Institut de recherches cliniques de Montréal - «Y a-t-il une signature neurologique du mensonge ou de la vérité?»
Le terme «neuroéthique» fait son apparition en 2002
«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l’Institut de recherches cliniques de Montré
Le cerveau, on le découpe, on le regarde, on l'étudie. Mais qui contrôle que les observations faites n'amènent pas plus loin? Une nouvelle discipline est ainsi apparue: la neuroéthique.
On nous rapporte fréquemment la découverte de zones du cerveau où se manifeste telle ou telle fonction, par exemple le «siège de l'amour» ou celui de la religiosité, le centre de l'apprentissage ou de l'agressivité, ou encore la «zone du mensonge». De telles découvertes amènent à penser qu'on pourra un jour les utiliser pour moduler certains comportements. Entre autres, après avoir identifié une prétendue zone du mensonge, on espère parvenir à déterminer avec certitude si une personne ment ou non.
Bien sûr, il est facile d'imaginer que de telles applications soulèvent des enjeux moraux majeurs, qui sont si importants, en fait, que les plus récents développements des neurosciences ont donné naissance à un champ de recherche spécifique: la neuroéthique.
«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Elle traite des enjeux éthiques liés aux recherches réalisées en neurosciences ainsi qu'aux soins que celles-ci rendent possibles. «C'est l'intégration de l'éthique à différentes disciplines comme la neurologie, la neurochirurgie, la neuropsychiatrie, en vue d'améliorer les soins qui sont offerts aux patients.»
Un travail de pionnier
Fait remarquable, Éric Racine, qui dirige l'Unité de recherche en neuroéthique de l'IRCM, est l'un des pionniers dans le domaine. «Je ne dirais pas que je suis l'un de ceux qui ont inventé le champ, dit-il modestement, mais j'y oeuvre depuis le début.»
«Durant mes études en philosophie, explique-t-il, je me suis intéressé à ce que les neurosciences pouvaient nous dire au sujet de la nature de l'esprit et du cognitif. En même temps, je me suis intéressé à l'éthique (à la bioéthique) et je me suis rendu compte que les neurosciences constituaient probablement l'un des domaines qui allaient poser le plus de questions éthiques et sociales dans les années à venir. On était alors en 1999-2000.»
La neuroéthique n'existait pas encore. Bien qu'inventé dans les années 1970, le terme a véritablement fait son apparition en 2002, à l'occasion d'un colloque tenu à San Francisco et intitulé Neuroethics: mapping the field. «Il y avait enfin un mot qui donnait un sens à un champ consacré à ces questions», lance avec satisfaction le chercheur québécois.
Gare aux détecteurs de mensonges
L'une des sphères de recherche en neurosciences qui présentent les enjeux éthiques les plus pressants est la neuro-imagerie fonctionnelle. Il s'agit des techniques qui permettent de cerner les zones du cerveau où siégeraient certaines fonctions. C'est de surcroît l'un des domaines qui intéressent le plus l'équipe de M. Racine.
«La neuro-imagerie fonctionnelle vise à identifier la façon dont fonctionne le cerveau dans l'exécution de tâches, dit-il. Elle permet de voir le cerveau en action. Elle est entre autres utilisée pour comprendre la façon dont le cerveau agit, dont il exécute des tâches motrices, visuelles, langagières... Cette technique ouvre donc une série de fenêtres, dont celle du mensonge; y a-t-il une signature neurologique du mensonge ou de la vérité?»
Or ce genre d'avancée mène à des applications discutables, estime le chercheur, dont l'analyse du comportement de sujets soumis à des tests de vérité, comme le proposent déjà deux entreprises américaines. Qui plus est, comme il y a différents types de mensonges — farder la réalité, mentir par omission ou mentir sciemment — on ignore si le cerveau fonctionne de la même façon dans tous les cas. De plus, il se pourrait que le cerveau fonctionne différemment selon qu'on soit un homme ou une femme, d'une culture ou d'une autre, etc.
«Il s'agit d'usages prématurés, estime M. Racine, puisqu'on n'a pas encore effectué assez d'études portant sur un nombre suffisant de sujets.»
En fait, comme dans le cas du polygraphe, nos connaissances scientifiques montrent même que ce n'est pas une technique valide, mais, malgré tout, certains sont tentés d'utilise la neuro-imagerie. «On rêve tant de disposer d'un détecteur de mensonges, et la neuro-imagerie est l'une des techniques qui semblent prometteuses», indique le chercheur.
Ne pas sauter trop vite aux conclusions
Éric Racine observe un engouement un peu trop marqué pour la neuro-imagerie fonctionnelle, parce qu'elle donne l'impression «que tout est simple: on croit ainsi avoir identifié le lieu dans le cerveau où se manifesteraient des sentiments comme l'amour ou l'amitié, ou la religiosité par exemple, note-t-il. Mais il s'agit en fait d'interprétations simplifiées de résultats.»
On se retrouve comme dans les années 1990, alors qu'on croyait avoir découvert des gènes responsables d'une foule de caractéristiques humaines. Or des recherches plus poussées ont par la suite montré que tout n'est jamais si simple.
Dans ses recherches, l'équipe de M. Racine observe trois risques de dérive en neuro-imagerie. Premièrement, il y a le neuroréalisme, c'est-à-dire l'interprétation hâtive selon laquelle les techniques de neuro-imagerie permettraient d'accéder directement aux pensées. «Or ce n'est pas le cas, tranche-t-il. Le fait est qu'on est loin de posséder un outil qui permet de lire les pensées.» Deuxièmement, il y a le neuro-essentialisme, soit le saut quantique qu'on fait en considérant qu'une personne, c'est avant tout son cerveau. «On a tort de penser qu'on pourra tout expliquer sur la nature de l'être humain le jour où on connaîtra parfaitement le cerveau», résume-t-il. Son équipe dénonce enfin la neurorégulation, soit la tentation d'appliquer nos connaissances en neurosciences à la régulation sociale, notamment en éducation. «C'est prématuré, puisqu'on n'a pas encore les connaissances suffisantes.»
Par contre, l'éthicien ne conteste pas l'utilité des neurosciences, surtout lorsqu'il s'agit d'améliorer les soins donnés aux patients. «Nous ne sommes pas là pour soulever des peurs, dit-il, mais pour établir un équilibre entre les risques et les bénéfices découlant des développements des neurosciences.»
***
Collaborateur du Devoir
On nous rapporte fréquemment la découverte de zones du cerveau où se manifeste telle ou telle fonction, par exemple le «siège de l'amour» ou celui de la religiosité, le centre de l'apprentissage ou de l'agressivité, ou encore la «zone du mensonge». De telles découvertes amènent à penser qu'on pourra un jour les utiliser pour moduler certains comportements. Entre autres, après avoir identifié une prétendue zone du mensonge, on espère parvenir à déterminer avec certitude si une personne ment ou non.
Bien sûr, il est facile d'imaginer que de telles applications soulèvent des enjeux moraux majeurs, qui sont si importants, en fait, que les plus récents développements des neurosciences ont donné naissance à un champ de recherche spécifique: la neuroéthique.
«La neuroéthique concerne un organe très particulier, le cerveau, dont les fonctions sont celles qui touchent le plus à notre personnalité, à ce que nous sommes», explique Éric Racine, professeur à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Elle traite des enjeux éthiques liés aux recherches réalisées en neurosciences ainsi qu'aux soins que celles-ci rendent possibles. «C'est l'intégration de l'éthique à différentes disciplines comme la neurologie, la neurochirurgie, la neuropsychiatrie, en vue d'améliorer les soins qui sont offerts aux patients.»
Un travail de pionnier
Fait remarquable, Éric Racine, qui dirige l'Unité de recherche en neuroéthique de l'IRCM, est l'un des pionniers dans le domaine. «Je ne dirais pas que je suis l'un de ceux qui ont inventé le champ, dit-il modestement, mais j'y oeuvre depuis le début.»
«Durant mes études en philosophie, explique-t-il, je me suis intéressé à ce que les neurosciences pouvaient nous dire au sujet de la nature de l'esprit et du cognitif. En même temps, je me suis intéressé à l'éthique (à la bioéthique) et je me suis rendu compte que les neurosciences constituaient probablement l'un des domaines qui allaient poser le plus de questions éthiques et sociales dans les années à venir. On était alors en 1999-2000.»
La neuroéthique n'existait pas encore. Bien qu'inventé dans les années 1970, le terme a véritablement fait son apparition en 2002, à l'occasion d'un colloque tenu à San Francisco et intitulé Neuroethics: mapping the field. «Il y avait enfin un mot qui donnait un sens à un champ consacré à ces questions», lance avec satisfaction le chercheur québécois.
Gare aux détecteurs de mensonges
L'une des sphères de recherche en neurosciences qui présentent les enjeux éthiques les plus pressants est la neuro-imagerie fonctionnelle. Il s'agit des techniques qui permettent de cerner les zones du cerveau où siégeraient certaines fonctions. C'est de surcroît l'un des domaines qui intéressent le plus l'équipe de M. Racine.
«La neuro-imagerie fonctionnelle vise à identifier la façon dont fonctionne le cerveau dans l'exécution de tâches, dit-il. Elle permet de voir le cerveau en action. Elle est entre autres utilisée pour comprendre la façon dont le cerveau agit, dont il exécute des tâches motrices, visuelles, langagières... Cette technique ouvre donc une série de fenêtres, dont celle du mensonge; y a-t-il une signature neurologique du mensonge ou de la vérité?»
Or ce genre d'avancée mène à des applications discutables, estime le chercheur, dont l'analyse du comportement de sujets soumis à des tests de vérité, comme le proposent déjà deux entreprises américaines. Qui plus est, comme il y a différents types de mensonges — farder la réalité, mentir par omission ou mentir sciemment — on ignore si le cerveau fonctionne de la même façon dans tous les cas. De plus, il se pourrait que le cerveau fonctionne différemment selon qu'on soit un homme ou une femme, d'une culture ou d'une autre, etc.
«Il s'agit d'usages prématurés, estime M. Racine, puisqu'on n'a pas encore effectué assez d'études portant sur un nombre suffisant de sujets.»
En fait, comme dans le cas du polygraphe, nos connaissances scientifiques montrent même que ce n'est pas une technique valide, mais, malgré tout, certains sont tentés d'utilise la neuro-imagerie. «On rêve tant de disposer d'un détecteur de mensonges, et la neuro-imagerie est l'une des techniques qui semblent prometteuses», indique le chercheur.
Ne pas sauter trop vite aux conclusions
Éric Racine observe un engouement un peu trop marqué pour la neuro-imagerie fonctionnelle, parce qu'elle donne l'impression «que tout est simple: on croit ainsi avoir identifié le lieu dans le cerveau où se manifesteraient des sentiments comme l'amour ou l'amitié, ou la religiosité par exemple, note-t-il. Mais il s'agit en fait d'interprétations simplifiées de résultats.»
On se retrouve comme dans les années 1990, alors qu'on croyait avoir découvert des gènes responsables d'une foule de caractéristiques humaines. Or des recherches plus poussées ont par la suite montré que tout n'est jamais si simple.
Dans ses recherches, l'équipe de M. Racine observe trois risques de dérive en neuro-imagerie. Premièrement, il y a le neuroréalisme, c'est-à-dire l'interprétation hâtive selon laquelle les techniques de neuro-imagerie permettraient d'accéder directement aux pensées. «Or ce n'est pas le cas, tranche-t-il. Le fait est qu'on est loin de posséder un outil qui permet de lire les pensées.» Deuxièmement, il y a le neuro-essentialisme, soit le saut quantique qu'on fait en considérant qu'une personne, c'est avant tout son cerveau. «On a tort de penser qu'on pourra tout expliquer sur la nature de l'être humain le jour où on connaîtra parfaitement le cerveau», résume-t-il. Son équipe dénonce enfin la neurorégulation, soit la tentation d'appliquer nos connaissances en neurosciences à la régulation sociale, notamment en éducation. «C'est prématuré, puisqu'on n'a pas encore les connaissances suffisantes.»
Par contre, l'éthicien ne conteste pas l'utilité des neurosciences, surtout lorsqu'il s'agit d'améliorer les soins donnés aux patients. «Nous ne sommes pas là pour soulever des peurs, dit-il, mais pour établir un équilibre entre les risques et les bénéfices découlant des développements des neurosciences.»
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