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    Écoles privées et publiques - Gare à la publicité trompeuse !

    12 octobre 2010 | Antoine Baby - Sociologue et chercheur en éducation | Éducation
    Venez rencontrer les meilleures écoles, de la maternelle au secondaire.» Tel était l'essentiel d'une publicité des écoles privées annonçant, pour le 19 septembre, l'EXPO 2010 des écoles privées de Montréal. Ce n'est pas la première fois qu'on voyait ainsi publicisées les prétentions du privé. Jamais, par ailleurs, n'a-t-on véritablement démontré et prouvé ces allégations. «Les meilleures écoles», ce n'est pas rien! C'est sans doute sur la base des «maudits» palmarès que les chantres du secteur font ainsi leurs vocalises.

    Ce qu'ils ignorent ou feignent d'ignorer, c'est que ce qu'on appelle dans le jargon «l'effet école», c'est-à-dire ce que, dans les résultats obtenus par les élèves, on peut attribuer à coup sûr à l'école, à ses enseignants et à sa pédagogie dans une relation de cause à effet, n'a jamais été établi. J'ai eu maintes fois l'occasion de démontrer en public et dans les journaux (Le Devoir, 30 mars 2005) que si ces résultats prouvent quelque chose, ce n'est pas que les écoles privées sont meilleures que les écoles publiques. C'est plutôt que les élèves des écoles privées sont les meilleurs. Ce qui n'est pas du tout pareil et s'établit avant même l'entrée de ces élèves à l'école, au moment de la sélection.

    Les meilleurs de la Ligue

    Imaginons une équipe de hockey qui ne serait faite que de Gretzky, de Mario Lemieux, d'Ovechkin, de Malkin et compagnie, soigneusement sélectionnés. Point n'est besoin d'être grand clerc pour parier qu'à la fin de l'année, la plupart de ces joueurs seront parmi les meilleurs compteurs de la Ligue. De là à conclure que cette équipe a le meilleur entraîneur et la meilleure organisation, il y a un abîme.

    C'est exactement ce qui se produit dans le cas des palmarès. En raison d'une triple sélection, les élèves qui entrent au privé sont toujours et à coup sûr parmi les meilleurs, sinon les meilleurs. Quand on dit triple sélection, on veut dire par là:

    -sélection à l'entrée sur le rendement au primaire et la «scholaptitude»;

    -sélection/exclusion en cas d'échec, ce que ne peut faire l'école publique, car elle est obligée d'honorer la fréquentation scolaire obligatoire;

    -et enfin, sélection selon la fortune, car, on aura beau dire, la majorité des élèves du privé sont des enfants de gens matériellement à l'aise et plus. J'en veux pour preuve le fait que les écoles publiques qui se classent le mieux dans ces palmarès sont précisément les écoles qui font comme les écoles privées: elles sélectionnent!

    Publicité mensongère

    Dire que les élèves du privé sont meilleurs, c'est ce qu'on appelle dans le jargon scientifique une «self-fulfilling prophecy», c'est-à-dire une prédiction qui se réalise nécessairement d'elle-même étant donné ses prémisses. Bref, une prédiction qui n'en est pas une puisque prédire, c'est annoncer comme devant être ou se produire un événement qui n'a pas une forte probabilité.

    Dans le cas qui nous intéresse, les élèves sont meilleurs à la sortie parce qu'ils ont été choisis les meilleurs à l'entrée. Dire de ces écoles que ce sont les meilleures, c'est de la publicité trompeuse. Ou les dirigeants du privé savent que ce qu'ils disent n'a jamais été prouvé, auquel cas il ne s'agit pas moins d'une publicité mensongère. Ou ces dirigeants ne réalisent pas que la preuve de ce qu'ils avancent n'a jamais été faite, auquel cas ils font preuve d'ignorance crasse, et les parents sont trompés tout autant que dans le cas précédent.

    Qu'elle vienne des palmarès ou de slogans comme celui qui est évoqué plus haut, cette publicité est une publicité trompeuse en ce sens qu'elle induit les parents en erreur. L'est-elle intentionnellement? Ça reste à voir. Nous y reviendrons plus loin. L'autre après-midi, j'entendais deux jeunes à la radio. Un garçon qui «représentait» l'enseignement privé et une fille qui faisait de même pour l'école publique. Sans prétendre qu'il s'agissait d'un échantillon représentatif, il n'en reste pas moins qu'ils avaient été choisis. S'il avait fallu coter les deux types d'institutions sur la base de leurs interventions respectives, le privé aurait été déclassé. [...]

    Défi de la fiabilité

    Je crois que la meilleure façon d'en finir avec la prétendue supériorité de l'enseignement privé serait de le soumettre à ce que j'appelle le défi de la fiabilité et de la crédibilité. Dans cette perspective, ne seraient subventionnés que les établissements qui accepteraient de se soumettre aux mêmes contraintes et aux mêmes obligations que les établissements publics.

    Tout établissement privé qui voudrait être agréé aux fins des subventions du ministère de l'Éducation devrait donc: cesser de sélectionner à l'admission et accepter tout le monde; assumer au prorata de ses effectifs sa part des catégories d'élèves requérant plus de ressources, ce qu'on appelle dans le jargon les «clientèles lourdes», soit les élèves handicapés ou en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation (les fameux EHDAA), les élèves en formation professionnelle et les élèves en milieux défavorisés; et enfin honorer l'obligation de fréquentation scolaire obligatoire comme l'école publique doit le faire. Ce qui signifie, par exemple, ne pas mettre à la porte avant 16 ans un élève au seul motif de l'échec scolaire.

    Un pari

    Je fais le pari un tantinet machiavélique qu'il n'y aurait plus de différences entre le privé et le public aux palmarès; que conséquemment l'existence même de l'enseignement privé serait remise en question au seul motif que les parents ne voudraient plus payer une fortune pour rien de plus qu'au public. Soumise aux mêmes obligations et charges sociales et aux mêmes con-traintes collectives que l'enseignement public, l'école privée ne verrait plus ses élèves connaître plus de succès que ceux du public.

    J'éprouve déjà une jouissance indicible à l'idée de contempler les palmarès suivant de quelques années la mise en oeuvre de telles mesures. Exit la prétendue supériorité. Écrasée sous le poids de sa juste contribution au bien commun, l'école privée aurait assurément perdu de sa superbe. Elle mourrait ainsi de sa belle mort ou ne survivrait que pour ceux et celles qui ont les moyens de se la payer. Du coup, on aurait également réglé la question de son financement.












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