à-dire entièrement aux frais des parents. Point.»

Il se désole devant ce que cette timidité a engendré aujourd'hui. «Ce que nous avons maintenant, c'est un système à deux vitesses, parce que nous avons laissé se développer un enseignement privé qui n'est privé que de nom, quand en réalité il est subventionné [...] par les fonds publics. Cela a fait en sorte que l'école secondaire publique n'a pas connu le développement qu'elle aurait dû connaître.» Il ajoute que, en permettant la sélection de la part des écoles privées, «on prive le système public de ceux qui seraient motivants pour les autres».

Revaloriser l'école publique


Guy Rocher en appelle donc à «revaloriser l'école publique» devant la concurrence que les établissements privés affichent avec leur batterie de publicités alléchantes. «Je crois qu'il ne faudrait pas s'engager dans des coupes comme on est en train de le faire», déplore-t-il, alors que des compressions de 180 millions sont imposées au portefeuille du ministère de l'Éducation pour l'année en cours.

«Il faudrait absolument accorder au système public, au secondaire particulièrement, une attention nouvelle, des fonds nouveaux et lui redonner sa vocation d'enseignement à la fois générale ainsi que technique et professionnelle», comme l'avait suggéré le rapport Parent et qui a été effective jusque dans les années 80, clame celui qui considère qu'«on a aujourd'hui des polyvalentes qui ne sont presque plus polyvalentes».

Or cet abandon du caractère polyvalent, avec ses ateliers et ses laboratoires, serait selon lui une cause importante du décrochage scolaire actuel. «C'est en partie ce qui fait le succès des cégeps, d'avoir gardé cette vocation à la fois générale et professionnelle», compare-t-il.

Malgré les critiques et les remises en question, il s'étonne «qu'on n'ait pas développé une certaine fierté au sujet de notre système d'enseignement». Il assure que d'autres provinces lorgnent, entre autres, notre modèle des cégeps, pourtant régulièrement remis en question. «On nous envie ces systèmes-là. Maintenant, on n'en fait pas nous-mêmes l'éloge. Je trouve qu'il y a une sorte de gêne devant ce qu'on devrait considérer comme un succès.»
 
 
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