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Enseignement de la littérature au niveau collégial - Le retour du bordel

Louis Cornellier   27 mars 2010  Éducation
En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l’Éducation a légèrement modifié les devis des cours de français du réseau collégial, en vue d’une application à partir d’août prochain.
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l’Éducation a légèrement modifié les devis des cours de français du réseau collégial, en vue d’une application à partir d’août prochain.
S'il y a un lieu, dans la société québécoise, où la littérature a encore sa place, c'est bien, à part dans le cahier Livres du Devoir, dans les cours de français du réseau collégial. Là, en effet, on lit Molière, Marivaux, Hugo, Maupassant, Camus, Saint-Denys Garneau, Gabrielle Roy, Gaston Miron, Michel Tremblay, et ce, peu importe qu'on soit une future infirmière ou un ingénieur en herbe. Si on pense, comme c'est notre cas, que la littérature est essentielle à une vie qui vaut d'être vécue, on doit donc reconnaître le rôle central de ces cours et se préoccuper de leur sort.

En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l'Éducation a légèrement modifié les devis de ces cours, en vue d'une application à partir d'août prochain. Les changements apportés sont minimes, mais sont l'occasion, partout dans le réseau, d'une importante révision de ces cours qui ne va pas sans susciter certaines inquiétudes.

Jusqu'en 1994, tous les cégépiens devaient suivre et réussir quatre cours de français de 45 heures qui privilégiaient une approche par genres: discours narratif, poésie, essai, théâtre ou linguistique. Cette même année, la réforme Robillard faisait passer ces cours à 60 heures et en modifiait l'approche. Au lieu d'objectifs, on parlerait désormais de compétences (un virage très contesté, mais essentiellement cosmétique), et l'histoire littéraire faisait un retour.

Le résultat, dans presque tous les cégeps du Québec, fut le suivant: les deux premiers cours devinrent des cours de littérature française (avec des divisions différentes d'un cégep à l'autre), le troisième cours était consacré à la littérature québécoise et le quatrième, dans les collèges respectueux des consignes ministérielles, à la communication (une sorte de rhétorique contemporaine). Autre nouveauté: la réussite d'un examen national, qui prenait la forme d'une dissertation critique portant sur des sujets littéraires, devenait obligatoire pour l'obtention du DEC.

Ce modèle, qui a toujours cours, a ses vertus (une approche chronologique cohérente, une préoccupation pour l'histoire, un examen national uniforme qui force la motivation des indifférents), mais aussi ses irritants. Parmi ces derniers, retenons l'espace restreint réservé à la littérature québécoise et, d'un point de vue sociopédagogique, le fort taux d'échec (environ 25 %) rencontré dans le premier cours. Les années passant, la littérature québécoise s'est fait une petite place dans les deux premiers cours (les devis, murmurait-on, ne l'interdisaient pas), mais le taux d'échec élevé demeurait.

Les nouveaux devis déposés l'automne dernier sont essentiellement motivés par le souci de s'attaquer à ce dernier problème. Ils décrètent ainsi que, «afin de favoriser le passage du secondaire au collégial, le contenu du premier ensemble de la séquence cible particulièrement l'étude de deux époques distinctes et de deux genres différents». Ils insistent, dans la même logique, sur «la consolidation des stratégies de révision et de correction». Pour le reste, ils sont peu restrictifs. Le troisième cours reste consacré à la littérature québécoise, le quatrième, à la communication, mais les deux premiers sont ouverts, dans la mesure où ils respectent la consigne générale de mettre à l'étude des oeuvres et textes de «la littérature d'expression française».

Certains enseignants s'inquiètent de la contrainte «deux époques, deux genres», imposée dans le premier cours. Ils y voient un recul du contenu littéraire. Cette inquiétude n'apparaît pas fondée. Un sain souci pédagogique justifie le refus de l'éparpillement. De plus, à qui fera-t-on croire qu'un cours qui se concentre, par exemple, sur le roman et la poésie, à n'importe quelle époque, serait limitatif? Le problème des nouveaux devis, donc, n'est pas là. Il n'est pas non plus dans leur insistance sur la maîtrise du français. Trop d'enseignants du collégial perçoivent l'orthographe et la grammaire comme des sous-matières, moins nobles que la littérature, qu'ils n'ont pas à enseigner. Pourtant, comme on ne joue pas bien au hockey sans maîtriser l'art du patinage, on ne saurait bien fréquenter la littérature sans une maîtrise de la langue, une mission toujours inachevée. Les enseignants du collégial n'ont pas à se transformer en professeurs de grammaire, mais ils doivent accepter de collaborer à cette tâche. Le document ministériel, là-dessus, est assez clair et redit que c'est la littérature qui est au coeur du programme.

Perte de temps et d'énergie

Le problème est ailleurs. Ces nouveaux devis, on l'a dit, sont l'occasion d'une révision générale des cours dans tous les cégeps. Or, comme ils restent trop flous quant au contenu à privilégier dans les deux premiers cours, ils permettent le retour d'un certain bordel dans le réseau. Contre la lettre même du document ministériel, des cégeps annoncent qu'ils consacreront un cours (souvent le quatrième) à la littérature étrangère en traduction. Des départements de français continueront de privilégier la littérature française dans les deux premiers cours, alors que d'autres choisiront d'ajouter un deuxième cours de littérature québécoise et que d'autres encore adopteront des formules bâtardes dans lesquelles les littératures française et québécoise seront conjointement à l'étude.

Actuellement, dans les cégeps, il se perd un temps et des énergies énormes à discuter de ces considérations, qui devraient pourtant relever, dans leurs grandes lignes, d'une décision nationale. Est-il normal, en effet, que le contenu de la formation dite générale en littérature soit décidé localement, avec le bordel national qui s'ensuit? On voit les limites de l'idéologie de la décentralisation quand la culture générale devient différente à Joliette et à Montréal.

L'occasion aurait été belle, pourtant, d'établir un vrai programme national, qui aurait réservé au moins 50 % du contenu à la littérature québécoise, qui aurait imposé quelques heures (trois ou quatre, mettons) de révision grammaticale dans tous les cours et qui aurait rappelé à tous qu'enseigner la littérature française de l'Ancien Régime à des jeunes Québécois de 17 ans qui arrivent au collégial n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler une bonne ruse pédagogique.
 
 
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  • Michel Mongeau
    Inscrit
    samedi 27 mars 2010 09h42
    Wow, encore une belle réforme!
    Primo, je me demande si c'est éthiquement correct que monsieur Cornelier se serve de sa tribune journalistique pour présenter ''sa'' vision de ce que devrait être l'enseignement de la littérature au niveau collégial? Deuzio, il en est passé des réformes et réformettes depuis la fondation des cégeps et jamais elles n'ont fait le quart de la moitié d'une quelconque unanimité. Et s'il y a un domaine dans lequel il est difficile d'arriver à un tel accord, c'est bien en littérature. Est-ce à dire qu'il faille renoncer à l'idée de cohérence des contenus? Je ne crois pas, puisque c'est un devoir du ministère que d'oeuvrer à une culture nationale, sans pour autant contraindre les profs et les départements à un profil autoritaire. En dernier lieu, le chiffre de 50% de littérature québécoise avancé par monsieur Cornelier me semble exagéré. En effet, après avoir ingurgité cette portion de la littérature au secondaire, ne serait-il pas mieux d'élargir les horizons des jeunes en les ouvrant sur ceux de la littérature mondiale?

  • Un linguiste
    Inscrit
    samedi 27 mars 2010 09h51
    Comprendre la langue par la linguistique
    M. Cornellier,

    Vous êtes un littéraire, et ne vous en cachez pas. Mais ne seriez-vous pas un peu de mauvaise foi ici? Et peut-être un tantinet intéressé? Vous notez en passant que jusqu'en 1994, le CEGEP couvrait "discours narratif, poésie, essai, théâtre ou linguistique".

    Les formes de l'enseignement collégial du français qui ont suivi 1994 ont pu poursuivre l'exploration de chacun de ces "genres", sauf un : la linguistique, connue aussi sous le vocable plus traditionnel de "grammaire".

    Or vous dénoncez qu'"on ne joue pas bien au hockey sans maîtriser l'art du patinage, on ne saurait bien fréquenter la littérature sans une maîtrise de la langue, une mission toujours inachevée". Telle est pourtant la mission de la linguistique : analyser les structures formelles de la langue pour mieux la comprendre et l'utiliser comme objet.

    Ne faut-il pas s'étonner que vous ne notiez pas la disparition de l'enseignement linguistique du français au collégial, qu'il faut simplement déduire de votre texte? Vous déplorez pourtant la portion congrue réservée de la grammaire dans les nouveaux programmes de français.

    Vous vous refusez à mettre le doigt sur le vrai bobo, c.-à-d. le noyautage de l'enseignement du français au collégial par les littéraires. Or ces professeurs N'ONT À PEU PRÈS PAS REÇU DE FORMATION LINGUISTIQUE (GRAMMATICALE) LORS DE LEURS ÉTUDES EN LETTRES! Est-de leur faute? Les programmes en lettres ne l'exigeant pas... L'esprit de corps des littéraires, qui ont par ailleurs souvent de mauvais rapports avec tout ce qui relève de la linguistique, a par la suite exclu tout ce qui n'était pas littéraire du corps enseignant au collégial. On précise bien dans le texte des postes l'exigence d'une formation littéraire... (traduction : linguists need not apply!)

    Vous écrivez, M. Cornellier, que "Les enseignants du collégial n'ont pas à se transformer en professeurs de grammaire, mais ils doivent accepter de collaborer à cette tâche".

    Ne serait-ce pas plus simple de partager vos département de français (transformés depuis deux décennies en chasse-gardée pour diplômés de lettres) avec quelques linguistes, plutôt que d'exiger des littéraires de s'improviser spécialistes d'une discipline qui non seulement ne les intéresse pas vraiment, mais dont ils n'ont vraiment pas la compétence?

    Peut-on imaginer les mathématiques de CEGEP enseignées seulement au moyen de leur application en administration? Impensable. C'est pourtant ce que l'on fait depuis trop longtemps en français au collégial : on emploie l'application littéraire pour en extraire parfois, lorsque cela adonne, des notions de grammaire. Le texte devient prétexte.

    Ne serait-ce pas plus approprié de respecter les compétences de chacun : l'étude de la langue aux linguistes et celle de son application dans les textes au littéraires? Le problème, c'est que les littéraires y perdraient au change... où en serait pour eux l'intérêt? Que veut-on donc vraiment, améliorer la capacité analytique des jeunes en français, ou bien protéger la mainmise des littéraires sur l'enseignement de la langue? Ce n'est évidemment pas des littéraires qui vont poser la question. Ça fait penser (un peu!) à la FTQ et la corruption dans la construction. Un monopole est si pratique!

    Si l'on est sérieux quand on dit vouloir améliorer les compétences de nos jeunes en grammaire française, il faudrait alors penser embaucher des grammairiens comme enseignants. Or les linguistes n'attendent que ça, qu'on leur ouvre de nouveau les portes des collèges. Le monopole des littéraires dans l'enseignement du français a malheureusement déjà fait ses ravages en linguistique, les effectifs étudiants de cette discipline ayant fondu devant les pauvres perspectives d'emploi. La formation linguistique est reconnue comme une des plus rigoureuses des humanités en raison de son formalisme quasi mathématique. Si c'est pour ne pas avoir de débouchés dans l'enseignement, on comprendra les étudiants de délaisser cette discipline pour une autre moins formelle... Pendant ce temps, les littéraires du collégial tentent tant bien que mal de s'improviser grammairiens.

    Est-ce vraiment la compétence des élèves en langue qu'on a à coeur et en tête dans toute cette histoire? Il existe ici une dimension de corporatisme professionnel que M. Cornellier a savamment négligé. Dommage pour sa crédibilité.

  • Jean Baillargeon
    Inscrit
    samedi 27 mars 2010 11h59
    Débat important
    Merci pour ce très bon article qui traite d'une question importante. Le débat sur le rôle du bon français dans la formation des enseignants de littérature mérite beaucoup d'attention.

  • Jean-G. Lengellé
    Inscrit
    samedi 27 mars 2010 12h28
    Extraordinaire, fabuleux, miraculeux!
    Nous voilà donc rendus au terme d'un prétendu nationalisme culturel parfait et indélébile par le biais du créationnisme littéraire! Notons au passage que le créationnisme scientifique est rejeté comme honteux.... par les experts
    Certes, ce qui est essentiel pour ne pas disparaître c'est bien la connaissance de sa propre langue, mais encore faudrait-il que cette langue soit connue et partagée. Le fait d'ignorer d'où l'on vient implique que l'on ne sait pas où l'on va. Confondre génie littéraire avec régionalisme ou imitation de ce qui existe ailleurs en fonction d'un héritage commun revient à dire que l'on souhaite s'isoler d'une francophonie dont on se réclame chaque jour.
    Autrement dit, faut-il considérer la langue parlée ici, pardon, la parlure, comme ce qui existe dans Tinitin en joual?
    Si c'est le cas, eh bien bienvenue au joual, et bienvenue au niqab!
    Le génie de chaque auteur, de Tremblay à Guèvremont en passant par leurs prédécessurs, c'est d'apprivoiser la culture commune en fonction de ce qui a été dit et qui n'est plus à dire. Écarter ce qui a été dit ou écrit revient à poser comme postulat que l'on puisse inventer de toutes pièces un message littéraire qui exclurait ses origines.
    Certes, le péquisme sous toutes ses formes, tout comme la religion, tend à ignorer ce qui l'a précédé, et à revendiquer tout ce qui est négation d'un passé plus ou moins récent pour faire place aux illuminés de la libération, mais ceci revient à dire que le Québec renie le fait que les hommes et les femmes soient le produit d'une évolution.
    Or si l'on souhaite qu'il y ait une Nation, encore faudrait-il admettre que cela ne puisse se justifier que par l'Histoire.
    Le Ciel nous garde de voir l'expression tant écrite qu'orale ramenée à une historicité aussi débile qu'inexistante, aux dires des députés péquistes qui font plus pitié qu'envie... en ce qu'ils exigent un bon français (Louise Baudouin en fait désormais Française de nationalité...) même dans les airs d'autres pays!
    Écœurer pour écœurer, est-ce bien là la vocation des critiques littéraires?

  • Pierre Bernier
    Abonné
    dimanche 28 mars 2010 09h46
    Quand « décentralisation » devient « confusion » !
    « Est-il normal, en effet, que le contenu de la formation dite générale en littérature soit décidé localement, avec le bordel national qui s'ensuit ? » (LC)

    NON.

  • Jean-françois Vallée
    Abonné
    jeudi 8 avril 2010 09h50
    Un point de désaccord
    Bonjour Monsieur Cornellier,
    Je suis d'accord avec vous à bien des égards, sauf celui qui vous fait dire que l'approche par compétences, est un "virage très contesté, mais essentiellement cosmétique"... Permettez-moi de vous dire que je crois qu'une réforme qui inféode presque 100 % des exercices, rédaction formatives et sommatives à la dissertation critique (l'analyse littéraire est en fait un noyau de DC) est tout sauf "cosmétique". En effet, combien de professeurs ont cessé depuis 1994 de faire écrire d'autres types de textes à leurs élèves, de peur de crouler sous la correction et par obligation de les "préparer à l'EUF" (qui est un mantra désormais), provoquant même chez leurs étudiants à la longue un dégoût pour le français, trop associé à un exercice scolaire de réflexion en forme de sablier ?
    Jean-François Vallée
    Cégep de La Pocatière

  • Jacques Dubreuil
    Inscrit
    samedi 1 mai 2010 08h24
    littérature québécoise vs française
    L'accent dans l'enseignement de la littérature devrait normalement, parce que c'est normal dans un pays normal, normalement, donc, reposer sur l'enseignement de la littérature québécoise. C'est la base de notre culture, non?
    Et délivrez-nous, SVP, de tous ces colonisés provinciaux, qu'ils soient d'obédience parisienne ou ottawaienne.

  • Marie-France Legault
    Inscrit
    samedi 8 mai 2010 09h44
    Nos origines la France.
    Il ne faut jamais oublier nos origines. Notre mère-patrie c'est la France.
    En ce qui concerne la Littérature, notre enseignement devrait COMMENCER par l'étude des auteurs français et APRÈS les auteurs québécois.
    Les français peuvent nous en montrer dans l'art d'employer les vrais mots et de rédiger en ayant du vocabulaire châtié et des phrases simples et signifiantes. Les fonctions de journaliste et d'écrivain sont totalement différentes.

    Pour une fois, je ne me sens pas "colonisée" de reconnaÎtre la France
    comme elle se doit i.e. un modèle qui a fait ses preuves en littérature: Proust, Balzac, Sartre, Beauvoir, Camus etc...
    ils sont éternels....

  • Eric Folot
    Inscrit
    mardi 27 juillet 2010 11h48
    Enseignement de la littérature au niveau collégial : quand on enseigne pas les classiques !!!
    Vous dites : « Dans les cours de français du réseau collégial (...) on lit Molière, Marivaux, Hugo, Maupassant, Camus, Saint-Denys Garneau, Gabrielle Roy, Gaston Miron, Michel Tremblay, et ce, peu importe qu'on soit une future infirmière ou un ingénieur en herbe ». Or au Cégep, je n'ai jamais lu Marivaux, Hugo, Maupassant, Camus. On préférait nous faire lire Gabrielle Roy, Germaine Guèvremont et Anne Hébert. Je n'ai rien contre ces auteures, mais vous comprendrez qu'entre ces auteures et Victor Hugo, Émile Zola, Maupassant et Camus, il n'y a aucune commune mesure.

    Je trouve ca déplorable que des étudiants du cégep n'aient jamais lu « Les misérables » de Victor Hugo alors qu'il s'agit d'un classique incontournable (pour ne pas dire un chef d'oeuvre), d'un roman riche de sens et du meilleur roman que j'ai eu la chance de lire.

    Eric Folot

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