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L'entrevue - Madame la rectrice

Judith Woodsworth entreprend sa mission aux commandes de l'université Concordia

Clairandrée Cauchy   17 novembre 2008  Éducation
Judith Woodsworth
Photo : Jacques Nadeau
Judith Woodsworth
Nommée à la fin de l'été, la première femme rectrice de l'université Concordia sera intronisée officiellement ce matin, lors d'une cérémonie de collation des grades. Judith Woodsworth revient à ses anciennes amours, regagnant par la grande porte l'université où elle a commencé sa carrière en 1980.

La rectrice Judith Woodsworth apparaît détendue lors d'une rencontre à ses bureaux dans le centre-ville, visiblement heureuse d'être de retour dans ses terres. Cette détentrice d'un doctorat en littérature française, qui a commencé sa carrière de professeure à l'université Concordia en 1980, a été recrutée alors qu'elle terminait sa sixième année comme rectrice à l'université Laurentienne.

La dame, née en France de parents anglophones, a souvent été aux confins des univers anglophone et francophone: soit comme professeure de littérature française à Concordia, comme directrice du département ou encore comme rectrice d'une université bilingue ontarienne. Elle ne cache pas aujourd'hui son souhait de courtiser davantage la clientèle francophone. Déjà, Concordia accueille 18 % de francophones. Les anglophones composent 55 % de la population étudiante et les allophones, 27 %. Il y a chez les francophones un bassin d'expansion à l'heure des déficits budgétaires.

Déjà, depuis son retour au Québec, cet été, Mme Woodsworth dit constater une plus grande ouverture envers l'anglais que lorsqu'elle est partie pour Halifax à la fin des années 1990. «Il y avait une période où les Québécois voulaient préserver leur langue. Je pense qu'ils ont réussi, cela va assez bien et, maintenant, ils sont plus ouverts à poursuivre des études en anglais», fait-elle valoir.

La nouvelle rectrice jongle avec des mesures pour répondre aux besoins des étudiants francophones. «S'il y a un intérêt, on peut ajouter des cours d'anglais d'appoint, un programme de transition pendant l'été», avance Mme Woodsworth, qui succède à Claude Lajeunesse, dont le mandat s'était terminé abruptement en octobre 2007 après un différend avec le conseil d'administration.

Du classique et un plan stratégique

L'idée, comme beaucoup d'autres, sera débattue cet automne, alors que l'élaboration du premier plan stratégique de l'université bat son plein. Voilà le premier mandat qui occupe Mme Woodsworth depuis son entrée en fonction: produire d'ici au mois de juin un plan qui définira l'allocation des ressources, les secteurs à développer, l'évolution des dépenses d'immobilisation, etc. Elle a même repoussé pour ce faire la grande campagne de financement réclamée par son conseil d'administration. «Je n'ai pas voulu lancer la campagne avant d'avoir une mission, une vision bien définie des orientations stratégiques», explique la rectrice.

La semaine dernière, des «world cafés» se tenaient sur les deux campus pour consulter la communauté universitaire d'une façon un peu originale. Quatre personnes, réunies autour d'une table avec un animateur, dans une ambiance bercée de musique classique discutaient pendant une vingtaine de minutes, pour ensuite changer de table et poursuivre sur un autre thème.

Cette consultation presque new age cédera le pas à des assemblées plus traditionnelles au cours des prochaines semaines. Une version préliminaire du plan stratégique cheminera ensuite dans les instances formelles de l'université au début 2009.

Avec un sourire, la nouvelle rectrice reconnaît que le processus apparaît un peu complexe. «C'est une organisation où il y a tellement de gens intelligents qui ont chacun une opinion. Il y a tellement de bonnes idées, ce n'est pas facile d'arriver à un consensus.»

Elle sait que l'exercice peut susciter des réticences parmi le corps professoral. «Il est important, non seulement pour notre conseil d'administration mais aussi de plus en plus pour le gouvernement et pour le public d'être transparent. C'est une question de marketing certes, mais aussi de reddition de comptes. Dans la nouvelle loi proposée par la ministre de l'Éducation, cela deviendrait même obligatoire.»

Elle fait ici référence au projet de loi sur la gouvernance des universités, qui prescrit notamment la composition des conseils d'administration et oblige les institutions à présenter un plan stratégique avec des objectifs précis. À l'instar de plusieurs de ses collègues recteurs, Mme Woodsworth n'apprécie guère le projet de loi, mort au feuilleton avec le déclenchement des élections. «C'est un peu étonnant de voir à quel point le gouvernement veut imposer des règlements à des institutions qui ont l'habitude d'être autonomes», constate la rectrice qui appréhende des modifications aux statuts de son université pour s'y conformer.

«On verra après les élections», laisse tomber la rectrice avec philosophie. Pour l'heure, elle se préoccupe plutôt de chiffres... L'université Concordia tente tant bien que mal de s'extirper d'un déficit budgétaire. De douze millions l'an dernier, on espère qu'il oscillera entre trois et cinq millions à la fin de l'exercice financier en juin. «Ce sera trois si le scénario d'augmentation des inscriptions se concrétise», précise la rectrice.

Mais encore, tout dépend dans quels programmes sont inscrits ces étudiants. Concordia, comme l'UQAM, s'estime défavorisée par la nouvelle formule de financement, en vigueur depuis deux ans. Certaines disciplines ne seraient pas subventionnées adéquatement. «Je vais sûrement collaborer avec mon homologue à l'UQAM pour voir si on peut faire quelque chose», avance prudemment Mme Woodsworth.

Les scénarios de hausses importantes des droits de scolarité évoqués à l'occasion dans le milieu universitaire ne lui apparaissent pas comme une panacée. «J'ai beaucoup de sympathie pour les étudiants, surtout pour la population étudiante que nous avons ici, dont plusieurs sont les premiers de la famille à fréquenter les universités, des immigrants, des gens issus de familles peu nanties.»

Le système d'aide financière trop complexe sert mal les étudiants. «Si on clarifie tout cela et que les étudiants sont assurés de recevoir l'aide dont ils ont besoin, je serai plus à l'aise avec une augmentation des frais», fait valoir la rectrice, qui aimerait aussi augmenter les bourses données directement par l'Université.

Pas de doute, la rectrice aura fort à faire. Cela ne lui fait pas peur. On sent même un brin de fierté dans son regard à l'idée de pouvoir enfin relever de tels défis dans l'université qu'elle a dû quitter pour acquérir ailleurs une expérience de gestion significative.

Son visage doux rayonne avec plus d'éclat lorsqu'elle rappelle qu'aucune femme n'a auparavant assumé la direction de Concordia. Qu'est-ce que cela change? «Cela peut modifier la perception de la fonction. Pour moi, c'est moins une fonction de pouvoir qu'une fonction de service à la communauté. [...] Les femmes sont peut-être plus portées à prendre des décisions en équipe, à consulter davantage. Cela a aussi des inconvénients, parce que cela prend plus de temps avant de prendre une décision, mais une fois qu'elle est prise, les gens sont peut-être plus satisfaits», conclut Mme Woodsworth. Sur ce, elle invite le grand public à lui transmettre ses suggestions pour le plan stratégique à l'adresse president@concordia.ca.
 
 
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