De Laval à l'UQAM - L'université soutient trente années d'études féministes
Huguette Dagenais, responsable de l’Université féministe d’été
L'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) à l'UQAM, la Chaire d'étude Claire-Bonenfant et l'Université féministe d'été à l'Université Laval contribuent à la vitalité de la recherche au Québec sur la condition des femmes.
Les études féministes font partie du paysage universitaire québécois depuis le début des années 80 et ne cessent de prendre de l'ampleur. Elles s'attachent à produire un savoir autour de la condition des femmes, à approfondir les débats actuels et à renouveler les connaissances selon une perspective féministe: selon Louise Langevin, titulaire de la Chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes à l'Université Laval, «l'angle d'approche est toujours le même. On se pose ainsi la question sur la présence des femmes par rapport à un phénomène social dans la société: en quoi sont-elles représentées ou au contraire invisibilisées?» La chercheuse parle à ce titre de rupture épistémologique: «Il s'agit de remettre en question le savoir tel qu'il a été conçu par des hommes et pour des hommes.»
En perpétuel devenir
C'est un champ d'études en perpétuel devenir: en effet, si la condition des femmes n'a cessé d'évoluer au cours du dernier demi-siècle, les études féministes ont pour cible d'adapter leurs recherches à l'évolution de la société. Alors que les premières critiques féministes ont étudié les stéréotypes, les partis pris masculinistes et la violence contre les femmes dans les textes canoniques, les études féministes n'ont cessé d'élargir leurs cibles de recherche, abordant aujourd'hui aussi bien les grands courants de la pensée féministe que les rapports sociaux.
Louise Langevin insiste sur l'importance d'étudier la condition des femmes dans toute sa diversité: «On parle de la journée de LA femme, mais il n'y a pas une seule femme. Il y a des réalités et des besoins différents: les femmes autochtones ou les femmes immigrantes, par exemple, ont des réalités très différentes.»
Le développement des programmes d'études et de recherche prouve le dynamisme de cette discipline. En quelques années se sont créées plusieurs possibilités de formation: l'Université Laval abrite depuis 1988 la Chaire d'étude Claire-Bonenfant et a favorisé, il y a sept ans, la création de l'Université féministe d'été. Celle-ci, outre un colloque ciblé sur un thème différent chaque année, offre un diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en études féministes. L'UQAM a créé en 1990 l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) et a progressivement développé des programmes d'études en marge de ses activités de recherche qui regroupent une cinquantaine de chercheurs à travers 17 équipes: des concentrations de premier et de deuxième cycles se sont enrichies d'un certificat en études féministes et tout récemment d'une concentration de troisième cycle permettant des recherches au niveau doctoral.
Au carrefour des savoirs
La richesse des études féministes se situe dans le fait qu'il s'agit d'une discipline au carrefour de plusieurs savoirs, dans laquelle l'interdisciplinarité permet d'approcher des champs d'expertise très vastes: les études féministes peuvent ainsi tout aussi bien se pencher sur les enjeux liés à la santé que sur les questions économiques, littéraires, sociales ou politiques et aborder des thèmes aussi variés que le traitement médiatique des femmes, l'impact de la mondialisation sur leurs conditions de travail, la conciliation travail-famille, la prostitution, l'égalité dans les religions, dans le pouvoir et dans les instances décisionnelles, ou encore de grandes auteures telles que Gabrielle Roy et Anne Hébert.
La question de la violence contre les femmes sera cette année un thème privilégié qu'aborderont tant l'Université d'été dans son colloque annuel que l'IREF dans un colloque autour du massacre à l'École polytechnique. L'Université féministe d'été abordera aussi bien le thème de la violence conjugale que des sujets plus pointus, tels que la violence dans les bandes dessinées (notamment les animations japonaises) ou les phénomènes liés aux gangs de rue: «Plus la recherche avance, plus les sujets sont pointus, ce qui permet de parler de situations dont on ne parlait pas avant. Il y a vingt-cinq ans, on a fait un concept de la violence conjugale. Depuis, on a découvert d'autres domaines, tels que la violence au travail sous différentes formes, les violences sexuelles, mais aussi la question du mariage arrangé, qui pose la question de l'exploitation», souligne Huguette Dagenais, responsable de l'Université féministe d'été.
C'est également dans le cadre de cette réflexion que s'inscrit le projet de colloque autour du massacre à l'École polytechnique. Rappelant que Marc Lépine a lui-même écrit ses motivations («J'ai décidé d'envoyer ad patres les féministes qui m'ont toujours gâché la vie»), Lyne Kurtzman, responsable du développement de la recherche à l'IREF, tient à poursuivre dans ce colloque la réflexion sur la question du féminisme et elle insiste sur la nécessité de revenir sur le sens à donner à cet événement: «On refuse de voir dans le geste de Marc Lépine un rejet global de la place égalitaire des femmes dans la société. C'est bien sûr un geste exceptionnel, mais il y a tous les jours des actes de violence contre les femmes et il faut continuer de comprendre et d'analyser ces gestes-là pour pouvoir mieux intervenir sur ces questions.»
Actions concrètes
Les études féministes s'attachent à donner à leurs champs d'études des prolongements concrets, à la fois sur le terrain communautaire et dans la sphère politique. En effet, Louise Langevin considère que «les recherches féministes doivent servir à des groupes de femmes à un niveau communautaire et syndical qui agissent directement à la base et alimentent les chercheuses, puisqu'elles voient ce qui se passe», alors qu'Huguette Dagenais insiste sur la nécessité de la collaboration des universitaires avec des personnes qui n'appartiennent pas à l'université, «pour faire changer les choses».
Au niveau politique, les études féministes servent de base de réflexion au Conseil du statut de la femme, créé en 1973, un organisme public ayant pour mission officielle de conseiller les gouvernements en matière de condition féminine et d'agir à un niveau politique. L'impact des études féministes peut aussi s'étendre au-delà des frontières: «Il y a des réseaux qui se font au moment du colloque et qui se poursuivent à l'étranger. Des personnes venues d'Haïti en 2007 pour le colloque sur la santé se sont regroupées et continuent de travailler ensemble. Dans le DESS, un étudiant africain avait fait son sujet sur le sida et les femmes (il y a dix ans, on parlait peu des femmes infectées), avant de repartir travailler dans son pays», raconte Huguette Dagenais.
S'il est indéniable que le féminisme a remporté certaines victoires et que les femmes ont peu à peu, au cours du siècle dernier, obtenu le droit de vote et le droit de se présenter aux élections, certains chiffres nous prouvent que les études féministes ont encore du chemin à parcourir et des défis à relever: on peut ainsi rappeler qu'aujourd'hui au Canada, tous les six jours, une femme meurt des suites d'un acte de violence conjugale, que les femmes n'occupent que 15 % des sièges dans les parlements du monde malgré leur poids démographique et que, comme le souligne Lyne Kurtzman, «on n'a toujours pas l'équité salariale» (en 2001, le salaire moyen des femmes de plus de 15 ans était de 23 282 $, contre 34 705 $ pour les hommes).
«Les études féministes ne sont pas près de disparaître. Malheureusement, on se rend bien compte qu'il y a plein d'éléments à creuser», constate ainsi Huguette Dagenais.
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Collaboratrice du Devoir
Les études féministes font partie du paysage universitaire québécois depuis le début des années 80 et ne cessent de prendre de l'ampleur. Elles s'attachent à produire un savoir autour de la condition des femmes, à approfondir les débats actuels et à renouveler les connaissances selon une perspective féministe: selon Louise Langevin, titulaire de la Chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes à l'Université Laval, «l'angle d'approche est toujours le même. On se pose ainsi la question sur la présence des femmes par rapport à un phénomène social dans la société: en quoi sont-elles représentées ou au contraire invisibilisées?» La chercheuse parle à ce titre de rupture épistémologique: «Il s'agit de remettre en question le savoir tel qu'il a été conçu par des hommes et pour des hommes.»
En perpétuel devenir
C'est un champ d'études en perpétuel devenir: en effet, si la condition des femmes n'a cessé d'évoluer au cours du dernier demi-siècle, les études féministes ont pour cible d'adapter leurs recherches à l'évolution de la société. Alors que les premières critiques féministes ont étudié les stéréotypes, les partis pris masculinistes et la violence contre les femmes dans les textes canoniques, les études féministes n'ont cessé d'élargir leurs cibles de recherche, abordant aujourd'hui aussi bien les grands courants de la pensée féministe que les rapports sociaux.
Louise Langevin insiste sur l'importance d'étudier la condition des femmes dans toute sa diversité: «On parle de la journée de LA femme, mais il n'y a pas une seule femme. Il y a des réalités et des besoins différents: les femmes autochtones ou les femmes immigrantes, par exemple, ont des réalités très différentes.»
Le développement des programmes d'études et de recherche prouve le dynamisme de cette discipline. En quelques années se sont créées plusieurs possibilités de formation: l'Université Laval abrite depuis 1988 la Chaire d'étude Claire-Bonenfant et a favorisé, il y a sept ans, la création de l'Université féministe d'été. Celle-ci, outre un colloque ciblé sur un thème différent chaque année, offre un diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en études féministes. L'UQAM a créé en 1990 l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) et a progressivement développé des programmes d'études en marge de ses activités de recherche qui regroupent une cinquantaine de chercheurs à travers 17 équipes: des concentrations de premier et de deuxième cycles se sont enrichies d'un certificat en études féministes et tout récemment d'une concentration de troisième cycle permettant des recherches au niveau doctoral.
Au carrefour des savoirs
La richesse des études féministes se situe dans le fait qu'il s'agit d'une discipline au carrefour de plusieurs savoirs, dans laquelle l'interdisciplinarité permet d'approcher des champs d'expertise très vastes: les études féministes peuvent ainsi tout aussi bien se pencher sur les enjeux liés à la santé que sur les questions économiques, littéraires, sociales ou politiques et aborder des thèmes aussi variés que le traitement médiatique des femmes, l'impact de la mondialisation sur leurs conditions de travail, la conciliation travail-famille, la prostitution, l'égalité dans les religions, dans le pouvoir et dans les instances décisionnelles, ou encore de grandes auteures telles que Gabrielle Roy et Anne Hébert.
La question de la violence contre les femmes sera cette année un thème privilégié qu'aborderont tant l'Université d'été dans son colloque annuel que l'IREF dans un colloque autour du massacre à l'École polytechnique. L'Université féministe d'été abordera aussi bien le thème de la violence conjugale que des sujets plus pointus, tels que la violence dans les bandes dessinées (notamment les animations japonaises) ou les phénomènes liés aux gangs de rue: «Plus la recherche avance, plus les sujets sont pointus, ce qui permet de parler de situations dont on ne parlait pas avant. Il y a vingt-cinq ans, on a fait un concept de la violence conjugale. Depuis, on a découvert d'autres domaines, tels que la violence au travail sous différentes formes, les violences sexuelles, mais aussi la question du mariage arrangé, qui pose la question de l'exploitation», souligne Huguette Dagenais, responsable de l'Université féministe d'été.
C'est également dans le cadre de cette réflexion que s'inscrit le projet de colloque autour du massacre à l'École polytechnique. Rappelant que Marc Lépine a lui-même écrit ses motivations («J'ai décidé d'envoyer ad patres les féministes qui m'ont toujours gâché la vie»), Lyne Kurtzman, responsable du développement de la recherche à l'IREF, tient à poursuivre dans ce colloque la réflexion sur la question du féminisme et elle insiste sur la nécessité de revenir sur le sens à donner à cet événement: «On refuse de voir dans le geste de Marc Lépine un rejet global de la place égalitaire des femmes dans la société. C'est bien sûr un geste exceptionnel, mais il y a tous les jours des actes de violence contre les femmes et il faut continuer de comprendre et d'analyser ces gestes-là pour pouvoir mieux intervenir sur ces questions.»
Actions concrètes
Les études féministes s'attachent à donner à leurs champs d'études des prolongements concrets, à la fois sur le terrain communautaire et dans la sphère politique. En effet, Louise Langevin considère que «les recherches féministes doivent servir à des groupes de femmes à un niveau communautaire et syndical qui agissent directement à la base et alimentent les chercheuses, puisqu'elles voient ce qui se passe», alors qu'Huguette Dagenais insiste sur la nécessité de la collaboration des universitaires avec des personnes qui n'appartiennent pas à l'université, «pour faire changer les choses».
Au niveau politique, les études féministes servent de base de réflexion au Conseil du statut de la femme, créé en 1973, un organisme public ayant pour mission officielle de conseiller les gouvernements en matière de condition féminine et d'agir à un niveau politique. L'impact des études féministes peut aussi s'étendre au-delà des frontières: «Il y a des réseaux qui se font au moment du colloque et qui se poursuivent à l'étranger. Des personnes venues d'Haïti en 2007 pour le colloque sur la santé se sont regroupées et continuent de travailler ensemble. Dans le DESS, un étudiant africain avait fait son sujet sur le sida et les femmes (il y a dix ans, on parlait peu des femmes infectées), avant de repartir travailler dans son pays», raconte Huguette Dagenais.
S'il est indéniable que le féminisme a remporté certaines victoires et que les femmes ont peu à peu, au cours du siècle dernier, obtenu le droit de vote et le droit de se présenter aux élections, certains chiffres nous prouvent que les études féministes ont encore du chemin à parcourir et des défis à relever: on peut ainsi rappeler qu'aujourd'hui au Canada, tous les six jours, une femme meurt des suites d'un acte de violence conjugale, que les femmes n'occupent que 15 % des sièges dans les parlements du monde malgré leur poids démographique et que, comme le souligne Lyne Kurtzman, «on n'a toujours pas l'équité salariale» (en 2001, le salaire moyen des femmes de plus de 15 ans était de 23 282 $, contre 34 705 $ pour les hommes).
«Les études féministes ne sont pas près de disparaître. Malheureusement, on se rend bien compte qu'il y a plein d'éléments à creuser», constate ainsi Huguette Dagenais.
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Collaboratrice du Devoir
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