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    Critique nationaliste: erreur de lecture

    16 décembre 2009 |Jean-Marc Larouche, Georges Leroux, Jean-Pierre Proulx, Louis Rousseau - Professeurs à l'UQAM et à l'Université de Montréal | Éducation
    Depuis la création du nouveau programme obligatoire Éthique et culture religieuse et son implantation au primaire et au secondaire en septembre 2008, trois principaux mouvements d'opposition se sont manifestés sur la place publique. Les arguments sont très différents, mais ils se trouvent parfois réunis pour des raisons de circonstance ou d'opportunité.

    Aux revendications des parents catholiques, demandant le droit d'exemption, et à celles du Mouvement laïque québécois, opposé à toute présence des religions dans le curriculum scolaire, s'ajoute à présent la critique d'un certain nombre d'intellectuels nationalistes. Inquiets de la marginalisation possible de l'identité du groupe majoritaire d'ascendance canadienne-française, ils se sont attaqués récemment à la réforme de l'éducation, à celle du programme d'histoire nationale et à certaines orientations du rapport de la commission Bouchard-Taylor.

    Cette dernière approche est celle de l'étude rédigée par madame Joëlle Quérin, une étudiante appartenant à l'Institut de recherche sur le Québec, un think tank nationaliste privé, proche du Mouvement national des Québécois. La caution donnée par le député péquiste Pierre Curzi à ce mémoire surprend, dans la mesure où elle se situe en rupture avec l'appui constant du Parti québécois à la laïcité scolaire, et ce, depuis le dépôt du rapport Proulx en 1999. Cette caution repose sur des prémisses erronées et il nous semble urgent de les corriger.


    «Multiculturalisme», pluralisme et éthique commune

    La facilité avec laquelle Mme Quérin assimile le pluralisme au «multiculturalisme» n'est rien de moins que déconcertante, mais le but visé est net: en accolant au pluralisme, un fait de la société tout autant qu'une attitude impliquant le respect de la diversité, l'étiquette de «multiculturalisme», on diabolise la philosophie politique de ce qu'on cherche à discréditer. Affirmer que le programme ECR est «multiculturaliste», c'est en effet le déclarer au service de l'idéologie «canadian», le dénoncer comme «chartiste» et «trudeauiste». Mais cette rhapsodie d'accusations d'endoctrinement est-elle une lecture juste du programme?

    C'est le contraire qui est la vérité: le législateur, dans les orientations ministérielles de 2005, a expressément déterminé les finalités citoyennes du cours en privilégiant la reconnaissance de l'autre et la poursuite du bien commun. La Charte québécoise des droits et libertés de la personne est au coeur de notre identité, et aucunement le multiculturalisme religieux ou communautaire promu dans le reste du Canada.

    En effet, contre le multiculturalisme qui soutient la promotion de la différence pour elle-même, le nouveau programme promeut la construction commune d'un «vivre-ensemble» au sein d'une culture partagée. C'est la raison pour laquelle la compétence du dialogue est placée par le programme en complément de la réflexion éthique et de la connaissance du phénomène religieux.

    Au nom de quoi, on peut se le demander, la pensée nationale devrait-elle s'inquiéter de la promotion du dialogue et de la construction de la culture commune? Au nom de quoi devrait-on abolir, dans un monde menacé de tous côtés par des réflexes de fermeture, une éducation au pluralisme ouverte sur la diversité et d'abord soucieuse du vivre-ensemble? Toutes les démocraties occidentales sont aujourd'hui engagées dans cet effort d'éducation au pluralisme, le Québec ne fait pas exception et régresserait beaucoup s'il y renonçait.


    Histoire et patrimoine religieux québécois

    Que penser par ailleurs de l'argument voulant que le programme ECR déracine les jeunes par rapport au patrimoine religieux du Québec, tout particulièrement le legs identitaire du catholicisme? Contrairement à ce que suggère Mme Quérin, l'accès à la connaissance historique du patrimoine religieux québécois est privilégié par le nouveau programme.

    Reprise d'un argument éculé, mis de l'avant déjà par Mario Dumont, cette critique fait fi de la réalité, tant dans les choix prioritaires du volet de culture religieuse que dans les objets de connaissance à transmettre aux élèves. L'intention ministérielle est claire et réaffirmée plusieurs fois. L'enseignement devra privilégier les traditions religieuses qui ont contribué à façonner l'histoire et la culture québécoises: catholicisme et protestantisme, traditions des Premières Nations et judaïsme.

    Le christianisme majoritaire, plus particulièrement, devra être abordé à chaque nouvelle étape de la démarche, contrairement aux autres traditions d'arrivée plus récente, à propos desquelles il sera par ailleurs requis d'apprendre certains traits essentiels. Cela constitue un très solide bagage de connaissances, clairement prescrit dans les chapitres pertinents du programme. [...]

    Pour les élèves du secondaire, le programme leur permet de se questionner sur l'héritage des croyances patrimoniales en ce qui a trait aux questions existentielles portant sur le sens de la vie et de la mort, la conception de l'être humain et l'existence du divin. L'approche vise toujours à découvrir le plus objectivement possible les croyances patrimoniales en tant que faits historiques, à les comprendre en tant que tels. Cette rapide énumération suffit sans doute à dissiper l'image d'un programme d'études visant à «déraciner nos enfants de notre patrimoine religieux».


    Quel endoctrinement?

    La discussion sur le programme ECR se poursuivra peut-être, mais il faudra trouver un autre angle d'attaque que celui du «multiculturalisme» et du déracinement. Autant nous croyons que la question de l'identité nationale est légitime et mérite une attention critique soutenue quant aux décisions prises par l'État, autant nous pensons que, s'agissant du programme ECR, cette critique est mal fondée.

    Grâce à ce programme, les jeunes du Québec s'engageront dans une réflexion sur la culture commune, et loin de pratiquer un «multiculturalisme» qui divise, ils auront accès aux principaux repères sociaux et culturels qui ont contribué à façonner l'identité nationale. Compte tenu par ailleurs de l'absence totale de transmission de la mémoire religieuse patrimoniale, une lacune dont se plaignent tous les pays occidentaux, on doit sans doute se réjouir de trouver une réponse québécoise audacieuse sous la forme d'une éducation culturelle qui se perfectionnera avec le temps.

    Quel intérêt poursuivent donc ceux qui accusent ce cours d'endoctrinement? Il serait très malheureux que le parti souverainiste, qui a toujours promu les finalités citoyennes du programme ECR et soutenu la laïcité scolaire, fasse désormais profession de fermeture et se rapproche ainsi dangereusement des positions adéquistes. Accepter cet amalgame très pernicieux entre le pluralisme, qui est un fait, et le multiculturalisme, qui est précisément ce contre quoi ce cours a été institué, c'est se plonger la tête dans le sable.

    *****

    Jean-Marc Larouche, Georges Leroux, Jean-Pierre Proulx, Louis Rousseau - Professeurs à l'UQAM et à l'Université de Montréal












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