jeudi 9 février 2012 Dernière mise à jour 21h58
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Institut de recherches cliniques de Montréal - «Y a-t-il une signature neurologique du mensonge ou de la vérité?»

Le terme «neuroéthique» fait son apparition en 2002

Claude Lafleur   25 avril 2009  Éducation
«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l’Institut de recherches cliniques de Montré
«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l’Institut de recherches cliniques de Montré
Le cerveau, on le découpe, on le regarde, on l'étudie. Mais qui contrôle que les observations faites n'amènent pas plus loin? Une nouvelle discipline est ainsi apparue: la neuroéthique.

On nous rapporte fréquemment la découverte de zones du cerveau où se manifeste telle ou telle fonction, par exemple le «siège de l'amour» ou celui de la religiosité, le centre de l'apprentissage ou de l'agressivité, ou encore la «zone du mensonge». De telles découvertes amènent à penser qu'on pourra un jour les utiliser pour moduler certains comportements. Entre autres, après avoir identifié une prétendue zone du mensonge, on espère parvenir à déterminer avec certitude si une personne ment ou non.

Bien sûr, il est facile d'imaginer que de telles applications soulèvent des enjeux moraux majeurs, qui sont si importants, en fait, que les plus récents développements des neurosciences ont donné naissance à un champ de recherche spécifique: la neuroéthique.

«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Elle traite des enjeux éthiques liés aux recherches réalisées en neurosciences ainsi qu'aux soins que celles-ci rendent possibles. «C'est l'intégration de l'éthique à différentes disciplines comme la neurologie, la neurochirurgie, la neuropsychiatrie, en vue d'améliorer les soins qui sont offerts aux patients.»

Un travail de pionnier

Fait remarquable, Éric Racine, qui dirige l'Unité de recherche en neuroéthique de l'IRCM, est l'un des pionniers dans le domaine. «Je ne dirais pas que je suis l'un de ceux qui ont inventé le champ, dit-il modestement, mais j'y oeuvre depuis le début.»

«Durant mes études en philosophie, explique-t-il, je me suis intéressé à ce que les neurosciences pouvaient nous dire au sujet de la nature de l'esprit et du cognitif. En même temps, je me suis intéressé à l'éthique (à la bioéthique) et je me suis rendu compte que les neurosciences constituaient probablement l'un des domaines qui allaient poser le plus de questions éthiques et sociales dans les années à venir. On était alors en 1999-2000.»

La neuroéthique n'existait pas encore. Bien qu'inventé dans les années 1970, le terme a véritablement fait son apparition en 2002, à l'occasion d'un colloque tenu à San Francisco et intitulé Neuroethics: mapping the field. «Il y avait enfin un mot qui donnait un sens à un champ consacré à ces questions», lance avec satisfaction le chercheur québécois.

Gare aux détecteurs de mensonges

L'une des sphères de recherche en neurosciences qui présentent les enjeux éthiques les plus pressants est la neuro-imagerie fonctionnelle. Il s'agit des techniques qui permettent de cerner les zones du cerveau où siégeraient certaines fonctions. C'est de surcroît l'un des domaines qui intéressent le plus l'équipe de M. Racine.

«La neuro-imagerie fonctionnelle vise à identifier la façon dont fonctionne le cerveau dans l'exécution de tâches, dit-il. Elle permet de voir le cerveau en action. Elle est entre autres utilisée pour comprendre la façon dont le cerveau agit, dont il exécute des tâches motrices, visuelles, langagières... Cette technique ouvre donc une série de fenêtres, dont celle du mensonge; y a-t-il une signature neurologique du mensonge ou de la vérité?»

Or ce genre d'avancée mène à des applications discutables, estime le chercheur, dont l'analyse du comportement de sujets soumis à des tests de vérité, comme le proposent déjà deux entreprises américaines. Qui plus est, comme il y a différents types de mensonges — farder la réalité, mentir par omission ou mentir sciemment — on ignore si le cerveau fonctionne de la même façon dans tous les cas. De plus, il se pourrait que le cerveau fonctionne différemment selon qu'on soit un homme ou une femme, d'une culture ou d'une autre, etc.

«Il s'agit d'usages prématurés, estime M. Racine, puisqu'on n'a pas encore effectué assez d'études portant sur un nombre suffisant de sujets.»

En fait, comme dans le cas du polygraphe, nos connaissances scientifiques montrent même que ce n'est pas une technique valide, mais, malgré tout, certains sont tentés d'utilise la neuro-imagerie. «On rêve tant de disposer d'un détecteur de mensonges, et la neuro-imagerie est l'une des techniques qui semblent prometteuses», indique le chercheur.

Ne pas sauter trop vite aux conclusions

Éric Racine observe un engouement un peu trop marqué pour la neuro-imagerie fonctionnelle, parce qu'elle donne l'impression «que tout est simple: on croit ainsi avoir identifié le lieu dans le cerveau où se manifesteraient des sentiments comme l'amour ou l'amitié, ou la religiosité par exemple, note-t-il. Mais il s'agit en fait d'interprétations simplifiées de résultats.»

On se retrouve comme dans les années 1990, alors qu'on croyait avoir découvert des gènes responsables d'une foule de caractéristiques humaines. Or des recherches plus poussées ont par la suite montré que tout n'est jamais si simple.

Dans ses recherches, l'équipe de M. Racine observe trois risques de dérive en neuro-imagerie. Premièrement, il y a le neuroréalisme, c'est-à-dire l'interprétation hâtive selon laquelle les techniques de neuro-imagerie permettraient d'accéder directement aux pensées. «Or ce n'est pas le cas, tranche-t-il. Le fait est qu'on est loin de posséder un outil qui permet de lire les pensées.» Deuxièmement, il y a le neuro-essentialisme, soit le saut quantique qu'on fait en considérant qu'une personne, c'est avant tout son cerveau. «On a tort de penser qu'on pourra tout expliquer sur la nature de l'être humain le jour où on connaîtra parfaitement le cerveau», résume-t-il. Son équipe dénonce enfin la neurorégulation, soit la tentation d'appliquer nos connaissances en neurosciences à la régulation sociale, notamment en éducation. «C'est prématuré, puisqu'on n'a pas encore les connaissances suffisantes.»

Par contre, l'éthicien ne conteste pas l'utilité des neurosciences, surtout lorsqu'il s'agit d'améliorer les soins donnés aux patients. «Nous ne sommes pas là pour soulever des peurs, dit-il, mais pour établir un équilibre entre les risques et les bénéfices découlant des développements des neurosciences.»

***

Collaborateur du Devoir
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Gauthier Jean Claude
    Inscrit
    dimanche 26 avril 2009 07h44
    Bravo, une belle contribution qui démystifie notre boule de christal new age...
    Enfin un regard critique sur un domaine en plein essort qui inonde le marché des publications scientifiques, s'accapare d'une part excessive des subventions de recherche et a se donne des apparences trompeuses de la denière madame "je sais tout".

    Comme bien des gens, je me fais avoir presque à tout coup lorsque je tombe sur un de ces grands titres sensationnels du genre "le siège de la foi chrétienne enfin cartographié en temps réel" ou encore, "découverte du commutateur cérébral qui caractérise la schizophrénie". C'est, comme de raison, tellement fantastique et extraordinaire qu'on y résiste dificilement. Et puis, ces comptes rendus scientifiques sont le plus souvent écrits avec grand soin, au point de nous faire perdre tout notre sens critique alors qu'ils sont invariablement biaisés, partiels, exagérément focalisés,...


    Or, votre bref passage sur les types de mensonges suffit pour dégonfler notre fantaisie omnipuissante d'être enfin à la veille de pouvoir enfin voir clair dans la tête du menteur. Ça me fait, du même coup, penser à une anecdote qui va dans le même sens.

    Plusieurs ont sans doute bien rit comme moi devant ces scènes de la montre qui décèle le mensonge dans quelques-unes des épisodes de La petite vie. Or, ce coûp de génie plein d'humour nous donne l'occasion d'en apprendre beaucoup su sujet de ce phénomène vieux comme le monde qu'est le mensonge.

    Lorsque Popa ou Réjean multiplient les subterfuges pour déjouer leur indéfectible délateur, comment ne pas y voir là autant de nuances sur le thème général du mensonge et ses variantes.

    Je serais pret à parier que chacune de ces manières de mentir a sûrement ses propres manifestations neuronales ou électiques ce qui, en conséquence, mettraient à rude épreuve la meilleure des machine même avec le plus habile des opérateurs. Et puis, tant qu'à y être, on peux s'amuser à imaginer comment l'outil serait embêté avec le cas de Thérèse, cette innocente tête légère qui ne sait pas mentir. Elle qui se trahit sans cesse malgré ses efforts les plus grands.

    Prenons également le cas d'une personne qui veux mentir mais qui n'y parvient pas parce qu'elle est fondamentalement très honnête, que ce soit par scrupule excessif ou à cause d'une conscience morale extrême. Il n'est pas difficile d'imaginer qu'elle laisserait s'échapper une parcelle de vérité lors de ses essais de mentir. Que concluerait la machine et/ou l'opérateur ? Qu'elle voulait mentir mais elle en était incapable ? La fuite de ses pensées secrêtes ne contituerait-il pas là une forme de mensonge ?

    Et puis, que dire des gens qui se mentent à eux même ? Des mégalomanes, des confabulateurs ou encore des enfants qui mélangent vérité et fantaisie ? Que penser des multpiples mécanismes de défense dont parlent les psychanalistes ? -le déni, l'humour, la refoulement, la sublimation et j'en passe qui sont autant de façons de se protéger contre la prise de conscience d'une réalité qui dérange trop ?

    Bon eh bien je crois que je vais retouner écouter une autre épisode de La Petite vie. Ça bat aisément un long et ennuyant cours de neuro-physiologie !

  • Chryst
    Abonné
    lundi 4 mai 2009 11h08
    Limites de la science
    Monsieur C Lafleur a écrit «On a tort de penser qu'on pourra tout expliquer sur la nature de l'être humain le jour où on connaîtra parfaitement le cerveau», résume-t-il. Il a aussi écrit : < on croit ainsi avoir identifié le lieu dans le cerveau où se manifesteraient des sentiments comme ... Mais il s'agit en fait d'interprétations simplifiées de résultats.>

    Il restera toujours une part d'inconnu dans la nature d'où la croyance en quelque chose de supérieur à nous.

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
2 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012