Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Libre opinion - À la recherche de l'intelligence perdue

    7 juin 2011 | Xavier Brouillette - Professeur de philosophie au Cégep du Vieux Montréal | Éducation
    Depuis quelque temps, on assiste à la naissance d'un discours très critique sur l'éducation. De plus en plus d'enseignants dénoncent systématiquement le système éducatif québécois et ses réformes, mais aussi les étudiants engagés dans des études secondaires et collégiales. Ces critiques se sont cristallisées récemment dans les interventions de la Coalition pour l'avenir du Québec, mais aussi sous la forme de manifestes, de lettres d'opinions, voire de documentaire Web (La Déséducation).

    Toutefois, ces critiques ne sont pas toutes au même niveau. Entre le Manifeste pour un Québec éduqué et la charge de Ian Murchison contre «les nouveaux demi-civilisés» ou celle de Lucien Francoeur contre «les illettrés qui n'ont pas de culture» (parue dans le Journal de Montréal le 23 mai), on ne s'attaque pas aux mêmes personnes, ni avec la même rigueur intellectuelle.

    Je ne désire pas ici remettre en question les critiques de la réforme ou de la pédagogie. Ce sujet est beaucoup trop vaste. J'en ai plutôt contre les critiques adressées aux étudiants. Celles-ci s'organisent autour de deux constats: d'abord l'omniprésence de la technologie dans leur vie. L'accès à l'information dont ils jouissent avec Internet, la rapidité de leurs communications et leur volonté d'être toujours «en réseau» rendent cette génération complètement différente des précédentes. Tellement différente que, pour Lucien Francoeur, «ce n'est pas seulement une nouvelle génération. C'est une nouvelle espèce».

    Le second constat est l'importance qu'ils accordent à l'autonomie économique. Ils travaillent, ils consomment et le cégep ne sert plus qu'à acquérir un emploi bien rémunéré. L'étudiant moyen se révèle donc être «un consommateur hyperbranché, stupide et endormi» (Ian Murchison). En somme, cette nouvelle espèce ne parle pas la même langue, n'a pas la même culture (en a-t-elle une d'ailleurs?), n'a pas les mêmes comportements, ni les mêmes aspirations. Devant cette radicale nouveauté, on peut comprendre que certains se sentent perdus.

    C'est la culture, stupide!

    Ces critiques s'offusquent d'une réalité du monde de l'éducation que l'on oublie curieusement très souvent. Quelle serait la raison d'être de l'éducation si l'étudiant arrivait déjà éduqué? Pourquoi attendre de nos étudiants qu'ils connaissent et s'intéressent déjà à ce qu'on désire leur présenter? Si tel était le cas, pourquoi ferions-nous l'effort de leur dire ce qu'ils savent déjà? En fait, dire que les étudiants n'ont pas de culture revient implicitement à reconnaître que nous ne voulons rien leur enseigner, qu'ils sont indignes du savoir.

    Pourtant, réforme ou non, le rôle premier du professeur consiste précisément à transmettre des connaissances. Un cégépien ignore la poésie de Baudelaire ou les enjeux religieux de la Révolution tranquille? Cela est bien dommage, mais parfaitement normal. Un autre n'a pas lu Homère, et le confond avec un personnage jaune bedonnant et barbu? Risible, mais une belle occasion de lui faire découvrir autre chose. Par ailleurs, il est clair que de critiquer les étudiants évite de remettre en question plus largement la société dans laquelle ils évoluent. L'individu ne s'éduque pas par lui-même, du moins pas avant un âge avancé. De sa naissance à son arrivée à l'école, l'humain a été modelé et modifié à la fois par son environnement humain et technique. «L'individualisme irascible» (Ian Murchison) des jeunes n'est pas autre chose qu'un comportement acquis par mimétisme.

    Est-ce à dire qu'ils sont entièrement conditionnés et sans aucune liberté? Certainement pas, car ils peuvent développer leur autonomie, mais cela ne s'apprend pas à 15 ans. C'est précisément le rôle de l'éducation supérieure d'introduire l'autonomie de conscience, beaucoup plus difficile à apprendre que l'autonomie économique. La tâche est ardue, car il faut briser beaucoup des éléments qui ont constitué alors leur vie.

    En voici un exemple. Une étudiante me dit travailler durant la session, car ses parents l'encouragent à faire ainsi. Selon eux, travailler la responsabilisera, elle apprendra ainsi l'obéissance à l'autorité. Bien que surprenante, cette histoire est bien réelle. Est-ce totalement de la faute à l'étudiante si elle n'arrive pas à bien faire ses travaux parce qu'elle doit se «responsabiliser» au travail? Plutôt que de la traiter de cancre, on devrait plutôt l'amener à remettre en question ce que ses parents lui ont dit et à comprendre le sens de son engagement scolaire.

    Bien choisir ses lunettes

    On reproche aux jeunes étudiants de ne s'intéresser à rien, de tout prendre à la légère et d'ignorer le livre et le papier. Pourtant, depuis qu'ils sont nés, on vante partout la réussite personnelle, le choix de vie «à la carte», le rire plutôt que la réflexion ainsi que le caractère salvateur de la technologie. Pourquoi rédigeraient-ils sur du papier, alors que l'on affirme la mort du livre? Pourquoi ouvriraient-ils un livre, s'ils trouvent l'information sur une tablette électronique? On ne peut pas demander aux jeunes de ne pas être de leur époque.

    Constatant l'appauvrissement intellectuel, M. Francoeur décide de donner des cotons-tiges à ses étudiants afin qu'ils écoutent mieux et M. Murchison demande à ses étudiants de regarder autour d'eux. Pourtant, c'est à eux de faire cela en premier lieu: regarder et écouter le monde actuel. Non pas pour donner simplement aux étudiants ce qu'ils désirent, mais plutôt pour comprendre la réalité contemporaine.

    S'ils veulent ouvrir les yeux de leurs étudiants, ils doivent comprendre ce qui bloque leur vue. Cette tâche est difficile, évidemment, mais elle a toujours été celle des éveilleurs de conscience, professeurs ou écrivains. Si Les Demi-Civilisés a permis d'éclairer une génération, cela ne signifie pas pour autant qu'elle puisse éclairer la nôtre. On peut bien parler aux étudiants de la Révolution tranquille et de l'emprise du clergé, mais cela n'est plus leur monde, car cela n'est plus notre monde.

    Certes, cela ne signifie pas que les étudiants n'ont pas leur part de responsabilité, j'en conviens, mais j'encourage plutôt ceux qui pestent contre les étudiants à repenser leur pratique. C'est probablement plus difficile, mais certainement plus constructif. Et surtout, plus digne d'un professeur.

    ***

    Xavier Brouillette - Professeur de philosophie au Cégep du Vieux Montréal
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel