Enseignement de la littérature au niveau collégial - Le retour du bordel
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l’Éducation a légèrement modifié les devis des cours de français du réseau collégial, en vue d’une application à partir d’août prochain.
S'il y a un lieu, dans la société québécoise, où la littérature a encore sa place, c'est bien, à part dans le cahier Livres du Devoir, dans les cours de français du réseau collégial. Là, en effet, on lit Molière, Marivaux, Hugo, Maupassant, Camus, Saint-Denys Garneau, Gabrielle Roy, Gaston Miron, Michel Tremblay, et ce, peu importe qu'on soit une future infirmière ou un ingénieur en herbe. Si on pense, comme c'est notre cas, que la littérature est essentielle à une vie qui vaut d'être vécue, on doit donc reconnaître le rôle central de ces cours et se préoccuper de leur sort.
En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l'Éducation a légèrement modifié les devis de ces cours, en vue d'une application à partir d'août prochain. Les changements apportés sont minimes, mais sont l'occasion, partout dans le réseau, d'une importante révision de ces cours qui ne va pas sans susciter certaines inquiétudes.
Jusqu'en 1994, tous les cégépiens devaient suivre et réussir quatre cours de français de 45 heures qui privilégiaient une approche par genres: discours narratif, poésie, essai, théâtre ou linguistique. Cette même année, la réforme Robillard faisait passer ces cours à 60 heures et en modifiait l'approche. Au lieu d'objectifs, on parlerait désormais de compétences (un virage très contesté, mais essentiellement cosmétique), et l'histoire littéraire faisait un retour.
Le résultat, dans presque tous les cégeps du Québec, fut le suivant: les deux premiers cours devinrent des cours de littérature française (avec des divisions différentes d'un cégep à l'autre), le troisième cours était consacré à la littérature québécoise et le quatrième, dans les collèges respectueux des consignes ministérielles, à la communication (une sorte de rhétorique contemporaine). Autre nouveauté: la réussite d'un examen national, qui prenait la forme d'une dissertation critique portant sur des sujets littéraires, devenait obligatoire pour l'obtention du DEC.
Ce modèle, qui a toujours cours, a ses vertus (une approche chronologique cohérente, une préoccupation pour l'histoire, un examen national uniforme qui force la motivation des indifférents), mais aussi ses irritants. Parmi ces derniers, retenons l'espace restreint réservé à la littérature québécoise et, d'un point de vue sociopédagogique, le fort taux d'échec (environ 25 %) rencontré dans le premier cours. Les années passant, la littérature québécoise s'est fait une petite place dans les deux premiers cours (les devis, murmurait-on, ne l'interdisaient pas), mais le taux d'échec élevé demeurait.
Les nouveaux devis déposés l'automne dernier sont essentiellement motivés par le souci de s'attaquer à ce dernier problème. Ils décrètent ainsi que, «afin de favoriser le passage du secondaire au collégial, le contenu du premier ensemble de la séquence cible particulièrement l'étude de deux époques distinctes et de deux genres différents». Ils insistent, dans la même logique, sur «la consolidation des stratégies de révision et de correction». Pour le reste, ils sont peu restrictifs. Le troisième cours reste consacré à la littérature québécoise, le quatrième, à la communication, mais les deux premiers sont ouverts, dans la mesure où ils respectent la consigne générale de mettre à l'étude des oeuvres et textes de «la littérature d'expression française».
Certains enseignants s'inquiètent de la contrainte «deux époques, deux genres», imposée dans le premier cours. Ils y voient un recul du contenu littéraire. Cette inquiétude n'apparaît pas fondée. Un sain souci pédagogique justifie le refus de l'éparpillement. De plus, à qui fera-t-on croire qu'un cours qui se concentre, par exemple, sur le roman et la poésie, à n'importe quelle époque, serait limitatif? Le problème des nouveaux devis, donc, n'est pas là. Il n'est pas non plus dans leur insistance sur la maîtrise du français. Trop d'enseignants du collégial perçoivent l'orthographe et la grammaire comme des sous-matières, moins nobles que la littérature, qu'ils n'ont pas à enseigner. Pourtant, comme on ne joue pas bien au hockey sans maîtriser l'art du patinage, on ne saurait bien fréquenter la littérature sans une maîtrise de la langue, une mission toujours inachevée. Les enseignants du collégial n'ont pas à se transformer en professeurs de grammaire, mais ils doivent accepter de collaborer à cette tâche. Le document ministériel, là-dessus, est assez clair et redit que c'est la littérature qui est au coeur du programme.
Perte de temps et d'énergie
Le problème est ailleurs. Ces nouveaux devis, on l'a dit, sont l'occasion d'une révision générale des cours dans tous les cégeps. Or, comme ils restent trop flous quant au contenu à privilégier dans les deux premiers cours, ils permettent le retour d'un certain bordel dans le réseau. Contre la lettre même du document ministériel, des cégeps annoncent qu'ils consacreront un cours (souvent le quatrième) à la littérature étrangère en traduction. Des départements de français continueront de privilégier la littérature française dans les deux premiers cours, alors que d'autres choisiront d'ajouter un deuxième cours de littérature québécoise et que d'autres encore adopteront des formules bâtardes dans lesquelles les littératures française et québécoise seront conjointement à l'étude.
Actuellement, dans les cégeps, il se perd un temps et des énergies énormes à discuter de ces considérations, qui devraient pourtant relever, dans leurs grandes lignes, d'une décision nationale. Est-il normal, en effet, que le contenu de la formation dite générale en littérature soit décidé localement, avec le bordel national qui s'ensuit? On voit les limites de l'idéologie de la décentralisation quand la culture générale devient différente à Joliette et à Montréal.
L'occasion aurait été belle, pourtant, d'établir un vrai programme national, qui aurait réservé au moins 50 % du contenu à la littérature québécoise, qui aurait imposé quelques heures (trois ou quatre, mettons) de révision grammaticale dans tous les cours et qui aurait rappelé à tous qu'enseigner la littérature française de l'Ancien Régime à des jeunes Québécois de 17 ans qui arrivent au collégial n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler une bonne ruse pédagogique.
En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l'Éducation a légèrement modifié les devis de ces cours, en vue d'une application à partir d'août prochain. Les changements apportés sont minimes, mais sont l'occasion, partout dans le réseau, d'une importante révision de ces cours qui ne va pas sans susciter certaines inquiétudes.
Jusqu'en 1994, tous les cégépiens devaient suivre et réussir quatre cours de français de 45 heures qui privilégiaient une approche par genres: discours narratif, poésie, essai, théâtre ou linguistique. Cette même année, la réforme Robillard faisait passer ces cours à 60 heures et en modifiait l'approche. Au lieu d'objectifs, on parlerait désormais de compétences (un virage très contesté, mais essentiellement cosmétique), et l'histoire littéraire faisait un retour.
Le résultat, dans presque tous les cégeps du Québec, fut le suivant: les deux premiers cours devinrent des cours de littérature française (avec des divisions différentes d'un cégep à l'autre), le troisième cours était consacré à la littérature québécoise et le quatrième, dans les collèges respectueux des consignes ministérielles, à la communication (une sorte de rhétorique contemporaine). Autre nouveauté: la réussite d'un examen national, qui prenait la forme d'une dissertation critique portant sur des sujets littéraires, devenait obligatoire pour l'obtention du DEC.
Ce modèle, qui a toujours cours, a ses vertus (une approche chronologique cohérente, une préoccupation pour l'histoire, un examen national uniforme qui force la motivation des indifférents), mais aussi ses irritants. Parmi ces derniers, retenons l'espace restreint réservé à la littérature québécoise et, d'un point de vue sociopédagogique, le fort taux d'échec (environ 25 %) rencontré dans le premier cours. Les années passant, la littérature québécoise s'est fait une petite place dans les deux premiers cours (les devis, murmurait-on, ne l'interdisaient pas), mais le taux d'échec élevé demeurait.
Les nouveaux devis déposés l'automne dernier sont essentiellement motivés par le souci de s'attaquer à ce dernier problème. Ils décrètent ainsi que, «afin de favoriser le passage du secondaire au collégial, le contenu du premier ensemble de la séquence cible particulièrement l'étude de deux époques distinctes et de deux genres différents». Ils insistent, dans la même logique, sur «la consolidation des stratégies de révision et de correction». Pour le reste, ils sont peu restrictifs. Le troisième cours reste consacré à la littérature québécoise, le quatrième, à la communication, mais les deux premiers sont ouverts, dans la mesure où ils respectent la consigne générale de mettre à l'étude des oeuvres et textes de «la littérature d'expression française».
Certains enseignants s'inquiètent de la contrainte «deux époques, deux genres», imposée dans le premier cours. Ils y voient un recul du contenu littéraire. Cette inquiétude n'apparaît pas fondée. Un sain souci pédagogique justifie le refus de l'éparpillement. De plus, à qui fera-t-on croire qu'un cours qui se concentre, par exemple, sur le roman et la poésie, à n'importe quelle époque, serait limitatif? Le problème des nouveaux devis, donc, n'est pas là. Il n'est pas non plus dans leur insistance sur la maîtrise du français. Trop d'enseignants du collégial perçoivent l'orthographe et la grammaire comme des sous-matières, moins nobles que la littérature, qu'ils n'ont pas à enseigner. Pourtant, comme on ne joue pas bien au hockey sans maîtriser l'art du patinage, on ne saurait bien fréquenter la littérature sans une maîtrise de la langue, une mission toujours inachevée. Les enseignants du collégial n'ont pas à se transformer en professeurs de grammaire, mais ils doivent accepter de collaborer à cette tâche. Le document ministériel, là-dessus, est assez clair et redit que c'est la littérature qui est au coeur du programme.
Perte de temps et d'énergie
Le problème est ailleurs. Ces nouveaux devis, on l'a dit, sont l'occasion d'une révision générale des cours dans tous les cégeps. Or, comme ils restent trop flous quant au contenu à privilégier dans les deux premiers cours, ils permettent le retour d'un certain bordel dans le réseau. Contre la lettre même du document ministériel, des cégeps annoncent qu'ils consacreront un cours (souvent le quatrième) à la littérature étrangère en traduction. Des départements de français continueront de privilégier la littérature française dans les deux premiers cours, alors que d'autres choisiront d'ajouter un deuxième cours de littérature québécoise et que d'autres encore adopteront des formules bâtardes dans lesquelles les littératures française et québécoise seront conjointement à l'étude.
Actuellement, dans les cégeps, il se perd un temps et des énergies énormes à discuter de ces considérations, qui devraient pourtant relever, dans leurs grandes lignes, d'une décision nationale. Est-il normal, en effet, que le contenu de la formation dite générale en littérature soit décidé localement, avec le bordel national qui s'ensuit? On voit les limites de l'idéologie de la décentralisation quand la culture générale devient différente à Joliette et à Montréal.
L'occasion aurait été belle, pourtant, d'établir un vrai programme national, qui aurait réservé au moins 50 % du contenu à la littérature québécoise, qui aurait imposé quelques heures (trois ou quatre, mettons) de révision grammaticale dans tous les cours et qui aurait rappelé à tous qu'enseigner la littérature française de l'Ancien Régime à des jeunes Québécois de 17 ans qui arrivent au collégial n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler une bonne ruse pédagogique.
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