Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Décrochage: un plan inefficace

    Huit ans et quelque 300 millions de dollars plus tard, la stratégie de Québec n'a pas donné les résultats escomptés

    9 septembre 2010 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    «La multiplicité des objectifs a eu un effet de dispersion des énergies. Si c’est le décrochage qui nous intéresse, il faut se recentrer sur les déterminants les plus importants», dit un spécialiste.<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) «La multiplicité des objectifs a eu un effet de dispersion des énergies. Si c’est le décrochage qui nous intéresse, il faut se recentrer sur les déterminants les plus importants», dit un spécialiste.
    Trop ambitieuse, mal implantée, bref, inefficace. Huit ans et quelque 300 millions de dollars plus tard, la vaste stratégie gouvernementale mise en œuvre en 2002 pour contrer le décrochage scolaire dans les milieux défavorisés n'a pas donné les résultats escomptés.

    Si des progrès ont été enregistrés sur le plan de la socialisation et du climat dans les écoles, sur le strict plan du décrochage scolaire, c'est le statu quo et même pire: il y a régression. «À l'exception de quelques effets sur les attitudes à l'égard de la poursuite des études, les intentions de décrocher de l'école et le nombre d'élèves décrocheurs n'ont pas changé», peut-on lire dans le nuancé mais non moins accablant rapport dirigé par Michel Janosz, qui a évalué sur six ans (2002 à 2008) la stratégie d'intervention Agir autrement (SIAA). «Globalement, la SIAA ne semble pas avoir eu d'effets positifs appréciables sur les apprentissages des élèves. Certains indices pointent même vers une légère détérioration du rendement scolaire en langue d'enseignement et en mathématiques.» Et, constat surprenant pour les chercheurs qui ont produit ce rapport très attendu: cet effet négatif apparaît plus prononcé dans les écoles où la SIAA est la mieux implantée.

    Michel Janosz, directeur du Groupe de recherche sur les environnements scolaires (GRES) de l'Université de Montréal, relativise quelque peu le constat d'échec. «C'est un constat de demi-échec ou de demi-réussite, selon si on voit le verre à moitié plein ou à moitié vide, note-t-il. Car il ne faut pas oublier que la stratégie ne visait pas précisément à éliminer le décrochage, elle visait à améliorer la réussite scolaire dans les milieux défavorisés.» Or, comme la mission éducative vise à instruire, socialiser et qualifier, la Stratégie d'intervention proposait de porter les mêmes objectifs. «Quand le ministre de l'époque [le péquiste François Legault] a présenté l'ensemble des objectifs de la Stratégie, tout le monde a applaudi. On donnait de l'importance à tous ces champs de développement. Mais pour nous c'était un problème, car on voyait que ça mettait la barre haute pour tous ces plans de réussite.»


    Qui trop embrasse...

    En somme, les conclusions du rapport d'évaluation suggèrent que le gouvernement n'a justement pas su «agir autrement». «On aurait pu faire autrement, mais on a été trop gourmand. Le gouvernement a voulu travailler sur trop de choses en même temps et on a surestimé la capacité des enseignants à tout faire», a indiqué le professeur à l'École de psychoéducation de l'UdeM. «La multiplicité des objectifs a eu un effet de dispersion des énergies. Si c'est le décrochage qui nous intéresse, il faut se recentrer sur les déterminants les plus importants, ceux qui sont liés aux apprentissages, à l'enseignement en français et en maths.»

    De l'avis de M. Janosz, on ne peut blâmer le gouvernement d'avoir voulu lutter contre le décrochage scolaire dans les milieux défavorisés en s'intéressant «à la périphérie». D'ailleurs, à cet égard, de nombreux progrès ont été réalisés. «On observe une diminution de la violence, une meilleure collaboration entre les parents et l'école, et des effets positifs sur les comportements délinquants, la consommation de drogue et un changement d'attitude à l'égard du décrochage», fait-il remarquer. Mais se contenter d'agir sur l'entourage social d'un élève ne fera pas de lui un surdoué des mathématiques. «Oui, il y peut y avoir un lien entre la consommation de drogue et l'échec scolaire. Mais ce ne sont pas les liens les plus forts.»

    Le chercheur attribue également les mauvaises notes de la SIAA à la difficulté de l'implanter dans les très grandes écoles et au manque d'accompagnement des enseignants. «Les écoles qui ont mieux réussi à s'engager dans la SIAA ont été les petites écoles. Et on s'est rendu compte qu'on n'était pas collectivement prêt à accompagner les écoles dans un processus aussi exigeant. On disait à l'école: "Voici la technique la plus efficace", mais on ne l'aidait pas à se préparer en conséquence. On oublie que l'enseignant doit enseigner et qu'on doit l'accompagner avec les bons outils, déplore M. Janosz. C'est le côté "pensée magique".»

    Pas de table rase

    Le travail de l'équipe d'évaluation de la SIAA, formée d'une vingtaine de chercheurs, est colossal et constitue, aux yeux de son directeur, «l'un des chantiers de recherche évaluative les plus ambitieux jamais faits en éducation au Québec». En plus des 30 000 élèves et 4000 enseignants sondés partout à travers la province de 2002 à 2008, l'équipe a produit plus de 9000 bilans individualisés pour les écoles et déposé près d'une vingtaine de rapports pour suivre l'évolution de la Stratégie et suggérer des correctifs si nécessaires.

    Comment le plan de lutte contre le décrochage a-t-il pu rater à ce point la cible? «Le portrait qu'on brosse maintenant se tient, mais c'est complexe et ça a pris beaucoup de temps d'analyse. Sur le coup, on a regardé les morceaux de façon détachée et on n'était pas capable d'articuler aussi bien l'argumentaire que l'on fait aujourd'hui. C'est pourquoi il n'y a pas eu de changements de pratiques», justifie-t-il.

    M. Janosz ne désavoue pas entièrement la SIAA et souhaite récupérer certains éléments de l'initiative, dont l'effet mobilisateur du milieu. Les correctifs apportés à la Stratégie devront continuer de faire l'objet d'une évaluation et d'un suivi serré, et les quelque 220 $ dépensés par élève devront être mieux dépensés.

    Ainsi, le rapport dresse une liste de 13 recommandations surtout adressée au ministère de l'Éducation, qui apparaît comme le seul coupable. «Les recommandations s'adressent au ministère parce que c'est lui qui a fait la commande du rapport, souligne le chercheur. Mais on juge que ça prend effectivement du leadership de la part du ministère pour gagner la lutte contre le décrochage.»

    Par voie de communiqué hier, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, a dit avoir entendu la leçon. Quant à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et à la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ), elles ne souhaitent pas non plus faire table rase et recommencer à zéro. «Malgré des ratés à corriger, pour l'instant, nous croyons encore que ce programme peut donner les résultats attendus», ont-elles soutenu.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.