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Ressources universitaires - Les frais de scolarité sont-ils une taxe déguisée ?

Étudiants et recteurs s'entendent pour dire que le réseau a un financement public insuffisant

Clairandrée Cauchy   1 février 2003  Éducation
L'ancien recteur de l'université McGill, Bernard Shapiro, a lancé un pavé dans la mare universitaire, avant de retourner à l'enseignement en décembre, en recommandant d'augmenter les frais de scolarité au niveau de la moyenne canadienne. Après une hausse au début des années 1990, les droits de scolarité sont gelés depuis 1994. Le gouvernement du Parti québécois a bien jonglé avec l'idée d'un dégel en 1996, mais les mobilisations étudiantes l'en ont vite dissuadé. Tour d'horizon des acteurs du milieu universitaire.

«On attend chaque année une hausse du financement public, mais elle ne vient pas. Il faut faire face à la situation, le gouvernement ne peut pas investir davantage. Personne ne demande de hausses d'impôt. Les institutions universitaires ne peuvent demeurer ainsi sous-financées», soutient l'ex-recteur de McGill, Bernard Shapiro, qui suggère de doubler le montant facturé aux étudiants pour renflouer le budget des universités.

Tous les recteurs ne partagent cependant pas son point de vue, à tout le moins publiquement. Tant et si bien que la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ) s'abstient de prendre position dans le débat.

Le président de la CREPUQ, Pierre Lussier, n'en partage pas moins les préoccupations de son collègue de McGill quant aux besoins criants des universités. Il dévoilait d'ailleurs cette semaine une évaluation des ressources nécessaires pour redonner aux universités québécoises une erre d'aller.

«C'est une décision politique de société. Si nous choisissons de maintenir les frais de scolarité bas, alors il faut que le trésor public compense. C'est un jeu de vases communicants. Le problème actuellement, c'est qu'on n'ajuste pas le financement public à la hauteur nécessaire pour avoir des ressources suffisantes», fait valoir Pierre Lussier, qui préside également le réseau des Universités du Québec.

Un frein à l'accessibilité ?

Le président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Nicolas Brisson, endosse le diagnostic de sous-financement des universités. Il mise cependant sur une augmentation des crédits publics et un plus grand apport du privé pour y remédier, excluant d'emblée une hausse des frais de scolarité. La FEUQ travaille d'ailleurs sur un modèle qui ouvrirait la porte à un plus grand financement privé sans pour autant restreindre la liberté académique, par le biais d'un fonds dédié.

«Ce n'est surtout pas le temps de limiter l'accessibilité aux études. Avec le choc démographique qui s'en vient, il y aura moins de gens sur les bancs d'école. Il sera plus difficile de former une main-d'oeuvre spécialisée», croit le leader étudiant qui réclame le maintien du gel. Ce dernier avance que, selon des études économiques réalisées par son organisation, chaque hausse de 1 % pourrait entraîner une baisse de 0,25 % du nombre d'étudiants.

Aux dires de la FEUQ, un dégel serait d'autant plus dommageable maintenant que le taux de chômage diminue. En effet, lorsque le taux de chômage est faible, les jeunes sont plus enclins à entrer sur le marché du travail qu'à poursuivre des études. Au contraire, en période de chômage élevé, ils préfèrent rester plus longtemps sur les bancs d'école plutôt que de «devenir des chômeurs instruits», selon l'expression de M. Brisson.

Le syndicat des professeurs d'université va même plus loin que les étudiants, allant jusqu'à prôner la gratuité complète des études universitaires: «Si on abolissait les frais, les étudiants qui doivent travailler pendant leurs études termineraient leur scolarité plus rapidement, entreraient plus vite sur le marché du travail et commenceraient à consommer plus tôt», plaide Arpi Hamalian, présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université du Québec (FQPPU).

La fédération, qui regroupe tous les professeurs à l'exception de ceux des HEC, craint qu'une hausse des frais de scolarité ne restreigne l'accès aux études supérieures. «Cela fait partie du projet de société québécois. Nos impôts devraient financer l'accessibilité», estime la présidente.

Elle souligne que le gouvernement québécois clame sur tous les toits qu'il veut être compétitif avec des pays comme l'Allemagne et la Suède sur le plan de la recherche et de l'enseignement supérieur. Or, ces deux pays n'imposent pas de frais de scolarité. «Si on veut s'aligner sur eux, faisons-le aussi sur le plan des droits de scolarité», poursuit la présidente de la FQPPU.

L'ancien recteur de McGill ne partage pas les appréhensions des étudiants et des professeurs: «Les avantages [d'un meilleur financement des universités] sont si grands que je ne crois pas à des baisses de clientèle.» Il précise que l'argent neuf pourrait aider à renouveler le corps professoral alors que «le marché de la matière grise» est très compétitif, et à améliorer les infrastructures qui perdent actuellement de leur valeur, faute d'entretien adéquat.



Un lien à démontrer

Pour le président de la CREPUQ, le lien entre les frais de scolarité et l'accessibilité mérite d'être étudié plus à fond. Il prend pour exemple le cas de la France, où les frais sont pratiquement inexistants et qui présente un taux d'accès aux études supérieures nettement inférieur à celui des États-Unis, où le coût de la scolarité est très élevé.

L'ancien recteur de McGill voit même le gel comme une forme de subvention aux jeunes issus des classes plus favorisées, alors que ceux-ci fréquentent davantage l'université que les jeunes provenant des classes populaires.

Pour contrer les risques de baisse de l'accessibilité inhérents à une hausse des frais, il plaide en faveur d'un «système d'aide financière plus sophistiqué», qui soutiendrait davantage les étudiants pour qui les frais constitueraient un obstacle à la poursuite d'études supérieures.

La FQPPU réfute cette solution: «L'Irlande, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande ont tous les trois tenté l'expérience. Cela n'a pas réussi et leurs systèmes sont tous rendus très élitistes», illustre Mme Hamalian. À cela, M. Shapiro rétorque que ces pays ne disposaient pas d'universités de masse comme celles du Québec au moment de hausser les frais.

À l'instar des professeurs, le président de la FEUQ ne croit pas au scénario proposé par

M. Shapiro: «Il ne faut pas faire dans la pensée magique», s'exclame-t-il. S'il était possible d'augmenter les frais tout en bonifiant les bourses suffisamment pour ne pas nuire à l'accessibilité et en générant de nouveaux revenus pour les universités, il y aurait longtemps que le gouvernement l'aurait fait, pense le porte-parole étudiant.

«Ce serait une taxe déguisée, comme n'importe quelle autre taxe. Au lieu de taxer l'enseignement supérieur, pourquoi ne tarifons-nous pas les ponts et les autoroutes, qui contribuent à la pollution? S'il faut aller dans cette direction, autant choisir les services où c'est le moins dommageable», argumente Nicolas Brisson.

Le débat électoral

Le débat risque de se transporter dans l'arène électorale au cours des prochains mois. Même si aucun parti ne prône une franche augmentation des frais, l'ADQ suggère l'indexation à l'indice des prix à la consommation (IPC), alors que les libéraux et les péquistes s'en tiennent au maintien du gel.

Pour l'ancien recteur de McGill, «l'indexation, c'est mieux que rien, mais ce n'est pas assez». Les étudiants, de leur côté, promettent de sortir leurs pancartes contre une augmentation des frais à l'IPC. «De toute façon, c'est des "peanuts" dans le budget des universités», laisse tomber le leader étudiant.

Gel ou dégel, le président de la CREPUQ insiste quant à lui pour dire que les partis devront absolument se prononcer sur le financement des universités. «Pour [ce qui est de] la façon dont cela doit se faire, on verra!», conclut-il.
 
 
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