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Corps professoral - La pénurie d'enseignants est une menace pour l'avenir du réseau universitaire

Un étudiant sur deux au cycle supérieur abandonne ses études pour des raisons financières

Louise-Maude Rioux Soucy   1 février 2003  Éducation
Trois ans déjà. Le 15 février 2000, le gouvernement québécois présentait sa politique à l'égard des universités, une première pour la société québécoise. Trois grandes orientations y étaient proposées afin que le milieu universitaire puisse continuer à se mesurer à ce qui se fait de mieux dans le monde: l'accessibilité aux études, l'amélioration de la performance et la consolidation de l'excellence de la recherche. Mais les résultats se font toujours attendre. Au nombre des récriminations, un renouvellement du corps professoral devenu si complexe qu'il menace la qualité même de l'enseignement et de la recherche dans les établissements universitaires.

Dans une étude publiée cet automne, l'Association des universités et collèges du Canada (AUCC) s'inquiétait du défi que représentera l'embauche de nouveaux professeurs pour les établissements universitaires au cours de la prochaine décennie. Avec 34 500 professeurs à temps plein en 2001, l'AUCC fixe à pas moins de 54 000 l'effectif à atteindre en 2011 pour suivre l'augmentation prévue des effectifs étudiants, qui devrait osciller entre 20 et 30 %. À ce nombre, l'AUCC ajoute jusqu'à 20 000 professeurs en raison des départs à la retraite et de l'érosion normale des effectifs.

Au Québec, ce n'est pas moins de 8000 à 10 000 postes qu'il faudra ainsi combler en dix ans. Des chiffres qui ne sont pas sans inquiéter la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU) qui déplore l'alourdissement continu des tâches et le persistant manque de fonds des universités québécoises. «Il faut avant tout s'interroger sur les conditions qu'ont les universités pour faire des embauches, maintenir leurs professeurs en poste et les y retenir», explique Cécile Sabourin, vice-présidente de la FQPPU et professeure en Abitibi-Témiscamingue.

C'est qu'à force de gratter leurs fonds de tiroir, nos établissements sont en effet de moins en moins compétitifs sur les marchés universitaires, qu'ils soient canadien ou mondial. «On manque de fonds. On s'était prononcé quand il y a eu la consultation sur le déséquilibre fiscal, et c'était vraiment un aspect fondamental qu'il y ait un meilleur financement de l'éducation et des transferts de points d'impôt», rappelle Mme Sabourin. Une demande pour laquelle la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) lutte également. «En ce moment, nos universités ne sont pas concurrentielles», confirme son président, Nicolas Brisson. Un sentiment que la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ) endosse pleinement. «Pour les établissements québécois, les budgets sont serrés, ça c'est clair et net, tranche Guy Girard, responsable des systèmes d'information au CREPUQ. Les établissements s'entendent pour demander à tout le moins un financement global de l'institution universitaire à la hauteur des autres provinces canadiennes.»

Mais au-delà du casse-tête économique qu'implique un processus d'embauche aussi massif, un autre défi, tout aussi important, se dessine. Où en effet trouvera-t-on les effectifs nécessaires pour remplumer nos universités? La question a de quoi inquiéter lorsque l'on sait que, sur les quelque 4000 détenteurs de doctorat qui sortent bon an mal an de nos universités, 60 à 70 % se tournent vers le privé, quand ce n'est pas vers des universités américaines ou européennes qui n'hésitent pas à délier les cordons de leurs bourses pour les «voler».

«Le problème des pénuries de professeurs, c'est peut-être parce qu'on n'en forme pas assez», remarque avec justesse Nicolas Brisson. Sachant qu'un étudiant sur deux au cycle supérieur abandonne ses études pour des raisons financières, le phénomène a en effet de quoi laisser songeur. «Il faut s'assurer que les étudiants au cycle supérieur aient un meilleur soutien financier et qu'on mette en place des mesures pour assurer l'accessibilité», croit le président de la FEUQ.

La question de l'accessibilité dans ce dossier apparaît également fondamentale pour les professeurs, qui n'hésitent pas à militer en faveur de la gratuité scolaire. «À la FQPPU, nous soutenons une abolition des frais de scolarité, confirme Mme Sabourin. On trouve que c'est une avenue intéressante pour que ce soit une université vraiment accessible à tous ceux qui ont le talent et la volonté de faire des études, et qui permettrait éventuellement de préserver les exigences et la qualité de l'enseignement.» La FEUQ quant à elle reste prudente et se contente de militer pour le gel des frais de scolarité. «On ne pense pas qu'actuellement, en raison du sous-financement des universités, il soit réaliste de prétendre qu'on puisse abolir les frais de scolarité tout en maintenant la qualité de la formation, explique M. Brisson. Entre les deux, nous, on dit qu'il y a le gel.»

Des exigences grandissantes

Le bassin de diplômés anémique du Québec n'est pas le seul point qui mine son réseau universitaire. Le système québécois a également vu ses exigences d'emploi croître de façon significative ces dernières années. Une situation qui agace la FQPPU, qui croit que le processus a pris de trop larges proportions. «On a des exigences de plus en plus pointues, remarque Cécile Sabourin. Évidemment, tous les domaines d'enseignement n'ont pas besoin de cette intensité au niveau du profil de recherche. On est là aussi pour faire de l'enseignement et offrir des services à la collectivité.»

Cette recherche de la performance a d'ailleurs eu des répercussions importantes sur les passerelles qui mènent de chargé de cours à professeur. «Il y a certainement des chargés de cours qui deviennent professeurs, mais en ce moment, tel que c'est conçu, les passerelles ne sont pas faciles, confirme Mme Sabourin. En augmentant de beaucoup les critères d'embauche, surtout autour des programmes de fonds ciblés, soit par des chaires ou de grands programmes de recherche, on ne donne pas l'accès à des personnes qui ont eu, pendant quelques années, un profil d'enseignant.»

Pour le CREPUQ cependant, ce débat n'a aucune valeur puisque que chargé de cours et professeur ne correspondent pas au même profil. «Lorsqu'un poste se libère, l'université ne regarde pas les chargés de cours de son département, proteste M. Girard. Celui qui a pris une charge de cours et s'en est tenu là n'a pas le même bagage que celui qui a poursuivi ses travaux, a publié et fait de la recherche.» D'autant plus que le succès des universités de demain passe aussi par leur internationalisation. «C'est la nature de la vie académique qui fait qu'il y a un effet d'engouement pour ceux qui vont pouvoir piloter des projets de recherche, stimuler les étudiants et mettre l'université sur la carte.»

Une concurrence de plus en plus en vive

Cette rareté, doublée d'un financement serré, n'est pas sans susciter également une certaine concurrence entre les universités là où auparavant régnait un bel esprit de coopération. En effet, en instaurant le financement à 100 % de la variation de l'effectif étudiant et la prime à la diplomation, le gouvernement a ouvert la voie à une concurrence plus vive que jamais. Une lutte que le gouvernement fédéral a exacerbée en 2000 avec son projet d'octroyer 2000 chaires de recherche en cinq ans. Une initiative qu'a contestée la FQPPU. «En fait, pour nous, ça [le programme des chaires] pose problème parce que ça ne nous permet pas de soutenir un renouvellement à partir des fonds propres des universités, explique Mme Sabourin. C'est seulement sur des projets particuliers.»

Cette course à la clientèle a également poussé les universités à diversifier et intensifier leurs moyens de recrutement. «Les universités dépensent de plus en plus d'argent pour faire leur promotion», déplore le président de la FEUQ. Une tendance qui n'est pas sans danger, croit également la vice-présidente de la FQPPU. «Une université, c'est une institution fondamentale pour une société. Avec les tendances politiques actuelles, on a l'impression qu'on veut l'instrumentaliser au service d'une partie de la société, la société marchande, et ça nous apparaît tout à fait inquiétant pour le développement de la société elle-même.»

Pour les deux organisations, il est inadmissible qu'une partie des fonds publics soit investie ailleurs que dans les services de base des universités. «Les universités refusent souvent de livrer des chiffres qui feraient en sorte qu'ils dévoileraient leur stratégie, ce qui pourrait entraîner une surenchère. Mais, pour nous, c'est un manque de transparence qui est inacceptable, croit Nicolas Brisson. Il faut revoir l'imputabilité des universités, qui doit être plus large.»
 
 
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