Penser et gérer l'alphabétisation - En deux ans, un adulte peut passer d'un niveau 0 d'alphabétisation à un niveau 4 !
« Sans volonté politique, il n'y aura pas d'investissements des provinces canadiennes pour les minorités francophones »
La lutte pour l'alphabétisation est complexe. La Fédération canadienne pour l'alphabétisation en français, qui agit au niveau national, et la Table des responsables de l'éducation des adultes et de la formation professionnelle des commissions scolaires du Québec, en savent quelque chose. Deux organismes. Une même bataille.
Fondée en 1991, la Fédération canadienne pour l'alphabétisation en français (FCAF) a l'habitude des luttes. «L'alphabétisation et l'éducation des adultes n'étaient pas sexy dans les années 90, se rappelle Normand Lévesque, directeur général de la FCAF. Depuis les années 2000, avec les changements économiques, plus de joueurs constatent qu'il y a une réalité à affronter.» L'organisme se consacre aux francophones minoritaires dans le reste du Canada. Financée par Patrimoine Canada et par Ressources humaines et Développement des compétences Canada, la FCAF n'est pas présente sur le terrain, mais elle regroupe un membre par province qui lui permet de mener des actions nationales. Si les besoins en alphabétisation changent selon les provinces, la recherche, la promotion et les communications sont nécessaires partout.
«Au pays, on évalue à 42 % la proportion d'adultes entre 16 et 65 ans qui se retrouvent au niveau 1 ou 2 d'alphabétisation. Il faut se rappeler qu'on ne parle pas ici d'analphabètes purs, mais de gens qui n'ont pas les capacités de base que demande une société du savoir comme la nôtre. Ils ne comprennent souvent pas ce qu'ils lisent. De ces adultes, on compte 56 % de francophones, dont ceux du Québec. Au Nouveau-Brunswick, on parle de plus de 60 % des francophones à ces niveaux d'alphabétisation.»
Quelle serait la solution? Normand Lévesque se permet de rêver à une vision canadienne. «Parce que, sans volonté politique, il n'y aura pas d'investissements des provinces pour les minorités francophones.
En faire une priorité nationale permettrait de réaménager les fonds. Et 40 % de la population canadienne avec un taux d'alphabétisation insatisfaisant, ce sont beaucoup de personnes mises dans un placard. C'est énorme.»
Plusieurs barrières retiennent les gens de s'inscrire aux programmes. Barrières psychologiques, oui, mais aussi barrières structurelles. «Il y a un enjeu entre les acteurs qui n'arrivent pas à s'entendre sur la notion d'éducation des adultes. C'est une barrière qui fait qu'on ne peut offrir de vrais services intégrés. Ensuite, les enjeux politiques, sur la façon dont on administre et finance les organismes. Et s'ajoutent les enjeux administratifs, puis pédagogiques.» Et viennent, et non les moindres, les barrières psychologiques individuelles. «Personne ne se lève un matin en disant: "Je suis analphabète, tiens, je vais aller apprendre à lire et à écrire!" Pour convaincre les adultes, les services doivent être accessibles et répondre à de vrais besoins. L'adulte doit développer des compétences qui lui permettent réellement de trouver un emploi, par exemple, ou d'aider sa famille. Pour les francophones hors Québec, il faut aussi voir s'il va se former en français ou en anglais.»
Potentiel perdu
C'est la Table des responsables de l'éducation des adultes et de la formation professionnelle des commissions scolaires du Québec (TRÉAQFP) qui représente le Québec au sein de la FCAF. La TRÉAQFP forme un pont entre les commissions scolaires et le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport du Québec. Elle offre un appui aux gestionnaires en alphabétisation, en francisation et en formation de base, par exemple.
Par le biais des initiatives fédérales-provinciales conjointes en matière d'alphabétisation (IFPCA), la TRÉAQFP pousse des projets qui lient alphabétisation et insertion professionnelle. «On alphabétise nos gens en donnant en plus de l'information sur un métier, boulanger, par exemple. Sans être une formation professionnelle, c'est une préparation», explique Francyne Fleury, porte-parole du comité d'alphabétisation.
Toujours par les projets IFPCA, des marathons de lecture se sont tenus dans les écoles de la Montérégie. Et de jeunes raccrocheurs sont devenus conteurs dans les écoles primaires. «Les jeunes ont reçu une aide de la bibliothèque et se sont fait lire par des conteurs professionnels. Ils étaient sensibilisés à la littérature, mais aussi au fait de pouvoir lire pour eux-mêmes.» Des projets qui font brèche et laissent une ouverture sur un autre quotidien possible. «On a aussi dans nos commissions scolaires les services d'accueil, de référence, de conseil et d'accompagnement: les gens n'ont qu'un numéro de téléphone à composer et ils sont pris en charge. On personnalise la démarche, sans chercher à les inscrire en formation. On tente d'abord de déterminer leurs besoins.»
La grande difficulté est de rejoindre le public cible. «Ce sont 800 000 personnes au Québec qui se trouvent au plus bas niveau en matière de compétences en lecture. Malgré le bouche-à-oreille et les publicités dans les journaux — pas lues, forcément, par les personnes concernées — malgré les formations offertes en entreprise, il faut user de créativité pour rejoindre la cible.»
La TRÉAQFP mise sur le lien parental. «Lorsque l'enfant revient de l'école, afin d'être apte à l'aider, le parent peut devenir intéressé à s'inscrire à une formation. Par ailleurs, les entreprises cherchent de plus en plus à utiliser les budgets de formation, à s'associer aux commissions scolaires. Mais il faut continuer dans la collectivité: il n'y rien comme un pair pour sensibiliser. Il faut que, à tous les niveaux et à tous les paliers, les gens s'engagent, sinon où va le Québec? On francise et on alphabétise énormément d'allophones, mais au niveau de la population québécoise, ça ne va pas croissant. On glorifiait tellement la formation jadis, c'est dur d'arriver à 30 ans et de retourner à l'école, c'est plus valorisant d'aller travailler.»
Et pourtant, en deux ans, un adulte québécois peut passer du niveau 0 d'alphabétisation au niveau 4, qui lui permet de lire et de comprendre un journal. Avec, entre-temps, une tonne de petits acquis bien précis et bien pratiques. Et la TRÉAQFP, devant les compressions fédérales ayant frappé ce printemps les initiatives fédérales-provinciales, doit redoubler d'ardeur pour mener à terme sa mission.
***
Collaborateur du Devoir
Fondée en 1991, la Fédération canadienne pour l'alphabétisation en français (FCAF) a l'habitude des luttes. «L'alphabétisation et l'éducation des adultes n'étaient pas sexy dans les années 90, se rappelle Normand Lévesque, directeur général de la FCAF. Depuis les années 2000, avec les changements économiques, plus de joueurs constatent qu'il y a une réalité à affronter.» L'organisme se consacre aux francophones minoritaires dans le reste du Canada. Financée par Patrimoine Canada et par Ressources humaines et Développement des compétences Canada, la FCAF n'est pas présente sur le terrain, mais elle regroupe un membre par province qui lui permet de mener des actions nationales. Si les besoins en alphabétisation changent selon les provinces, la recherche, la promotion et les communications sont nécessaires partout.
«Au pays, on évalue à 42 % la proportion d'adultes entre 16 et 65 ans qui se retrouvent au niveau 1 ou 2 d'alphabétisation. Il faut se rappeler qu'on ne parle pas ici d'analphabètes purs, mais de gens qui n'ont pas les capacités de base que demande une société du savoir comme la nôtre. Ils ne comprennent souvent pas ce qu'ils lisent. De ces adultes, on compte 56 % de francophones, dont ceux du Québec. Au Nouveau-Brunswick, on parle de plus de 60 % des francophones à ces niveaux d'alphabétisation.»
Quelle serait la solution? Normand Lévesque se permet de rêver à une vision canadienne. «Parce que, sans volonté politique, il n'y aura pas d'investissements des provinces pour les minorités francophones.
En faire une priorité nationale permettrait de réaménager les fonds. Et 40 % de la population canadienne avec un taux d'alphabétisation insatisfaisant, ce sont beaucoup de personnes mises dans un placard. C'est énorme.»
Plusieurs barrières retiennent les gens de s'inscrire aux programmes. Barrières psychologiques, oui, mais aussi barrières structurelles. «Il y a un enjeu entre les acteurs qui n'arrivent pas à s'entendre sur la notion d'éducation des adultes. C'est une barrière qui fait qu'on ne peut offrir de vrais services intégrés. Ensuite, les enjeux politiques, sur la façon dont on administre et finance les organismes. Et s'ajoutent les enjeux administratifs, puis pédagogiques.» Et viennent, et non les moindres, les barrières psychologiques individuelles. «Personne ne se lève un matin en disant: "Je suis analphabète, tiens, je vais aller apprendre à lire et à écrire!" Pour convaincre les adultes, les services doivent être accessibles et répondre à de vrais besoins. L'adulte doit développer des compétences qui lui permettent réellement de trouver un emploi, par exemple, ou d'aider sa famille. Pour les francophones hors Québec, il faut aussi voir s'il va se former en français ou en anglais.»
Potentiel perdu
C'est la Table des responsables de l'éducation des adultes et de la formation professionnelle des commissions scolaires du Québec (TRÉAQFP) qui représente le Québec au sein de la FCAF. La TRÉAQFP forme un pont entre les commissions scolaires et le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport du Québec. Elle offre un appui aux gestionnaires en alphabétisation, en francisation et en formation de base, par exemple.
Par le biais des initiatives fédérales-provinciales conjointes en matière d'alphabétisation (IFPCA), la TRÉAQFP pousse des projets qui lient alphabétisation et insertion professionnelle. «On alphabétise nos gens en donnant en plus de l'information sur un métier, boulanger, par exemple. Sans être une formation professionnelle, c'est une préparation», explique Francyne Fleury, porte-parole du comité d'alphabétisation.
Toujours par les projets IFPCA, des marathons de lecture se sont tenus dans les écoles de la Montérégie. Et de jeunes raccrocheurs sont devenus conteurs dans les écoles primaires. «Les jeunes ont reçu une aide de la bibliothèque et se sont fait lire par des conteurs professionnels. Ils étaient sensibilisés à la littérature, mais aussi au fait de pouvoir lire pour eux-mêmes.» Des projets qui font brèche et laissent une ouverture sur un autre quotidien possible. «On a aussi dans nos commissions scolaires les services d'accueil, de référence, de conseil et d'accompagnement: les gens n'ont qu'un numéro de téléphone à composer et ils sont pris en charge. On personnalise la démarche, sans chercher à les inscrire en formation. On tente d'abord de déterminer leurs besoins.»
La grande difficulté est de rejoindre le public cible. «Ce sont 800 000 personnes au Québec qui se trouvent au plus bas niveau en matière de compétences en lecture. Malgré le bouche-à-oreille et les publicités dans les journaux — pas lues, forcément, par les personnes concernées — malgré les formations offertes en entreprise, il faut user de créativité pour rejoindre la cible.»
La TRÉAQFP mise sur le lien parental. «Lorsque l'enfant revient de l'école, afin d'être apte à l'aider, le parent peut devenir intéressé à s'inscrire à une formation. Par ailleurs, les entreprises cherchent de plus en plus à utiliser les budgets de formation, à s'associer aux commissions scolaires. Mais il faut continuer dans la collectivité: il n'y rien comme un pair pour sensibiliser. Il faut que, à tous les niveaux et à tous les paliers, les gens s'engagent, sinon où va le Québec? On francise et on alphabétise énormément d'allophones, mais au niveau de la population québécoise, ça ne va pas croissant. On glorifiait tellement la formation jadis, c'est dur d'arriver à 30 ans et de retourner à l'école, c'est plus valorisant d'aller travailler.»
Et pourtant, en deux ans, un adulte québécois peut passer du niveau 0 d'alphabétisation au niveau 4, qui lui permet de lire et de comprendre un journal. Avec, entre-temps, une tonne de petits acquis bien précis et bien pratiques. Et la TRÉAQFP, devant les compressions fédérales ayant frappé ce printemps les initiatives fédérales-provinciales, doit redoubler d'ardeur pour mener à terme sa mission.
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