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Les porteurs d'eau sont de retour

Normand Thériault   6 septembre 2008  Éducation
Des chiffres, et des chiffres. Et ils sont désolants. En alphabétisation, le Québec affiche un retard qui risque de mettre en péril l'avenir d'une société où 60 % des citoyens ne paient pas d'impôt, faute de revenus suffisants. Le fait de lire, d'écrire et de comprendre est une nécessité qui s'impose à tous.

Dans Le Devoir de mardi dernier, Claude Girard, un lecteur de Saint-Joseph-du-Lac, nous remettait en mémoire la grisaille des temps jadis: une étude avait établi qu'au début des années soixante, avant la Révolution tranquille, sept adultes québécois sur dix n'avaient pas complété leur primaire scolaire. Et pourquoi le faire, d'ailleurs, pouvions-nous entendre alors. D'ailleurs, un regard rétrospectif sur un typique village québécois explique encore aujourd'hui la «normalité» d'une telle situation.

Aurions-nous été alors un citoyen de Cabano, pittoresque village sis sur les bords du majestueux lac Témiscouata, qu'il aurait été démontré l'inutilité d'une formation de haut niveau. Bien sûr, la commission scolaire locale offrait des études secondaires, jusqu'à la neuvième au moins, mais à quoi servent les études quand les possibilités de travail se résument souvent à oeuvrer à la scierie du «moulin» Fraser, ou à traiter le lait à la coopérative locale, ou à cultiver les quelques terres arables rentables, ou à faire de l'élevage spécialisé (ici, des oeufs et des poules), quitte, l'hiver venu, à «monter» dans le bois, que ce soit dans le Maine ou en Abitibi ou en Mauricie? En fait, même les inspecteurs gouvernementaux du temps avaient souvent pour seul «diplôme» une preuve d'appartenance au parti politique au pouvoir.

Est-ce une telle pratique qui explique cependant que l'Institut québécois de la statistique a inscrit, en 2008, Cabano comme la cinquième agglomération du Québec en ce qui concerne la pauvreté, avec un revenu disponible par habitant établi à 18 164 $?

Pauvreté et littératie

Une cinquantaine d'années se seront bientôt écoulées depuis que l'école est devenue vraiment publique, mais le Québec est encore aux prises avec des statistiques toujours désolantes: 54 % des adultes de ce territoire n'ont pas les compétences suffisantes pour leur permettre de lire et de comprendre tout texte explicatif. Ne leur demandez donc pas de feuilleter un manuel d'installation quelconque car, à coup sûr pour eux, tout le français qui s'y trouve, ou devrait s'y trouver, est pour eux du «chinois».

Et un retour du balancier d'un tel état des choses explique sans doute que 60 % des Québécois ne paient aucun impôt: il ne s'agit pas ici d'une forme aboutie d'évasion fiscale, mais plutôt d'un état généralisé de manque de revenus suffisants pour que le salaire moins les déductions à la source et d'autres avantages donne à l'État la possibilité d'imposer une cotisation.

Comme le dit une intervenante sur le terrain, ici Louise Camiré, du Centre d'étude et de coopération internationale, se faisant par ses propos une porte-parole qui pourrait se retrouver dans le réseau du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation, «qu'ils viennent d'Afrique ou du Québec, les analphabètes ont comme point en commun la pauvreté». Eh oui, à une pauvreté en connaissances correspond une pauvreté réelle.

Analphabétisme et richesse

Mais les tenants des non-études ont à proposer des contre-exemples. Et de citer comme modèle ce jeune qui, comme le rapporte Mircea Vultur, chercheur à l'INRS-Urbanisation, culture et société, se félicite à 24 ans d'afficher, lui qui exerce le métier d'opérateur de machinerie lourde, un revenu annuel de 120 000 $: «C'était son rêve... Ce jeune avait même abandonné ses études par bravade en affirmant: "Je vais réussir sans diplôme, je vais vous le montrer!" Et il l'a fait.»

D'autant plus que l'Observatoire jeunes et société, que dirige M. Vultur, a d'autres témoignages dans ses fichiers, comme celui de ce cadre d'entreprise qui définit sa politique d'embauche en termes crus: «La formation reçue n'a pas une grande importance à mes yeux, les diplômes ne comptent pas... Ce qui m'intéresse, c'est la façon selon laquelle la personne applique ses connaissances: je veux voir son intelligence à l'oeuvre!»

Et la nécessité de faire l'effort d'apprendre n'est plus de mise quand on met de l'avant de tels succès réels, d'autant plus que nous vivons dans un monde où plus d'un tenant d'un doctorat se retrouve avec un emploi peu rémunéré: combien gagne en effet un archiviste, métier qui exige jusqu'à 18 ou 20 années d'études? Avec une telle philosophie, le Québec ne deviendra jamais une terre de Tanguy, pour s'afficher encore comme un royaume d'Elvis Gratton.

Économie et mondialisation

Heureusement, le laisser-faire n'est pas une politique que tous adoptent. Les syndicats de travailleurs, qu'ils soient formés d'enseignants ou de représentants de corps de métier, font leur toute action qui soutient et module les programmes de formation continue. Et ils ont raison: n'avance-t-on point que le Québec affichera en 2012 un déficit de main-d'oeuvre qui touchera 700 000 postes à pourvoir? Et ces postes seront exigeants et nécessiteront des formations qui n'étaient point nécessaires quand il s'agissait seulement d'alimenter en ressources humaines l'industrie manufacturière ou la forestière.

Pour demeurer concurrentiel, le Québec doit savoir s'adapter aux exigences qu'impose l'économie du savoir, là où une formation de niveau collégiale est un minimum et où celui qui hier encore était un simple travailleur manuel doit devenir technicien, tout en étant capable de se ressourcer pour ne pas craindre toute transformation imposée par l'arrivée d'une technologie nouvelle.

Et le Québec ne peut pas compter sur la seule immigration pour combler ces futurs postes à pourvoir. Comme le rapporte un autre chercheur, Scott Murray, les études canadiennes, qui incluent le Québec, établissent «qu'au Canada, en 2008, 66 % des immigrants se situeront au niveau un ou deux de littératie en français ou en anglais». Dans la nouvelle économie, le niveau trois est un minimum!

Un tel état de fait donne donc matière à réflexion pour ce lundi à venir, car le 8 septembre a été établi Journée mondiale de l'alphabétisation. Et, à cette occasion, le Québec aura donc des soucis à se faire, car l'analphabétisme sévit ici aussi.

Et à quoi serviraient les révolutions, si tranquilles fussent-elles, si les citoyens touchés se satisfaisaient encore de n'être toujours, quelques décennies plus tard, que de simples porteurs d'eau?






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  • Eric Wingender
    Inscrit
    vendredi 5 septembre 2008 23h35
    un changement de culture
    « Je me suis laissé dire que chaque couple finlandais qui se marie recoit de la mairie une petite bibliothèque, de manière à ce que le nouveau foyer ait en sa possession les grands classiques de la littérature mondiale...Lire, écrire, l'école, ce sont des choses qui doivent être valorisées en tant qu'éléments clés de la culture et non en tant qu'outils donnant accès à une relative prospérité économique. L'incroyable richesse de l'expérience esthétique que nous offrent le discours bien construit, la phrase bien tournée, le poême émouvant, le récit haletant; le sentiment libérateur qui vient de cette capacité de nommer les choses et d'articuler clairement les liens entre causes et effets; la lumière qui nait dans notre esprit quand un texte nous dévoile certains des dessous de l'expérience humaine: c'est tout cela qu'il faut à tout prix mettre à la portée de nos jeunes. Après y avoir goûté, ils ne tolérerons plus de laisser leur esprit en friche. »

  • Rose Marquis
    Inscrite
    samedi 6 septembre 2008 10h43
    Et que dire des commissions scolaires comme employeurs
    « Il y a déjà quelques années j'ai posé la question suivante à un candidat libéral provincial, qui était un ancien directeur général de commission scolaire: "Régulièrement j'entands des gens de l'éducation faire la promotion des études, alors pouvez-vous m'expliquer pourquoi vous tentez d'engager des professionnels (en l'occurence des psychoéducateurs et des psychoéducatrices) à rabais?" Il m'a répondu qu'à sa commission scolaire ils étaient en train de corriger cette situation... à ma connaissance le tout n'est pas encore régler. Je note là un certain manque de cohérence. Si dans le réseau d'éducation public on a quelques difficultés à engager
    des professionnels en les rémunérant selon leurs compétences, on peut imaginer dans d'autres secteurs...
    Rose Marquis, professionnelle de commission scolaire »

  • Rino St-Amand
    Inscrit
    samedi 6 septembre 2008 10h53
    Pour combler les 700 000 postes de 2012
    « Baby bust oblige, les universités québécoises font maintenant beaucoup d'effort dans plusieurs pays pour persuader des étudiants étrangers à venir étudier chez-nous. Beaucoup de ces étudiants viennent étudier dans nos universités avec l'intention de retourner dans leur pays, une fois leurs études terminées. Mais avant qu'ils ne retournent, ne serait-il pas sage de la part des entreprises d'aller faire du recrutement auprès des futurs finissants dans les universités mêmes? Il me semble qu'avec un emploi assuré, ces futurs finissants pourraient obtenir facilement leur statut de résident. Si ce n'est pas le cas, et bien qu'on voit à corriger la situation au plus vite. »

  • Patrick Lépine
    Inscrit
    samedi 6 septembre 2008 14h22
    L'école, l'établissement des classes...
    « L'école, l'éducation, de façon historique, a servit plus souvent qu'autrement à établir des classes, la seule façon de faire ce que propose monsieur Wingender, c'est par l'intermédiaire des médias. René Lévesque devait avoir ce but en tête, lorsqu'il se lançait en de longs exposés documentaires sur ses points d'actualité géopolitique dans l'émission Point de Mire. De nos jours, il est surprenant de trouver des telles émissions éducatives. Nos médias ayants d'autres urgences moins spirituelles à remplir. J'en suis rendu au point de préférer offrir d'anciennes séries télévisées à ma filleule, car les nouvelles séries ne cherchent absolument pas à contribuer au développement des jeunes adultes en devenir. »

  • Carole Lapointe
    Abonnée
    samedi 6 septembre 2008 14h52
    Mieux rémunérer les diplomés = la seule solution
    « Pourquoi entreprendre des études de bachelier(ère) si le diplômé d'études professionnelles reçoit un meilleur salaire ?

    Comment attirer les gens compétents si on abaisse les exigences d'emploi faute de personnel compétent (vous me suivez?)parce que les gens qui pourraient offrir la compétence n'iront pas étudier pour un salaire de famine.

    On se dirige tout droit vers le chaos. Il faut dès maintenant faire cesser ce cercle vicieux.

    Des gens mieux éduqués qui seraient mieux nantis offriraient la qualité dans notre société, paieraient plus d'impôt et feraient rouler l'économie.

    Exemple : dans le secteur de la Santé, on se félicite de trouver des ""solutions"" au problème de manque de personnel.
    Au lieu de mieux payer nos infirmières et s'assurer la compétence (engendrant plus d'efficacité, de qualité et moins d'erreurs) et du même coup leur faire payer plus d'impôt et leur faire rouler l'économie....
    On décide de réduire les exigences d'emploi en engageant des gens moins bien formés, moins bien payés.

    Les immigrants mieux éduqués passeront tout droit vers ''un ailleurs mieux payé''.
    Ceux qui ne le seront pas viendront faire un cours de quelques mois et seront ceux et celles qui nous soigneront demain.

    Vive le manque de vision de nos dirigeants ! »

  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 6 septembre 2008 17h11
    L'école primaire en cause
    « Comme ce qu'on devrait appeler « exclusion » plutôt que « décrochage », l'analphabétisme commence à l'école primaire. En fait, cette dernière est la plus efficace productrice d'illettrés et d'incultes qu'on puisse imaginer. Mais tout va pour le mieux dans le meilleur des systèmes d'éducation...
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 6 septembre 2008 17h17
    Une solution morale ?
    « Rino St-Amand propose que le Québec (gouvernement et entreprises) recrutent dans les universités québécoises les diplômés venus d'autres pays. S'est-il arrêté à penser que ces pays envoient leurs meilleurs étudianst au Québec dans l'espoir d'ajouter à la quantité et la qualité de leur prore main d'oeuvre ? Il s'agit d'écrémage, purement et simplement.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • Philippe Pelletier
    Inscrit
    dimanche 7 septembre 2008 08h48
    Aider les parents à aider leurs enfants à réussir à l'école
    « Je trouve intéressant que Le Devoir nous offre une belle montée de lait à la veille de la Journée internationale de l'alphabétisation et que son journaliste choisisse d'essayer de « faire vendre son papier » en fouettant du québécois avec une vieille formule d'un de ses anciens rédacteurs en chef. « Pas de progrès; pas d'avancement! » pour reprendre une autre formule lapidaire du politicien de l'époque.
    Plutôt que de déplorer les effets de l'obscurantisme de l'époque, du côté ouest du Lac Témiscouata, vous auriez mieux contribué à montrer la voie du futur en allant voir de l'autre côté du lac. Au Squatec , où le taux de décrochage scolaire au secondaire est le plus bas au Québec en 2008, les enfants de ceux-là font certainement différemment et mieux avec les leurs.
    Tant et aussi longtemps que vous ferez du « journalisme analphabète » au Québec comme on en fait dans certains de ces pays d'Afrique, vous ne contribuerez pas beaucoup plus que ces autres « faiseurs de résumés des articles des autres » avec une légère tendance au sensationnalisme, à l'avancement de la l'alphabétisation ici plus que là-bas.
    Essayer donc de prendre le temps de voir ce qui se fait en littératie familiale, dans votre propre village et parlez-en avec vos voisins. Essayez de les aider à voir que la littératie, « ça commence à la maison! » Vous toucherez probablement mieux alors, les causes fondamentales des problèmes que vous re-soulevez. Puis quand vous aurez vu, et compris que ce sont les parents qu'il faut maintenant aider à aider leurs enfants à réussir à l'école, vous pourrez écrire un papier valable là-dessus, à la veille de la Journée internationale de l'alphabétisation 2009.

    Philippe Pelletier
    AlphaLongueuil »

  • Isabelle Bouchard
    Abonnée
    lundi 8 septembre 2008 20h58
    Monsieur Thériault aurait avantage à corriger son article.
    « L'auteur de ce texte fait des liens entre différentes interprétation de la réalité qui sont inadéquates. Tout d'abord, il me semble que c'est plutôt 40 % et non 60 % des contribuables qui ne paient pas d'impôt sur le revenu à la fin de l'année fiscale. Et je crois que ce n'est pas toujours pour cause de revenus insuffisants. Ensuite, le fait qu'il y ait un certain pourcentage de contribuables qui ne paient pas d'impôt n'est pas une conséquence directe du manque d'éducation. Par exemple, toute personne faisant un rapport d'impôt est considérée comme contribuable indépendamment de sa situation. Il y a donc de jeunes personnes aux études qui sont comptabilisées dans les personnes qui ont un revenu trop bas pour payer des impôts. Le système d'imposition au Québec favorise davantage la redistribution de la richesse en imposant moins les salariés à bas revenu que dans d'autres provinces. Le fait qu'il y ait un tel pourcentage de gens qui ne paient pas d'impôt est peut-être le signe d'une société qui redistribue mieux la richesse.

    Concernant le pourcentage d'analphabétisme à Cabano, une cause importante n'est pas mentionnée : l'exode de la population jeune et scolarisée. Cela a pour conséquence que la population en place est composée d'une grande part de personnes agées.

    L'article laisse également à penser que la population de Cabano sur le marché du travail est peu scolarisée et que le travail dans un territoire rural ne demande pas de formation ce qui n'est pas le cas actuellement. Par exemple, en agriculture, les jeunes qui assurent la relève doivent compléter un diplôme collégial afin d'obtenir des subventions pour leur exploitation. Le secteur forestier compte également sur des techniciens et ingénieurs. L'ère du travail sans formation est révolue. Cependant, l'innovation technologique a supprimé beaucoup d'emplois et produit du chômage dans les secteurs de l'industrie primaire et secondaire. Cela cause également une baisse du niveau de revenu chez des gens pourtant scolarisés.

    Il n'y a pas longtemps, j'ai entendu que l'école secondaire de Cabano obtenait des résultats exceptionnels au plan de la diplômation de ses étudiants. Voilà une toute autre image de Cabano que celle qui est présentée ici !

    Également, je ne crois pas que le Québec est une société sous scolarisée. Dernièrement, dans ce même journal, l'on faisait état que le Québec était l'endroit où il se formait le plus de docteur en Amérique du Nord ! »

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