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    Libre opinion - J'ai honte

    11 mars 2010 |Marie-France Bazzo - Productrice, animatrice et porte-parole de la Fondation pour l'alphabétisation | Éducation
    Imaginons une situation fantaisiste: 20 % d'une population qui se disputerait à propos de l'épaisseur que devrait légalement avoir la tranche de foie gras. Le débat s'enflamme. Le ton monte. Pendant ce temps, 40 % de la même population a peu ou rien à manger. Un scandale absolu. Or, sur la place publique, on ne parle que du foie gras...

    Ces derniers temps, on s'est déchiré la chemise à l'occasion d'un de ces débats éclair dont nous avons le secret: la question du dégel éventuel des droits de scolarité à l'université. Les arguments pleuvaient, à gauche et à droite, on ergotait sur le sort des 20 % qui auront, à leurs frais, à ceux de leurs parents ou de l'État, accès à une éducation supérieure et qui, toute leur vie durant, profiteront d'un abondant retour sur investissement.

    Et si ce débat n'était pas le plus essentiel?

    Dans tout ce bruit autour du dégel ou non, il y a comme un silence assourdissant. 49 % de nos concitoyens sont analphabètes ou ont de trop faibles compétences en lecture pour accomplir les tâches du quotidien au travail et dans la vie courante (selon Statistique Canada, 16 % des adultes québécois âgés de 16 à 65 ans sont analphabètes et 33 % ont de grandes difficultés de lecture).

    Presque une personne sur deux, dans une société riche et avancée! 800 000 sont totalement analphabètes. On ne parle pas ici que de personnes âgées n'ayant pas eu accès à l'éducation: le tiers a entre 16 et 25 ans, 40 % ont de 26 à 46 ans. Des immigrants, alors? Dans une proportion de 22 % seulement.

    Ils sont nos voisins, nos collègues de travail, des travailleurs que nous croisons à l'hôpital, des jeunes qui sortent de l'école, de jeunes parents qui ne peuvent pas aider leurs enfants à faire leurs devoirs... D'ailleurs, lorsqu'il est question de décrochage scolaire, on fait rarement le lien avec le niveau de scolarité des parents. Or, qui sont ces centaines de milliers de personnes, sinon les décrocheurs d'il y a 5, 10, 20 ans devenus parents?

    Ces citoyens de qui dépend en partie l'avenir du Québec tout entier sont absents du discours public. Invisibles.

    On veut un Québec fort. On veut briller parmi les meilleurs. Le succès est notre obsession et l'excellence, notre leitmotiv. Et on aurait le luxe inouï de pouvoir se passer du talent de la moitié de la population? On serait capable de fermer les yeux sur ce scandale absolu qui se perpétue de génération en génération? Dans certains pays, on descend dans la rue pour moins que ça!

    Une pénurie de main-d'oeuvre est à nos portes. L'économie mondialisée est axée sur le savoir. Il faut agir radicalement, durablement et vite! Il faut donner aux parents analphabètes les outils pour aider leurs enfants AVANT l'entrée à l'école et pendant le parcours scolaire. Il faut inclure les parents décrocheurs dans les programmes de lutte contre le décrochage. Il faut aller en entreprise, dans notre système de santé, là où sont aussi les analphabètes.

    Quand la moitié d'une population est mal outillée, c'est la démocratie qui recule. À cette hauteur-là, ce n'est pas une question de handicap individuel, mais un méchant problème de société. Si aucune mesure n'est prise pour faire de l'alphabétisation un chantier national prioritaire, collectivement, nous reculons.

    Il y a un éléphant silencieux et blessé au milieu de la pièce.

    Pendant ce temps, les ténors de la société québécoise mettent toute leur énergie et leur influence à imaginer une université plus performante, pour l'avenir de ladite société... Il y a comme un problème de cible, ou alors je ne sais pas lire.

    ***

    Marie-France Bazzo - Productrice, animatrice et porte-parole de la Fondation pour l'alphabétisation












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