Recherche universitaire - En 3D, la maladie de Hodgkin livre ses secrets
«Enfin, nous savons comment la cellule Reed-Sternberg se forme»
Le docteur Hans Knecht, de l’Université de Sherbrooke
Sur les 850 Canadiens confrontés chaque année au diagnostic de la maladie de Hodgkin, 10 à 15 % d'entre eux, surtout des jeunes, réagissent mal aux traitements effectués contre ce cancer des ganglions lymphatiques. Le docteur Hans Knecht, de l'Université de Sherbrooke, a plongé au coeur des cellules, dans leur ADN, pour comprendre l'évolution de cette maladie qui laisse perplexes les chercheurs depuis une centaine d'années.
Quelques cellules malignes présentes dans les ganglions des malades rendent la maladie de Hodgkin parfois fulgurante et impossible à traiter. Pour les médecins, la coupable s'appelle Reed-Sternberg. Descendante de globules blancs, pourtant essentiels au système immunitaire dans la défense de l'organisme contre les infections, elle est cancéreuse et cause des dégâts considérables en sécrétant des molécules toxiques. Bref, c'est un globule blanc passé du côté obscur de la force. Mais comment? «Voilà la question que je me pose depuis trente ans», a confié le docteur Hans Knecht au Devoir.
Dérèglement
En mars dernier, il a dévoilé une partie de la réponse. «Nous avons enfin compris comment se forment les cellules Reed-Sternberg», se réjouit-il. Plus de 98 % d'entre elles viennent de globules blancs de type B, ceux qui sécrètent des anticorps. Ces cellules normales commencent le chemin vers un type cancéreux en devenant des cellules de Hodgkin.
Encore pas si mal, ces cellules de Hodgkin ont encore un air relativement sain, avec leur seul noyau. Mais là, si tout s'emballe, l'ADN se dérègle. «Les chromosomes (formés de l'ADN) deviennent très longs, le génome se désorganise. Ça donne des chromosomes géants qui forment finalement deux, trois noyaux», explique l'hématologue. Grâce à une nouvelle technique mise au point à Winnipeg, il a pu observer ce phénomène en trois dimensions dans des cellules de ganglions prélevées sur des patients cancéreux qui sont réfractaires aux traitements. «Nous n'avions aucune idée de la façon dont ça se passait», dit-il.
La cellule mutante et cancéreuse ainsi formée cause beaucoup, beaucoup de dégâts en sécrétant des cytokines. Les patients s'affaiblissent et sont victimes d'infections diverses. Pourquoi cet emballement désordonné de l'ADN? «C'est encore tellement mystérieux», répond Hans Knecht. «Il y a 20 ans, raconte-t-il, dans un congrès aux Pays-Bas, un chercheur nous a montré cette cellule et nous a dit: "It keeps smiling", elle nous joue encore des tours aujourd'hui.» En effet, il la compare à un dictateur qui, juste avant la chute, fait des dégâts énormes. Car, une fois remplie d'un ADN lourd et désordonné, elle meurt rapidement.
Le problème dans ces cellules cancéreuses, ce sont les bouts des chromosomes, des régions appelées télomères. Comme des lacets, les bouts des chromosomes sont protégés par une «gaine» de protéines. Dans les cellules Reed-Sternberg, «ces protéines font défaut et les chromosomes sont plus fragiles», a découvert le médecin. Le reste de l'histoire en découle.
Comprendre pour soigner
Lorsque Le Devoir lui a parlé au téléphone, le Dr Knecht était de garde à l'hôpital universitaire de Sherbrooke. Il se souvient encore de la première patiente atteinte de la maladie de Hodgkin qu'il a rencontrée. «Il y a trente ans, raconte-t-il, j'ai rencontré une mère de deux enfants qui avait ce cancer. Elle était en rémission, et nous nous demandions si nous lui enlevions la rate ou non. Finalement, en l'examinant, j'ai pris la décision de ne pas la lui enlever. Elle s'en est sortie. Je me souviens qu'elle me disait: "Vous savez, j'ai deux enfants, je veux rester avec eux encore quelques années".»
D'origine suisse, l'oncologue est à Québec depuis quatre ans. Ici, de son propre aveu, il vit «une vie de moine heureux», entièrement consacrée à la recherche, à la médecine clinique et à l'enseignement. «Mon côté artiste s'exprime dans le travail de chercheur. D'autre part, j'aime la relation avec les patients, mais ça ne me satisfait pas d'être simplement un exécutant.»
Il arrivait tout juste d'une de ses quatre visites à sa famille, restée en Suisse, lors de l'entrevue. Il ne voit pas sa vie au Québec comme un exil, car «ce n'est qu'au Canada que c'était possible pour moi de faire ces recherches-là», grâce à la faculté de médecine de Sherbrooke et aux laboratoires de Winnipeg qui ont mis au point la technique d'imagerie en trois dimensions qu'il utilise.
Fait rare dans les laboratoires, le professeur manipule lui-même cultures cellulaires, pipettes et béchers. «Je savais où chercher pour obtenir ces résultats. J'ai beaucoup mouillé mes mains et mes doigts», dit l'homme en riant.
Une passion
Sa passion pour l'hématologie lui a été léguée en partie par le docteur Maxim Seligmann, un Parisien. «Je l'ai vu la semaine passée à Paris, il a maintenant 82 ans. J'ai pris le train depuis la Suisse, une journée pour voir ce vieil ami. Avec lui, j'ai vu les grands malades du monde.»
Les découvertes d'Hans Knecht, publiées dans le plus récent numéro de la revue Leukemia, ont été saluées par son ancien mentor, l'Allemand Karl Lennert, un des plus grands hématologues du dernier siècle. «Ce papier est un tabac: c'est un scoop!, a-t-il écrit à l'Université de Sherbrooke pour féliciter son ancien interne. «Enfin, nous savons comment la cellule Reed-Sternberg se forme.»
Reste maintenant à trouver un moyen de bloquer le processus de désorganisation des chromosomes. Le Dr Hans Knecht estime que des molécules inorganiques, actuellement en phase d'essais cliniques, pourraient protéger les télomères et offrir un possible traitement ciblé contre la maladie de Hodgkin. «Pendant les rechutes, il y a d'abord un ou deux ganglions atteints, puis ça se dissémine, mais au premier stade une chimio ciblée sur les télomères serait une grande avancée. Comme chercheur, je ne suis pas pharmacologue, mais je peux ouvrir les connaissances pour voir comment ça se passer.»
***
Collaboratrice du Devoir
Quelques cellules malignes présentes dans les ganglions des malades rendent la maladie de Hodgkin parfois fulgurante et impossible à traiter. Pour les médecins, la coupable s'appelle Reed-Sternberg. Descendante de globules blancs, pourtant essentiels au système immunitaire dans la défense de l'organisme contre les infections, elle est cancéreuse et cause des dégâts considérables en sécrétant des molécules toxiques. Bref, c'est un globule blanc passé du côté obscur de la force. Mais comment? «Voilà la question que je me pose depuis trente ans», a confié le docteur Hans Knecht au Devoir.
Dérèglement
En mars dernier, il a dévoilé une partie de la réponse. «Nous avons enfin compris comment se forment les cellules Reed-Sternberg», se réjouit-il. Plus de 98 % d'entre elles viennent de globules blancs de type B, ceux qui sécrètent des anticorps. Ces cellules normales commencent le chemin vers un type cancéreux en devenant des cellules de Hodgkin.
Encore pas si mal, ces cellules de Hodgkin ont encore un air relativement sain, avec leur seul noyau. Mais là, si tout s'emballe, l'ADN se dérègle. «Les chromosomes (formés de l'ADN) deviennent très longs, le génome se désorganise. Ça donne des chromosomes géants qui forment finalement deux, trois noyaux», explique l'hématologue. Grâce à une nouvelle technique mise au point à Winnipeg, il a pu observer ce phénomène en trois dimensions dans des cellules de ganglions prélevées sur des patients cancéreux qui sont réfractaires aux traitements. «Nous n'avions aucune idée de la façon dont ça se passait», dit-il.
La cellule mutante et cancéreuse ainsi formée cause beaucoup, beaucoup de dégâts en sécrétant des cytokines. Les patients s'affaiblissent et sont victimes d'infections diverses. Pourquoi cet emballement désordonné de l'ADN? «C'est encore tellement mystérieux», répond Hans Knecht. «Il y a 20 ans, raconte-t-il, dans un congrès aux Pays-Bas, un chercheur nous a montré cette cellule et nous a dit: "It keeps smiling", elle nous joue encore des tours aujourd'hui.» En effet, il la compare à un dictateur qui, juste avant la chute, fait des dégâts énormes. Car, une fois remplie d'un ADN lourd et désordonné, elle meurt rapidement.
Le problème dans ces cellules cancéreuses, ce sont les bouts des chromosomes, des régions appelées télomères. Comme des lacets, les bouts des chromosomes sont protégés par une «gaine» de protéines. Dans les cellules Reed-Sternberg, «ces protéines font défaut et les chromosomes sont plus fragiles», a découvert le médecin. Le reste de l'histoire en découle.
Comprendre pour soigner
Lorsque Le Devoir lui a parlé au téléphone, le Dr Knecht était de garde à l'hôpital universitaire de Sherbrooke. Il se souvient encore de la première patiente atteinte de la maladie de Hodgkin qu'il a rencontrée. «Il y a trente ans, raconte-t-il, j'ai rencontré une mère de deux enfants qui avait ce cancer. Elle était en rémission, et nous nous demandions si nous lui enlevions la rate ou non. Finalement, en l'examinant, j'ai pris la décision de ne pas la lui enlever. Elle s'en est sortie. Je me souviens qu'elle me disait: "Vous savez, j'ai deux enfants, je veux rester avec eux encore quelques années".»
D'origine suisse, l'oncologue est à Québec depuis quatre ans. Ici, de son propre aveu, il vit «une vie de moine heureux», entièrement consacrée à la recherche, à la médecine clinique et à l'enseignement. «Mon côté artiste s'exprime dans le travail de chercheur. D'autre part, j'aime la relation avec les patients, mais ça ne me satisfait pas d'être simplement un exécutant.»
Il arrivait tout juste d'une de ses quatre visites à sa famille, restée en Suisse, lors de l'entrevue. Il ne voit pas sa vie au Québec comme un exil, car «ce n'est qu'au Canada que c'était possible pour moi de faire ces recherches-là», grâce à la faculté de médecine de Sherbrooke et aux laboratoires de Winnipeg qui ont mis au point la technique d'imagerie en trois dimensions qu'il utilise.
Fait rare dans les laboratoires, le professeur manipule lui-même cultures cellulaires, pipettes et béchers. «Je savais où chercher pour obtenir ces résultats. J'ai beaucoup mouillé mes mains et mes doigts», dit l'homme en riant.
Une passion
Sa passion pour l'hématologie lui a été léguée en partie par le docteur Maxim Seligmann, un Parisien. «Je l'ai vu la semaine passée à Paris, il a maintenant 82 ans. J'ai pris le train depuis la Suisse, une journée pour voir ce vieil ami. Avec lui, j'ai vu les grands malades du monde.»
Les découvertes d'Hans Knecht, publiées dans le plus récent numéro de la revue Leukemia, ont été saluées par son ancien mentor, l'Allemand Karl Lennert, un des plus grands hématologues du dernier siècle. «Ce papier est un tabac: c'est un scoop!, a-t-il écrit à l'Université de Sherbrooke pour féliciter son ancien interne. «Enfin, nous savons comment la cellule Reed-Sternberg se forme.»
Reste maintenant à trouver un moyen de bloquer le processus de désorganisation des chromosomes. Le Dr Hans Knecht estime que des molécules inorganiques, actuellement en phase d'essais cliniques, pourraient protéger les télomères et offrir un possible traitement ciblé contre la maladie de Hodgkin. «Pendant les rechutes, il y a d'abord un ou deux ganglions atteints, puis ça se dissémine, mais au premier stade une chimio ciblée sur les télomères serait une grande avancée. Comme chercheur, je ne suis pas pharmacologue, mais je peux ouvrir les connaissances pour voir comment ça se passer.»
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