Débats publics et idéologies - Quelles limites pour les universitaires ?
« L'université n'a pas le droit de restreindre la liberté d'expression de ses étudiants » -- Nicolas Brisson, de la FEUQ
Les mouvements étudiants ont souvent été les instigateurs de changements sociaux profonds. Le mouvement de mai 1968 en France ou encore les événements de la place Tiananmen en Chine sont des exemples de cette confrontation d'idéologies dont les origines proviennent des milieux universitaires. Cependant, ces manifestations se terminent trop souvent par des actes de violence verbale ou physique. Existe-t-il des limites à ce que l'on devrait permettre aux étudiants universitaires? Leur réponse est surprenante.
Les événements qui ont eu lieu l'automne dernier à l'université Concordia ont remis à l'avant-scène ce désir étudiant de participer activement aux débats qui touchent notre société. Aux prises avec une manifestation orageuse de ses étudiants, l'administration de cette université dut annuler la conférence de l'ex-premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou.
Suite à ces événements, le recteur de l'institution, Frederick Lowy, imposa un moratoire sur tout événement portant sur le conflit entre Israël et la Palestine. Le Conseil des gouverneurs de l'université en rajouta en ratifiant ce moratoire et en adoptant une motion interdisant la distribution de documents d'information ou les kiosques touchant toutes les activités étudiantes sur la mezzanine et le premier étage du pavillon principal de l'université.
Les réactions étudiantes
Les mesures prises par les administrateurs de l'université Concordia ont rapidement été décriées par le reste de la communauté universitaire québécoise. L'université serait-elle allée trop loin? «C'est ridicule et risible, clame Éric Lefebvre, directeur de la programmation à CHOQ, la radio de l'UQAM. On ne peut pas empêcher les gens de discuter et de réfléchir. Ça sera quoi après? On va revenir à l'index? [É] Pourtant, c'est important de prendre position, même si ce n'est que pour susciter le débat. Sinon, on va tourner en rond.»
Le président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Nicolas Brisson, est du même avis: «Une université n'a pas le droit de restreindre la liberté d'expression de ses étudiants; c'est un lieu où il doit y avoir place pour la liberté d'expression, la réflexion et le respect des autres.»
Pour la présidente du Syndicat étudiant de Concordia (CSU), Sabine Friesinger, les décisions prises par la direction de son université sont loin d'avoir apaisé les universitaires, au contraire: «Le moratoire a échauffé les esprits et poussé les étudiants à faire encore plus d'actions», affirme-t-elle.
Sous ces pressions étudiantes, le Conseil des gouverneurs retira, quatre semaines plus tard, son interdiction d'organiser des événements étudiants. Le recteur Lowy indiquait, dans un document daté du 15 janvier 2003, que «la violence n'a pas droit de cité sur les campus universitaires. Le présent rapport et les différentes mesures prises depuis le 9 septembre nous ont incités à renouveler notre engagement envers le juste milieu, le débat et l'échange civilisés. Les débats sur le campus sont soumis à des principes et règles qui doivent être respectés».
Normes et règlements
Dans la majorité des universités québécoises, il existe une charte des droits et des responsabilités des étudiants. À l'UQAM, la Charte des droits et responsabilités des étudiants stipule que «les droits et libertés des étudiantes et des étudiants doivent s'exercer dans le respect des droits et libertés des autres membres de la communauté universitaire, des valeurs démocratiques et du bien-être de l'ensemble de cette communauté». Cependant, ces règlements ne renseignent guère sur les limites consenties aux étudiants pour exprimer leurs opinions.
«C'est super important que l'on ait ces codes de conduite, mais le problème est qu'ils ne sont pas réciproques envers l'administration», affirme Sabine Friesinger. À l'université Concordia, le bureau chargé de faire appliquer cette charte doit rendre des comptes au recteur de l'institution. Une situation qui fait dire à la présidente de la CSU que l'indépendance des décisions rendues est faussée: «Les gens n'ont pas confiance que les situations soient réglées convenablement et de manière impartiale.»
Pourtant, il existe de nombreux moyens d'expression pour les étudiants qui désirent se faire entendre. Le nombre d'associations étudiantes ne cesse de s'accroître, «mais il existe des groupes minoritaires qui ne sont pas entendus», atteste la présidente de la CSU. Alors comment parvenir à bien représenter l'ensemble des étudiants?
À la FEUQ, c'est l'idéologie démocratique qui est primordiale: «Nous croyons que le respect des processus démocratiques et le fait de bien livrer l'information aux étudiants leur permettent d'entreprendre des actions éclairées sur les sujets qui les concernent.» Les décisions prises en assemblée générale auront ainsi force de loi pour ces organisations. Une structure que certains trouvent trop fastidieuse et longue, mais qui garantit néanmoins une certaine unité et une force d'action décuplée.
Mobilisation étudiante fractionnée
Il existe cependant une multitude de causes qui passionnent les étudiants universitaires. Comment parvenir à toutes les considérer? Valent-elles toutes la peine de s'y intéresser? «Je trouve que, parfois, les étudiants se cherchent des causes pour se révolter, dit Éric Lefebvre. Leurs guerres sont parfois mal choisies et découlent parfois d'une vision trop fermée. Faire sa propre autonomie de pensée demande pourtant une très grande ouverture d'esprit.»
C'est cette fermeture d'esprit et cette absence de débat intelligent que dénonçait récemment dans nos pages Stephen Schecter, professeur au département de sociologie de l'UQAM. Lors d'une grève du module de sociologie, ce professeur s'est fait accueillir par des étudiants clamant: «Israël assassin, Schecter complice!»
Dans sa lettre ouverte, il écrivait: «Il est tout de même scandaleux que nos étudiants se sentent autorisés à scander des propos racistes et antisémites en toute impunité. [É] Les universités sont censées être des lieux de débat, de réflexion et d'analyse qui tentent de respecter le plus scrupuleusement possible les règles de la méthode scientifique, la quête de la véracité et l'intégrité personnelle.»
Les combats de clocher et les guerres de pouvoir entre regroupements d'étudiants peuvent ainsi se retourner contre eux. Lors de la mobilisation étudiante pour la marche anti-ZLÉA d'octobre dernier, la FEUQ avait posé sur les murs de l'UQAM des affiches donnant le lieu et l'heure de la marche. Un regroupement d'étudiants est alors venu les remplacer par leurs propres affiches désignant une autre manifestation. «Alors que l'on voulait mobiliser les étudiants en les informant, cette association est venue briser notre mobilisation», déplore Nicolas Brisson.
À Concordia, le Conseil des étudiants a même dû geler le financement d'un regroupement étudiant qui violait la Loi canadienne sur l'enrôlement à l'étranger en proposant des formulaires de recrutement pour l'armée israélienne et pour un escadron militaire composé de volontaires juifs qui intervient dans les territoires occupés. «C'est ça, la limite: quand on commence à recruter pour une armée ou un groupe paramilitaire. Ça n'a pas sa place à l'université», conclut Sabine Friesinger.
Les événements qui ont eu lieu l'automne dernier à l'université Concordia ont remis à l'avant-scène ce désir étudiant de participer activement aux débats qui touchent notre société. Aux prises avec une manifestation orageuse de ses étudiants, l'administration de cette université dut annuler la conférence de l'ex-premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou.
Suite à ces événements, le recteur de l'institution, Frederick Lowy, imposa un moratoire sur tout événement portant sur le conflit entre Israël et la Palestine. Le Conseil des gouverneurs de l'université en rajouta en ratifiant ce moratoire et en adoptant une motion interdisant la distribution de documents d'information ou les kiosques touchant toutes les activités étudiantes sur la mezzanine et le premier étage du pavillon principal de l'université.
Les réactions étudiantes
Les mesures prises par les administrateurs de l'université Concordia ont rapidement été décriées par le reste de la communauté universitaire québécoise. L'université serait-elle allée trop loin? «C'est ridicule et risible, clame Éric Lefebvre, directeur de la programmation à CHOQ, la radio de l'UQAM. On ne peut pas empêcher les gens de discuter et de réfléchir. Ça sera quoi après? On va revenir à l'index? [É] Pourtant, c'est important de prendre position, même si ce n'est que pour susciter le débat. Sinon, on va tourner en rond.»
Le président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Nicolas Brisson, est du même avis: «Une université n'a pas le droit de restreindre la liberté d'expression de ses étudiants; c'est un lieu où il doit y avoir place pour la liberté d'expression, la réflexion et le respect des autres.»
Pour la présidente du Syndicat étudiant de Concordia (CSU), Sabine Friesinger, les décisions prises par la direction de son université sont loin d'avoir apaisé les universitaires, au contraire: «Le moratoire a échauffé les esprits et poussé les étudiants à faire encore plus d'actions», affirme-t-elle.
Sous ces pressions étudiantes, le Conseil des gouverneurs retira, quatre semaines plus tard, son interdiction d'organiser des événements étudiants. Le recteur Lowy indiquait, dans un document daté du 15 janvier 2003, que «la violence n'a pas droit de cité sur les campus universitaires. Le présent rapport et les différentes mesures prises depuis le 9 septembre nous ont incités à renouveler notre engagement envers le juste milieu, le débat et l'échange civilisés. Les débats sur le campus sont soumis à des principes et règles qui doivent être respectés».
Normes et règlements
Dans la majorité des universités québécoises, il existe une charte des droits et des responsabilités des étudiants. À l'UQAM, la Charte des droits et responsabilités des étudiants stipule que «les droits et libertés des étudiantes et des étudiants doivent s'exercer dans le respect des droits et libertés des autres membres de la communauté universitaire, des valeurs démocratiques et du bien-être de l'ensemble de cette communauté». Cependant, ces règlements ne renseignent guère sur les limites consenties aux étudiants pour exprimer leurs opinions.
«C'est super important que l'on ait ces codes de conduite, mais le problème est qu'ils ne sont pas réciproques envers l'administration», affirme Sabine Friesinger. À l'université Concordia, le bureau chargé de faire appliquer cette charte doit rendre des comptes au recteur de l'institution. Une situation qui fait dire à la présidente de la CSU que l'indépendance des décisions rendues est faussée: «Les gens n'ont pas confiance que les situations soient réglées convenablement et de manière impartiale.»
Pourtant, il existe de nombreux moyens d'expression pour les étudiants qui désirent se faire entendre. Le nombre d'associations étudiantes ne cesse de s'accroître, «mais il existe des groupes minoritaires qui ne sont pas entendus», atteste la présidente de la CSU. Alors comment parvenir à bien représenter l'ensemble des étudiants?
À la FEUQ, c'est l'idéologie démocratique qui est primordiale: «Nous croyons que le respect des processus démocratiques et le fait de bien livrer l'information aux étudiants leur permettent d'entreprendre des actions éclairées sur les sujets qui les concernent.» Les décisions prises en assemblée générale auront ainsi force de loi pour ces organisations. Une structure que certains trouvent trop fastidieuse et longue, mais qui garantit néanmoins une certaine unité et une force d'action décuplée.
Mobilisation étudiante fractionnée
Il existe cependant une multitude de causes qui passionnent les étudiants universitaires. Comment parvenir à toutes les considérer? Valent-elles toutes la peine de s'y intéresser? «Je trouve que, parfois, les étudiants se cherchent des causes pour se révolter, dit Éric Lefebvre. Leurs guerres sont parfois mal choisies et découlent parfois d'une vision trop fermée. Faire sa propre autonomie de pensée demande pourtant une très grande ouverture d'esprit.»
C'est cette fermeture d'esprit et cette absence de débat intelligent que dénonçait récemment dans nos pages Stephen Schecter, professeur au département de sociologie de l'UQAM. Lors d'une grève du module de sociologie, ce professeur s'est fait accueillir par des étudiants clamant: «Israël assassin, Schecter complice!»
Dans sa lettre ouverte, il écrivait: «Il est tout de même scandaleux que nos étudiants se sentent autorisés à scander des propos racistes et antisémites en toute impunité. [É] Les universités sont censées être des lieux de débat, de réflexion et d'analyse qui tentent de respecter le plus scrupuleusement possible les règles de la méthode scientifique, la quête de la véracité et l'intégrité personnelle.»
Les combats de clocher et les guerres de pouvoir entre regroupements d'étudiants peuvent ainsi se retourner contre eux. Lors de la mobilisation étudiante pour la marche anti-ZLÉA d'octobre dernier, la FEUQ avait posé sur les murs de l'UQAM des affiches donnant le lieu et l'heure de la marche. Un regroupement d'étudiants est alors venu les remplacer par leurs propres affiches désignant une autre manifestation. «Alors que l'on voulait mobiliser les étudiants en les informant, cette association est venue briser notre mobilisation», déplore Nicolas Brisson.
À Concordia, le Conseil des étudiants a même dû geler le financement d'un regroupement étudiant qui violait la Loi canadienne sur l'enrôlement à l'étranger en proposant des formulaires de recrutement pour l'armée israélienne et pour un escadron militaire composé de volontaires juifs qui intervient dans les territoires occupés. «C'est ça, la limite: quand on commence à recruter pour une armée ou un groupe paramilitaire. Ça n'a pas sa place à l'université», conclut Sabine Friesinger.
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