Négociations des enseignants - L'âme et l'arbre
Qu'on laisse donc l'enseignant être un enseignant
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
La relation d’élève à enseignant est subtile et ténue. Elle ne tient souvent qu’à un fil. La moindre tracasserie, le moindre contretemps, le moindre dérangement, peut la compromettre.
Dans les négociations nationales qui s'amorcent, les «offres» patronales aux enseignants des commissions scolaires suivent une logique comptable: l'éducation va mal, augmentons la tâche des enseignants (qui sont surtout des enseignantes), et l'éducation ira mieux. Techniquement, il s'agit de mettre fin aux heures de travail personnel sur les lieux de travail. Les patrons voudraient les récupérer, autrement dit les administrer, en dictant le contenu de chacune des minutes des douze heures que l'enseignant concède à son établissement, en sus de ses vingt heures de classe. Finies la correction, la préparation de cours sur place! Les temps sont aux réunions, au perfectionnement et à l'organisation d'activités!
Comment empêcher des administrateurs de tout transformer en objet de gestion? On voit d'ici la jubilation qui s'empare d'eux à l'idée d'enfin envahir la semaine entière de l'enseignant. Ces heures sont pourtant précieuses à qui fait la classe. Elles lui permettent de recouvrer son rythme propre de travail, en plus d'opérer une nécessaire distanciation. Les patrons, qui sont de plus en plus rompus aux sciences de la gestion et de moins en moins à la pédagogie, n'en ont cure. S'il se trouve différentes raisons aux ratés de l'éducation, est-ce que la prévalence actuelle et grandissante de l'administratif sur le pédagogique n'est pas à considérer en premier lieu?
Des exécutants?
Il existe un tableau québécois admirable, du genre naïf, représentant une visite de paroisse du temps de la grande noirceur. On y voit, dans une cuisine ouvrière, un curé, des parents et une «trâlée» d'enfants alignés, cordés sagement, vu le caractère grave du moment. La part graphique dit tout des rôles sociaux. Le curé est énorme. De sa masse noire, il bouffe le tableau. Devant lui, des parents, soumis, s'effacent du mieux qu'ils peuvent. Quant aux enfants, réduits à quelques traits de pinceau, ce sont quantités négligeables, mais obligatoires.
Naïf, ce tableau? Si l'on représentait de la même façon le rapport de l'enseignant à tous ceux qu'on lui donne comme supérieurs, on observerait une pareille distorsion: une gestion démesurée, qui, ces temps-ci, enfle d'ailleurs à vue d'oeil, aux dépens d'enseignants forcément diminués, déclassés. À titre d'indication: sur la bonne dizaine de membres que comportent les conseils d'établissement, les enseignants n'ont droit qu'à deux voix. Et personne pour s'en inquiéter, à part eux. Quel est le message implicite, sinon qu'ils ne sont que des exécutants?
Et pourtant, qui tient la société future au bout de ses doigts? Qui mieux que l'enseignant dispose du cocktail de valeurs qui lancent les générations nouvelles? L'enseignant a pour lui une double science (académique et pédagogique), l'attention, l'empathie, la patience, la curiosité, l'imagination, l'industrie, la foi sociale et quoi d'autre encore!
L'âme au travail
Le déséquilibre entre l'administratif (en nombre ou en pouvoir) et le pédagogique trahit le mépris institutionnel de l'acte pédagogique et vient alimenter le mépris ambiant. Mépris des élèves: «Mon père est allé moins longtemps à l'école, mais gagne mieux sa vie!» Mépris feutré des médias qui se veulent souvent la forme moderne de l'école. Commodément, ils confondent information et connaissance.
Si un comptable peut augmenter son rendement par des heures accrues de bureau, il n'en va pas de même pour l'enseignant. Enseigner est autant affaire d'âme que de travail. Sans âme, l'enseignant ne va nulle part. Il aurait beau multiplier les heures de travail hors classe, il n'y arriverait pas. L'enseignant est avant tout animateur. Son premier devoir est de donner de l'âme, du souffle (âme, du latin anima, veut dire souffle), de la vie à qui il s'adresse. Qui sera assez simpliste pour croire qu'il suffit à l'enseignant de se présenter en classe pour se découvrir de l'âme? Comme tant de choses, l'âme se cultive, s'entretient et peut se perdre aussi. Qu'est-ce qui donne de l'âme? Nombre de choses, dieu merci!
À chacun sa formule: les souvenirs, les voyages, l'art, l'amour, l'amitié, le travail, assurément, lorsque gratifiant, mais aussi: du temps. Du temps pour laisser les choses s'achever en soi, du temps pour les loger au bon endroit, du temps pour les voir venir et les rêver un peu. Toutes choses dont l'enseignant n'a pas le choix de s'abreuver, s'il ne veut pas immédiatement faillir à la tâche et qui le situent plus proche de l'artiste que de ce schizoïde vaquant tête basse à ses obligations «administro-organisationnelles», dans les couloirs sans fenêtres de son établissement.
Qu'à un fil
L'enseignant peut et doit aussi être vu comme un arbre: solide, patient, autonome. La tête haute, il capte tout, l'air du temps et les signes des temps en premier lieu, les métabolise et les rend au centuple par des gestes pédagogiques mesurés, adaptés. En cherchant à doubler le pédagogue d'un administrateur à la page (informatique) et d'un organisateur trépidant (M'as-tu vu quand j'organise!), on dénature l'arbre. Malheur à la société qui maltraite ses arbres!
La relation d'élève à enseignant est subtile et ténue. Elle ne tient souvent qu'à un fil. La moindre tracasserie, le moindre contretemps, le moindre dérangement, peut la compromettre. Entretenir cette relation est l'affaire de l'enseignant. Cela lui demande une concentration de chaque instant. Encore faut-il que le cadre la permette et la favorise. Quel enseignant n'a jamais ressenti le cadre administratif comme une tâche en soi, s'ajoutant à la première, qui devrait toujours être d'enseigner et la seule?
Si l'éducation va mal, pour peu que l'enseignant soit en cause, il faudrait plutôt se demander comment il va lui-même. Tout indique qu'il se porte mal: le plus fort taux d'épuisement professionnel, taux alarmant de décrochage des jeunes profs. Au total, «un instituteur sur quatre songe à quitter l'enseignement dans les cinq ans à venir» (Katia Gagnon, «Un prof sur quatre veut changer de métier», La Presse, le 10 février 2010). Comment pourrait-il en être autrement, par les temps qui courent? L'humanité n'invente pas tous les jours. Que fait depuis toujours le détenteur du pouvoir? Il commence par façonner à son image son subordonné. Puis, il lui refile son travail.
Enseigner en paix
Une bonne partie des déboires de l'éducation tient à cette vérité millénaire. Au Québec, la dernière décennie a éprouvé l'enseignant. Le règlement sur l'équité salariale a porté son temps hebdomadaire de présence obligatoire de 27 à 32 heures. A-t-il obtenu l'équité? Non, il l'a payée, il continue de le faire et la paiera aussi longtemps que la collectivité à laquelle il appartient n'aura pas repris ses sens. Il y a quelque chose d'indécent dans le fait d'ajouter à vingt heures d'enseignement par semaine, compte tenu des heures de préparation, de correction, et de la charge morale qui leur sont liées.
En ne fermant jamais boutique, ni le soir, ni la fin de semaine, ni durant ces vacances qu'on lui envie tant, avec les mille décisions qu'il prend à l'heure, l'enseignant n'a pas besoin qu'on lui trouve du travail à faire en plus. La société qui s'en permet autant s'accuse elle-même et se tire dans le pied. Elle gagnerait davantage à prêter l'oreille à ceux à qui elle confie l'avenir. Leurs demandes ne sont pas si complexes: qu'on laisse donc l'enseignant être un enseignant; que là où il a besoin d'aide, on lui en offre une véritable, et non du perfectionnement. Et pour le reste, qu'on le laisse enseigner en paix!
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Yves Presseau - Enseignant
Comment empêcher des administrateurs de tout transformer en objet de gestion? On voit d'ici la jubilation qui s'empare d'eux à l'idée d'enfin envahir la semaine entière de l'enseignant. Ces heures sont pourtant précieuses à qui fait la classe. Elles lui permettent de recouvrer son rythme propre de travail, en plus d'opérer une nécessaire distanciation. Les patrons, qui sont de plus en plus rompus aux sciences de la gestion et de moins en moins à la pédagogie, n'en ont cure. S'il se trouve différentes raisons aux ratés de l'éducation, est-ce que la prévalence actuelle et grandissante de l'administratif sur le pédagogique n'est pas à considérer en premier lieu?
Des exécutants?
Il existe un tableau québécois admirable, du genre naïf, représentant une visite de paroisse du temps de la grande noirceur. On y voit, dans une cuisine ouvrière, un curé, des parents et une «trâlée» d'enfants alignés, cordés sagement, vu le caractère grave du moment. La part graphique dit tout des rôles sociaux. Le curé est énorme. De sa masse noire, il bouffe le tableau. Devant lui, des parents, soumis, s'effacent du mieux qu'ils peuvent. Quant aux enfants, réduits à quelques traits de pinceau, ce sont quantités négligeables, mais obligatoires.
Naïf, ce tableau? Si l'on représentait de la même façon le rapport de l'enseignant à tous ceux qu'on lui donne comme supérieurs, on observerait une pareille distorsion: une gestion démesurée, qui, ces temps-ci, enfle d'ailleurs à vue d'oeil, aux dépens d'enseignants forcément diminués, déclassés. À titre d'indication: sur la bonne dizaine de membres que comportent les conseils d'établissement, les enseignants n'ont droit qu'à deux voix. Et personne pour s'en inquiéter, à part eux. Quel est le message implicite, sinon qu'ils ne sont que des exécutants?
Et pourtant, qui tient la société future au bout de ses doigts? Qui mieux que l'enseignant dispose du cocktail de valeurs qui lancent les générations nouvelles? L'enseignant a pour lui une double science (académique et pédagogique), l'attention, l'empathie, la patience, la curiosité, l'imagination, l'industrie, la foi sociale et quoi d'autre encore!
L'âme au travail
Le déséquilibre entre l'administratif (en nombre ou en pouvoir) et le pédagogique trahit le mépris institutionnel de l'acte pédagogique et vient alimenter le mépris ambiant. Mépris des élèves: «Mon père est allé moins longtemps à l'école, mais gagne mieux sa vie!» Mépris feutré des médias qui se veulent souvent la forme moderne de l'école. Commodément, ils confondent information et connaissance.
Si un comptable peut augmenter son rendement par des heures accrues de bureau, il n'en va pas de même pour l'enseignant. Enseigner est autant affaire d'âme que de travail. Sans âme, l'enseignant ne va nulle part. Il aurait beau multiplier les heures de travail hors classe, il n'y arriverait pas. L'enseignant est avant tout animateur. Son premier devoir est de donner de l'âme, du souffle (âme, du latin anima, veut dire souffle), de la vie à qui il s'adresse. Qui sera assez simpliste pour croire qu'il suffit à l'enseignant de se présenter en classe pour se découvrir de l'âme? Comme tant de choses, l'âme se cultive, s'entretient et peut se perdre aussi. Qu'est-ce qui donne de l'âme? Nombre de choses, dieu merci!
À chacun sa formule: les souvenirs, les voyages, l'art, l'amour, l'amitié, le travail, assurément, lorsque gratifiant, mais aussi: du temps. Du temps pour laisser les choses s'achever en soi, du temps pour les loger au bon endroit, du temps pour les voir venir et les rêver un peu. Toutes choses dont l'enseignant n'a pas le choix de s'abreuver, s'il ne veut pas immédiatement faillir à la tâche et qui le situent plus proche de l'artiste que de ce schizoïde vaquant tête basse à ses obligations «administro-organisationnelles», dans les couloirs sans fenêtres de son établissement.
Qu'à un fil
L'enseignant peut et doit aussi être vu comme un arbre: solide, patient, autonome. La tête haute, il capte tout, l'air du temps et les signes des temps en premier lieu, les métabolise et les rend au centuple par des gestes pédagogiques mesurés, adaptés. En cherchant à doubler le pédagogue d'un administrateur à la page (informatique) et d'un organisateur trépidant (M'as-tu vu quand j'organise!), on dénature l'arbre. Malheur à la société qui maltraite ses arbres!
La relation d'élève à enseignant est subtile et ténue. Elle ne tient souvent qu'à un fil. La moindre tracasserie, le moindre contretemps, le moindre dérangement, peut la compromettre. Entretenir cette relation est l'affaire de l'enseignant. Cela lui demande une concentration de chaque instant. Encore faut-il que le cadre la permette et la favorise. Quel enseignant n'a jamais ressenti le cadre administratif comme une tâche en soi, s'ajoutant à la première, qui devrait toujours être d'enseigner et la seule?
Si l'éducation va mal, pour peu que l'enseignant soit en cause, il faudrait plutôt se demander comment il va lui-même. Tout indique qu'il se porte mal: le plus fort taux d'épuisement professionnel, taux alarmant de décrochage des jeunes profs. Au total, «un instituteur sur quatre songe à quitter l'enseignement dans les cinq ans à venir» (Katia Gagnon, «Un prof sur quatre veut changer de métier», La Presse, le 10 février 2010). Comment pourrait-il en être autrement, par les temps qui courent? L'humanité n'invente pas tous les jours. Que fait depuis toujours le détenteur du pouvoir? Il commence par façonner à son image son subordonné. Puis, il lui refile son travail.
Enseigner en paix
Une bonne partie des déboires de l'éducation tient à cette vérité millénaire. Au Québec, la dernière décennie a éprouvé l'enseignant. Le règlement sur l'équité salariale a porté son temps hebdomadaire de présence obligatoire de 27 à 32 heures. A-t-il obtenu l'équité? Non, il l'a payée, il continue de le faire et la paiera aussi longtemps que la collectivité à laquelle il appartient n'aura pas repris ses sens. Il y a quelque chose d'indécent dans le fait d'ajouter à vingt heures d'enseignement par semaine, compte tenu des heures de préparation, de correction, et de la charge morale qui leur sont liées.
En ne fermant jamais boutique, ni le soir, ni la fin de semaine, ni durant ces vacances qu'on lui envie tant, avec les mille décisions qu'il prend à l'heure, l'enseignant n'a pas besoin qu'on lui trouve du travail à faire en plus. La société qui s'en permet autant s'accuse elle-même et se tire dans le pied. Elle gagnerait davantage à prêter l'oreille à ceux à qui elle confie l'avenir. Leurs demandes ne sont pas si complexes: qu'on laisse donc l'enseignant être un enseignant; que là où il a besoin d'aide, on lui en offre une véritable, et non du perfectionnement. Et pour le reste, qu'on le laisse enseigner en paix!
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Yves Presseau - Enseignant
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