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La science-fiction comme antidote au décrochage

Fabien Deglise   5 août 2009  Éducation
Deux jeunes lecteurs avides de science-fiction, Anaïs et Laurent Bouchard, fouillaient hier parmi les oeuvres proposées à L’Échange, avenue Mont-Royal, à l’avant-veille du 67e Congrès mondial de science-fiction qui démarre demain à Montréal.
Photo : Jacques Grenier
Deux jeunes lecteurs avides de science-fiction, Anaïs et Laurent Bouchard, fouillaient hier parmi les oeuvres proposées à L’Échange, avenue Mont-Royal, à l’avant-veille du 67e Congrès mondial de science-fiction qui démarre demain à Montréal.
C'est une question prospective qui vaut 30 000 dataries, la monnaie de la République Galactique de Star Wars: est-ce que la science-fiction pourrait révolutionner l'enseignement au Québec?

Pis, les livres de René Barjavel, Elizabeth Vonarburg, Isaac Asimov ou Jeanne DuPrau, savamment placés dans les écoles secondaires et les cégeps, arriveraient-ils à enrayer le décrochage scolaire chez les jeunes mâles, tout en ouvrant les esprits aux autres sur les métiers de la science?

L'anticipation de cette causalité est bien sûr compliquée, autant du moins que la survie, au-delà de 30 printemps, dans le monde du Logan's Run imaginé par William F. Nolan et George Clayton Johnson. Elle va malgré tout animer les discussions, dès demain, à l'occasion du 67e congrès mondial de science-fiction. Il ouvre ses portes à Montréal pour cinq jours, le temps d'une incursion dans les aspects romanesque, cinématographique, bédéesque, graphique ou encore costumier de la science-fiction, un univers que le monde de l'éducation, au Québec comme ailleurs sur la planète — et même plus loin —, gagnerait, selon plusieurs, à explorer. Pour mieux en tirer profit.

«La science-fiction, c'est un outil pédagogique d'une incroyable efficacité», lance à l'autre bout du fil la romancière Élisabeth Vonarburg, invitée d'honneur de cette rencontre internationale et figure de proue de la littérature spéculative façonnée ici. «C'est un genre qui permet d'éveiller les jeunes esprits au monde qui les entoure sans les placer dans leur ici maintenant, et qui offre également la possibilité de les sensibiliser à la science, à la littérature, à la logique, à l'éthique, à la sociologie, tout en les entraînant à utiliser leur imagination pour voir les choses autrement.»

La diversité du programme d'Anticipation — c'est le nom donné à ce congrès tenu pour la première fois de son histoire dans une ville francophone — tend d'ailleurs à le démontrer. Après Denver, l'an dernier, et avant Melbourne, l'an prochain, les 4000 amateurs et constructeurs de science-fiction attendus vont jusqu'à lundi, au Palais des Congrès, échanger sur la disparition possible des hommes-soldats dans les guerres, le développement technologique en matière de lieux d'aisances, les liens entre passé et science-fiction, le relativisme, le paysage comme personnage, les nouveautés en matière d'astronomie, la baladodiffusion, la technologie comme vecteur d'abolition des genres, la pathologie des changements climatiques ou encore la ville, habitat préféré de la science-fiction. Entre autres.

Le maelström est évident. Et, contrairement aux renaissances de Jeff dans le Replay de Ken Grimwood, il est aussi très facile à comprendre. «La science-fiction, c'est une littérature d'idées», résume Jean Pettigrew, éditeur chez À Lire et spécialiste de la science-fiction francophone d'Amérique. L'homme doit prendre part demain à une table ronde, dans le cadre du Congrès, sur «la plus grande place qui pourrait être attribuée à la science-fiction dans les écoles au Québec».

Des fusées pour faire lire

Le questionnement n'est pas nouveau. Mais à une époque où la désaffection des bancs d'école par des vagues croissantes de jeunes hommes fait sensation, dans le monde réel, ce questionnement mérite selon lui d'être ramené sur le dessus de la pile. «Dans les écoles, on a de la difficulté à faire lire les garçons, poursuit-il. Or, ce genre littéraire en est un de vraisemblance, mais aussi d'anticipation et de raisonnement, qui va plus facilement toucher cette clientèle. L'exploration des idées intéresse les garçons, et quand, en plus, ça se passe dans l'espace, c'est encore mieux.»

Le remède semble être efficace... mais il est aussi sous-estimé en raison des nombreux préjugés qui colleraient à la peau de ces mondes où la génomique installe des dictatures, où l'exploration minière se fait sur des planètes bleues à l'air irrespirable et où la quête de liberté passe par les armes et les sous-sols de villes sous dômes. «Dans les écoles, il y a des idées préconçues défavorables à l'endroit de ce genre littéraire», lance Georges-Henri Cloutier, ex-enseignant au cégep de Baie-Comeau et qui s'y est battu — sans violence, s'entend —, pour faire entrer dans ses classes le Shambleau de Catherine L. Moore. L'assemblage de nouvelles sert des voyages interplanétaires, des armes de pointe et des colonies d'extra-terrestres.

«Bien souvent, on ne veut pas s'en approcher de peur d'enseigner de la littérature trop légère, ajoute-t-il. La science-fiction, c'est considéré comme de la culture populaire. Et dans le milieu de l'éducation, ça peut faire peur.»

C'est que sous l'effet, bien souvent lénifiant et divertissant, des versions cinématographiques des Star Wars, Galactica, Total Recall ou encore de séries télé comme Star Trek, la science-fiction, comme art, perdrait régulièrement du lustre, au point de «devenir hérésie» dans certains milieux scolaires, dit Jean Pettigrew. «Mais tout ça commence un peu à changer», ajoute l'éditeur, sous l'effet de jeunes professeurs «pour qui Internet n'est pas de la science-fiction» et qui seraient davantage ouverts à la fiction prospective, pour y avoir baigné très jeune.

Une question d'habilité

«La science-fiction à l'école, c'est une question d'habileté à manier ce genre littéraire», résume l'auteure canadienne Julie Czerneda dans un échange très virtuel, par courriel, alimenté ces derniers jours à l'invitation du Devoir. «C'est un peu comme pour les ordinateurs et Internet. Il y a eu des faux départs, parce que tout le monde n'était pas expert en la matière ou n'était pas à l'aise avec ces technologies. Aujourd'hui, une école sans ces outils, ce serait impensable», et la science-fiction pourrait bien un jour, selon elle, être logée à la même enseigne dans les maisons d'enseignement.

«On peut l'espérer», dit Élisabeth Vonarburg, dont Le Silence de la cité, son premier roman, circule facilement et depuis des années dans les cégeps de la province. «La profondeur et la largeur de ce champ littéraire ont tout pour sortir les étudiants des ornières habituelles. Il peut être formateur, mais aussi libérateur. C'est important.» Oui, mais, tout comme la culpabilité dans le Minority Report de Phillip K. Dick, cette importance est relative.

«Il faut le reconnaître, c'est un style en marge, qui est également condamné à le rester, ajoute-t-elle. La science-fiction amène, à travers des déguisements et des chemins détournés, à penser et à réfléchir sur des problèmes très contemporains. Et ça, ça prend une tournure d'esprit particulière pour l'apprécier.» Une tournure, dit l'auteur, en rupture avec une époque où le progrès galopant et incontrôlable fait naître chez les humains une peur et un besoin viscéral de divertissement, sans trop de questions. Et ce, en attendant, comme le veut la tradition, qu'une rupture dans le continuum espace-temps vienne radicalement bouleverser la suite des choses.
 
 
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