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Le devoir de philo - La tolérance et la controverse autour du cours «Éthique et culture religieuse»

Antoine Robitaille   17 mai 2008  Éducation
Georges Leroux: «Je trouve piquant que nos objecteurs laïques ne semblent avoir aucun scrupule à présenter l’incroyance ou l’athéisme comme conciliable avec la laïcité mais qu’ils fassent une crise de nerfs parce qu’ils croient que le prog
Photo : Marie-Hélène Tremblay
Georges Leroux: «Je trouve piquant que nos objecteurs laïques ne semblent avoir aucun scrupule à présenter l’incroyance ou l’athéisme comme conciliable avec la laïcité mais qu’ils fassent une crise de nerfs parce qu’ils croient que le prog
Toutes les deux semaines, Le Devoir demande à un professeur de philosophie ainsi qu'à d'autres auteurs passionnés d'idées et d'histoire des idées de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Aujourd'hui, conversation autour de l'idée et de la pratique de la tolérance avec un des meilleurs philosophes québécois, Georges Leroux. Collaborateur au Devoir, M. Leroux a aussi participé à l'élaboration du programme «Éthique et culture religieuse» qui remplacera les cours d'enseignement religieux et de morale dans les écoles du Québec en septembre prochain.

Le Devoir. Le mot «tolérance» revient constamment dans nos débats sur les accommodements raisonnables et au sujet du nouveau cours «Éthique et culture religieuse» (ECR), que vous connaissez bien. Avec sa Lettre sur la tolérance, John Locke (1632-1704) a tout inauguré, non?

Georges Leroux. Peut-être pas tout, mais l'essentiel de ce que nous appelons aujourd'hui «laïcité». C'est dans ses écrits philosophiques que nous en trouvons les fondements. La proposition de l'idéal de tolérance dépassait pour la première fois en Europe les visées de domination des religions établies. Sa conception repose sur l'autonomie du pouvoir civil et du pouvoir religieux. Chacun dans sa sphère possède des prérogatives propres mais les moyens diffèrent: dans sa recherche du bien commun public, l'État dispose de moyens de coercition et, pour leur part, les Églises s'adressent d'abord à la liberté de leurs fidèles.

Aux yeux de Locke, aucune foi religieuse ne devrait être le résultat ou l'objet d'un moyen de coercition ou encore de sanctions. Il en résulte que l'État a pour devoir de protéger, sans toutefois les mettre en oeuvre, toutes les formes d'association religieuse qui peuvent se justifier de la tolérance. John Locke dit bien clairement que la tolérance est la responsabilité du magistère de l'État, qu'il doit l'encourager.

LD. Il reste que la tolérance a d'importantes limites dans la doctrine de Locke.

GL. En effet. Il a une formule superbe pour exprimer la limite cardinale: «La seule chose qu'on ne doit pas tolérer, c'est l'intolérance elle-même.» D'autres limites nous apparaissent bien restrictives aujourd'hui. Parmi les groupes qui n'ont pas droit à la tolérance, il y a les athées et les catholiques. Elle n'est donc pas universelle dans sa pensée et demeure encore très assujettie au contexte historique du protestantisme. Dans son édition de la Lettre, mon vieux professeur Raymond Klibansky a beaucoup insisté sur ce point.

Lockien, le cours ECR?

LD. Vous notiez plus tôt que, selon Locke, l'État doit encourager la tolérance. Peut-on dire que le cours ECR a quelque chose de lockien?

GL. Le rapprochement peut surprendre, mais dans la mesure où un cours comme «Éthique et culture religieuse» n'est possible que si la laïcité est acquise, il suppose une forme de tolérance. La laïcité exige en effet une séparation radicale de la sphère du religieux et de la sphère de l'État.

On peut dire qu'un État qui offre à ses citoyens la possibilité de connaître le pluralisme religieux ne peut le faire que s'il leur propose cette connaissance dans un espace qui est laïque et pour des raisons qui ont à voir avec le mieux-être de la société: il ne saurait la proposer pour leur salut éternel ou pour leur bien-être spirituel, car ces finalités dépendent, comme Locke le soutenait, de la liberté individuelle privée.

Si l'État proposait la connaissance des religions dans un espace confessionnel, même en suivant un modèle «communautarien», il romprait avec le principe de la séparation des pouvoirs, il introduirait la confessionnalité dans la sphère civile et étatique.

C'est ce réflexe lockien qui fait que, personnellement, je suis devenu — après l'avoir soutenu dans la discussion sur le rapport Proulx en 1999 — très critique du communautarisme qui caractérise plusieurs pays de l'Europe protestante aujourd'hui. On a appris ces jours derniers, par exemple, que l'Allemagne venait d'instaurer l'enseignement confessionnel de l'islam dans ses écoles. Cela signifie qu'ils ont accepté les conséquences du principe de la division communautarienne. Les enfants protestants vont avec le pasteur; les catholiques, «là où le nombre le justifie», vont avec le curé. Et les petits musulmans vont avec l'imam... chacun recevant son salaire de l'État!

Du reste, aux États-Unis, le système scolaire subit la pression du fondamentalisme chrétien et, dans son dernier livre, remarquable, la philosophe Martha Nussbaum montre l'importance de la position lockienne pour toute société démocratique (Liberty of Conscience - In Defense of America's Tradition of Religious Equality, Basic Books, 2008).

La proposition d'une laïcité scolaire ouverte, promue ici par le rapport Proulx et soutenue avec lucidité par tous les gouvernements depuis, est un meilleur choix, surtout dans une société qui connaît un pluralisme croissant.

LD. Locke écrivait: «[...] Je soutiens que le pouvoir du magistrat ne s'étend pas jusques à établir, par ses lois, des articles de foi ni des formes de culte religieux.» Certains prétendent qu'en obligeant tous les enfants à suivre le cours ECR, le gouvernement établit, par la loi, une forme de culte du multiculturalisme. Il imposerait une vision relativiste du religieux. Que répondez-vous à cette critique?

GL. Ceux qui soutiennent que le nouveau programme représente une sorte de brèche dans la laïcité lockienne argumentent de la manière suivante: même en ayant supprimé l'enseignement confessionnel des religions de la majorité, l'État enfreindrait son propre principe de laïcité en présentant une panoplie de doctrines religieuses sous le couvert des exigences du multiculturalisme. L'État ne soutiendrait donc pas une religion particulière mais la religion comme forme de vie essentielle, voire supérieure. Cet argument me semble fallacieux.

Pour que cet argument ait une portée, il faudrait que le nouveau programme constitue une infraction au principe de la liberté de conscience et qu'il promeuve la supériorité de la position religieuse sur toute autre, notamment sur la position du rationalisme ou de l'humanisme. Or ce n'est pas du tout le cas: le programme ECR présente des contenus historiques et de culture indispensables pour comprendre les positions morales, sociales et même politiques dans une société pluraliste. Il les présente en concomitance avec une finalité de réflexion éthique, qui assure à la fois rigueur et équilibre.

Ceux qui craignent le culte du multiculturalisme, prétendument introduit sous le couvert du pluralisme, devraient ouvrir les yeux: au contraire, ce programme combat l'isolement des communautés particulières et favorise la construction d'une culture publique commune, faite de la connaissance de sa tradition propre d'abord et de celle des autres ensuite.

Quant à l'argument du relativisme, présenté par des franges conservatrices de parents catholiques, il serait de nature à plaire aux militants laïques, mais c'est plutôt aux chrétiens désireux de maintenir la confessionnalité dans l'école qu'il fait peur! Eux non plus n'ont rien à craindre, car le programme établit clairement la priorité de la tradition chrétienne comme tradition patrimoniale de culture. Cela, bien sûr, les militants du MLQ préféreraient le faire disparaître.

Et les athées?

LD. Vous l'avez souligné plus tôt, Locke exclut les athées de son horizon de tolérance. Les gens du MLQ, justement, se plaignent que dans le cours ECR, on a exclu les athées. Y a-t-il quelque lien entre l'exclusion de Locke et l'absence de l'athéisme dans le cours ECR?

GL. Locke présente un concept assez étroit de la tolérance puisqu'elle concerne d'abord les responsabilités publiques. Pour lui, la majorité protestante ne pouvait tolérer que des gens qui prêtent allégeance au pape se voient confier des charges publiques, et pas davantage ceux qui refusent de prêter serment sur la Bible, comme les athées. Ces exclusions sont cohérentes avec la doctrine de la Lettre, mais elles sont à bonne distance de la question de l'athéisme dans le programme ECR. Ce programme n'enseigne, en effet, pas plus la foi que l'athéisme, pas plus la croyance que l'incroyance.

Je trouve piquant que nos objecteurs laïques ne semblent avoir aucun scrupule à présenter l'incroyance ou l'athéisme comme conciliable avec la laïcité mais qu'ils fassent une crise de nerfs parce qu'ils croient que le programme présente la croyance. Ils semblent prisonniers d'une représentation de l'enseignement qui s'apparente à de l'endoctrinement.

Je reconnais que certains, comme Jacques Godbout, en ont à dire à ce chapitre, mais cela les excuse-t-il de givrer à leur tour les fenêtres de nos écoles pour que les enfants ne voient pas les systèmes moraux et religieux des autres, sous prétexte qu'ils pourraient en être troublés et qu'ils devraient se limiter à apprendre les règles de la grammaire ou les théorèmes de la géométrie?

Prenons un exemple actuel: les jeunes ont vu les émeutes au Tibet, et si vous leur présentez, même au primaire, le lamaïsme tibétain et son cadre religieux, qui est le bouddhisme, cela a-t-il pour effet de les endoctriner et de les transformer en adeptes de la réincarnation? Soyons sérieux!

De la même manière, si vous présentez à un jeune une position non religieuse sur un sujet comme l'euthanasie ou l'avortement, cela a-t-il pour effet de l'empêcher de réfléchir sur les fondements spirituels, voire métaphysiques, de la vie ou de l'identité humaine? Ces militants laïques sont tellement habitués à l'endoctrinement, autant pour l'avoir subi que pour l'avoir pratiqué durant les années de plomb du marxisme officiel, qu'ils en voient les effets pernicieux partout! On peut être d'un avis différent et penser que la connaissance est au contraire la meilleure thérapie contre les positions rigides et les préjugés.

Les enseignants auront à cet égard une responsabilité importante: se tenant à bonne distance autant de la croyance que de l'incroyance, ne faisant la promotion ni de l'une ni de l'autre, ils auront à coeur de montrer ce que sont les positions religieuses et les positions séculières sur toutes les questions qui feront l'objet de leur travail avec les jeunes, et ce, en tenant compte du développement des jeunes de six à dix-sept ans. C'est un défi, mais c'est le seul possible.

Reconnaissance plus que tolérance

LD. Je vous ai entendu dire, lors d'un débat, que l'horizon d'ECR n'est pas d'abord la tolérance puisque la tolérance, c'est un minimum, c'est supporter l'autre. Vous préférez parler de «reconnaissance». Pourquoi?

GL. Bien qu'elle soit essentielle à l'exercice de la vie démocratique en raison de la nécessité de ne pas discriminer les personnes selon leurs croyances, la tolérance demeure une vertu négative. C'est une forme d'abstention, alors que le pluralisme moral et religieux de notre époque exige de nous une attitude plus active. C'est ce qui nous est proposé par des penseurs comme Axel Honneth, un philosophe qui s'inscrit dans la lignée de la théorie critique de Francfort.

Le concept de la reconnaissance est un héritage hégélien, chacun étant invité à reconnaître l'autre non seulement dans sa singularité mais aussi dans sa force spécifique: la société se constitue de cet exercice, comme l'ont si bien montré Charles Taylor et, plus récemment, Michel Seymour. Parmi les objectifs principaux du cours ECR, nous trouvons cette finalité de la reconnaissance de l'autre, placée en vis-à-vis avec la recherche du bien commun: la délibération démocratique qui attend le jeune à la sortie de l'école le trouvera en effet très démuni s'il n'a pas été formé à la considération de l'égalité de toutes les personnes en valeur et en dignité.

La force des préjugés, les discriminations toujours si faciles au sein de la majorité, la tyrannie des stéréotypes sur les cultures différentes, tout cela doit être contredit par un exercice rigoureux de la reconnaissance, et pas seulement par la tolérance.

C'est la raison pour laquelle les compétences sollicitées par le programme sont cohérentes: l'éthique conduit le jeune à la saisie des principes, la culture religieuse lui donne les connaissances pour saisir l'identité des autres et aussi, par une forme de réciprocité, la sienne propre. Le dialogue, enfin, constitue le terreau commun de la vie démocratique, c'est le socle principal du programme, et je pense que Locke, s'il en avait connu le concept, l'aurait encouragé!

***

Georges Leroux est professeur retraité au département de philosophie de l'UQAM. Il a publié en 2007 Éthique et culture religieuse - Arguments pour un programme (Fides) et a livré plus récemment son analyse des enjeux actuels dans Les Défis de la formation à l'éthique et à la culture religieuse (Québec, PUL, 2008, sous la direction de P. Lebuis et J.-P. Béland).

***

Vous avez des suggestions, un commentaire? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com..






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  • Stéphan Gauvin
    Abonné
    samedi 17 mai 2008 08h59
    A t-il raison?
    « Lui (M.Leroux) comme philosophe croit avoir raison,donc ce qu'il dit est vrai,(selon lui). Mais il y a en d'autres qui disent non il n'a pas raison. M. Leroux est au pouvoir et a le pouvoir de faire ce qu'il veux, il est minoritaire mais impose son choix personnel aux autres. Avant c'était les curés qui avaient ce pouvoir, mais lui et sa génération on enlevé ce pouvoir à l'église. Avant notre société étais en pleine expansion, depuis que cette génération à pris le pouvoir on est en déclin. Maintenant qui devront nous croire? Ceux qui on amené le déclin de notre culture ou ceux qui veulent la sauver? »

  • Renaud-Jules Deschênes
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 10h55
    Un des meilleurs philosophes québécois Georges Leroux
    « Le petit Georges à une tête bien faite comme disait Voltaire mais lui faire une place au Panthéon des meilleurs ressemble comme formule plus à du sport qu'à la pensée, dans la mesure ou un contradicteur du petit Georges est parfois plus fort que lui. Il en est ainsi du monde des idées. Vos échanges Robitaille-Leroux sur la Base Locke sont excellentes à mon point de vue. J'imagine que le (grand) Charles Taylor admirable pour vous ne vous laissent pas indifférents. Une des questions qu'il se pose en dehors du bien fondé de ce programme, c'est justement la compétence. Une religion au plan historique, rituel, symbolique, métaphysique semble présentée dans une alternative culturaliste et analogique parmi les autres. Le problème c'est la compétence de l'enseignant lorsqu'il doit sortir du manuel, du programme, du prédigéré technique des sciences éducatives. Les trois religions abrahamiques s'installent dans l'histoire de l'humanité à des périodes successives et éloignées, puis elles se croisent, s'assimilent, font la guerre se pillent des prophètes, des idées, des textes, elles sont associées aux politiques d'État, aux monarchies, se laîcisent et ainsi de suite. Comment un enseignant pourra-t-il mesurer l'impact d'une religion, ses fondements et son idéologie politique etc. Bref, la compétence, je n'y crois pas car elle n'existe même pas au niveau universitaire. Voyez Régis Debray qui fait des religions son cheval de bataille, son objet philosophique par excellence et qui répand l'inanité et l'ignorance d'un livre à l'autre. Imaginez un petit cul qui sort de l'Université et qui joue au perroquet avec un programme surgelé issu d'une bureaucratie un peu simplette. La prochaine étape sera, nous remplaçons les cours de religion par des cours de sexualité. En résumé, le programme prendra le chemin de la mode et de la vulgarité. Le monde de l'éducation est devenu vulgaire, populiste et creux. Renaud Jules Deschênes »

  • poisson marie-michelle
    Inscrite
    samedi 17 mai 2008 21h07
    Le MLQ injustement pris à parti
    « Le programme d'ECR, quoi qu'en pense M. Leroux, n'est pas parfait et mérite de sérieuses critiques. Le mouvement Laïque Québécois souhaite que le retrait du volet de formation en Culture Religieuse du nouveau programme et justifie sa position par des arguments rigoureux qui n'ont rien à voir avec un soit-disant "manque de tolérance" ou une prétendue "volonté d'endoctriner". Dans le texte ci-haut, M. Leroux attaque nommément le MLQ le caricaturant grossièrement. Cela mériterait un démenti formel et j'espère que Le Devoir saura faire connaître à ses lecteurs une version non-biaisée du principe démocratique de laïcité dont le MLQ fait la promotion.
    En attendant et pour éviter que des dommages plus grands ne soient faits à la bonne réputation du MLQ, j'invite les lecteurs du Devoir à prendre connaissance eux-mêmes, sur le site www.mlq.qc.ca. , des critiques formulées par le MLQ au sujet du programme ECR et des positions qui en découlent.
    Marie-Michelle Poisson
    vice-présidente du MLQ »

  • René-André Hervieux
    Abonné
    dimanche 18 mai 2008 08h16
    Article de Georges Leroux
    « Bon j'espère que tu vas apprécié l'article. Si jamis certaines choses ne sont pas claires, ne te gêne pas pour me demander des explications.
    Amitiés
    René »

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    dimanche 18 mai 2008 10h47
    Locke appliqué à aujourd'hui
    « Le philosophe Leroux remet à l'ordre du jour un philosophe qui a vécu au 17e siècle : John Locke. Il lui emprunte le concept de tolérance. Mais c'est pour immédiatement le dépasser en empruntant à Hegel un concept plus actif, celui de reconnaissance de l'autre. Je suis d'accord qu'il nous faut au Québec ne pas nous contenter de tolérer les différences. Nous avons, surtout à Montréal, une grande diversité culturelle et religieuse. Nous avons l'opportunité de côtoyer aussi bien des musulmans que des juifs, des hindouistes ou des bouddhistes, et de plus en plus d'athées déclarés et militants. Cela nous permet de développer notre tolérance envers la différence. Mais cela ne serait pas suffisant chez nous. Ce serait un début intéressant pour certains intégristes chrétiens des États-Unis. Nous n'en sommes heureusement plus là. La révolution tranquille nous a propulsés dans la diversité en commençant par nous faire rejeter en bloc les interdits religieux d'autrefois. D'où un problème inversé d'intolérance comme on l'a vu récemment à propos des accommodements dits raisonnables. Certaines fuites du rapport des commissaires Taylor et Bouchard semblent nous recommander l'ouverture face à la différence.

    J'ai eu la chance d'enseigner à des aînés de niveau collégial la philosophie des religions. La démarche que je proposais dépassait en effet tant la tolérance que l'ouverture à la différence. À ce moment-là, je n'adhérais plus à aucune religion, ce qui inquiétait fortement certaines personnes dont la foi reposait sur des certitudes confirmées par les autorités religieuses, catholiques en l'occurrence. Mais la plupart des aînés à qui je présentais ce cours avaient déjà fait leur propre démarche de questionnement religieux. C'était donc tant pour eux que pour moi un véritable régal que d'aller ensemble admirer le développement tant préhistorique qu'historique des différentes religions qui ont été le fait de tous les peuples de toutes les époques, même les plus reculées. Mircea Eliade allait jusqu'à écrire que l'homme est un animal religieux. Ce serait là sa principale différence d'avec les autres primates. Dès qu'il s'est levé debout, l'hominien aurait pu établir des distinctions fondamentales entre les concepts d'avant et d'arrière, de droite et de gauche, et surtout de haut et de bas, imaginant en haut des forces spirituelles bénéfiques et en bas des maléfiques. Des textes comme l'Épopée de Gilgamesh écrite en sumérien et en akkadien plus de deux mille ans avant le christianisme évoquait déjà la recherche d'immortalité et de déluge qui seront repris par le judaïsme et le christianisme. La mort et la résurrection d'Osiris en Égypte précédait aussi de plusieurs siècles la résurrection Christ. Ce n'est que pour des gens déjà fragiles dans leur foi que ces liens suscitent des inquiétudes. L'ancrage historique est fondamental tant pour la réflexion philosophique que pour l'adhésion de foi qui ne tombe pas des nues. Finalement, comme j'avais présenté la religion musulmane avec autant de respect que la religion catholique, une dame musulmane m'avait fait cadeau d'un très beau Coran édité par son père.

    Tolérance oui, ouverture aussi, mais un pas de plus me semble opportun. Donc reconnaissance de l'autre comme valable, même si l'on n'adhère pas à ses rituels et à ses dogmes. Voilà ce qui me semble capital pour les enseignants de ce nouveau programme. Mais les jeunes nouvellement formés à la hâte pour enseigner ce programme dans toutes les écoles et à tous les niveaux du primaire et du secondaire, seront-ils à la hauteur de la tâche titanesque qui leur échouera ? Je me permets d'en douter fortement. Et je reprendrais les arguments présentés par un autre lecteur du Devoir. Si un Régis Debray n'a pas toujours une parfaite intégration de tout ce qu'il écrit sur les religions, comment un «ti-cul» (sic) pourra-t-il quitter le manuel et aider les jeunes à développer leur propre synthèse religieuse ? On me dira que ce n'est pas là l'objectif du programme. D'accord, mais tant qu'à donner une série d'informations non intégrées, aussi bien ne pas en donner du tout et laisser la vie et le milieu apporter au jeune les réponses à mesure que se poseront les questions. Locke faisait allusion à des processus d'apprentissage qui se rapportent à la connaissance de soi, à d'autres processus qui aident à lier une expérience à une autre, à d'autres enfin qui se rapportent à l'observation scientifique et à la science de la nature. Toutes ces intégrations devraient déjà être le fait de l'enseignant. Je me permettrais donc de suggérer au ministère de l'éducation d'engager des professeurs à la retraite qui aimaient les jeunes et savaient respecter déjà leurs différences individuelles. Ils seraient en mesure d'appliquer concrètement l'esprit de ce nouveau programme : la reconnaissance active des différences. »

  • Bernard La Riviere
    Abonné
    dimanche 18 mai 2008 15h49
    Une tolérance neutre mais très XXIe siècle
    « Le protestant anglais, John Locke, propose que les différentes Églises protestantes se tolèrent entre elles. Bonne idée, pour les protestants. Les catholiques et les athées aiment moins, mais, vous savez, dans ce genre de choses, l'époque explique tout.
    Expliquons alors les cours d'ECR par notre époque. Les monothéismes ont décidé de se tolérer à notre époque, là où ils le peuvent. Et pourquoi pas les hindous et les bouddhistes.
    Mais les athées, ça, ça reste délicat. Un fonctionnaire de l'éducation disait récemment à un journaliste que le mot «athée» a une connotation négative et voilà pourquoi il ne se trouve pas dans le programme. Ainsi toutes les religions sont conciliables avec la laïcité «ouverte» mais pas l'athéisme.
    Lorsque notre ami Georges Leroux dit que les enseignants doivent se tenir «à bonne distance autant de la croyance que de l'incroyance», que signifie le mot incroyance dans sa phrase? Georges Leroux dit un peu plus loin «position séculière»: la connotation est positive. Mais comment dit-on: «qui ne croit en aucun dieu»? Cela est-il toléré aujourd'hui? Les enfants devraient-ils en entendre parler pour pouvoir reconnaître cette possibilité? Cela ramollirait-il chez eux le risque de positions rigides et de préjugés à l'égard des athées et de «l'intégrisme laïque»? »

  • Michelle Bergeron
    Abonné
    dimanche 18 mai 2008 16h52
    Croire au respect de soi et des autres.
    « Devons-nous absolument passé par les croyances religieuses pour avoir un sens moral? À ma connaissance non mais plutôt inné chez la majorité des humains. Le respect de soi et des autres accompagnés par des principes de démocratie serait à mes yeux le meilleurs choix pour un état qui se veut laïque. Les religions sont déjà omniprésentes dans l'histoire et la culture des peuples où c'est l'endroit et le moment d'élaborer sur le sujet. Un cours spécifiques sur les différentes religion laisse entendre qu'ils devront faire un choix devant ces buffets à volonté. N'est t'il pas le rôle de l'état de favoriser le respect de soi, des autres associé à la compréhension des principes de la démocratie héritage religieux pour cause du manque flagrant de ceux-ci. L'interventionniste de l'état va trop loin. Un état laïque à le devoir de laisser aux parents et tuteurs le choix d'une éducation religieuse. D'Autant plus que la naissance de la pensée abstraite commence à 12 ans, et la majorité à 18 ans. Laissons-les fruits mûrirs n'est ce pas là une question d'éthique... »

  • Pierre Zwngli
    Inscrit
    lundi 19 mai 2008 06h50
    Assomant
    « Quand j'ai commencé à lire que le cours ECR ne pouvant exister que dans un climat de laïcité donc le cours d'ECR était tolérant, j'ai décroché.

    C'est vraiment nul : d'une part une multiplicité de cours (même relgieux) peuvent s'imaginer dans une école laïque (les Belges le font dans les écoles publiques laïques), ensuite imposer à tous, même dans les écoles confessionnelles ce que le Monopole de l'Enseignement désire en matière de transmission de valeurs et d'éthiques n'est pas de la tolérance. »

  • Claude Michaud
    Abonné
    lundi 19 mai 2008 14h08
    Claude.michaud@uottawa. ca Identité de l'autre ... et la mienne ?
    « La réflexion du professeur Leroux est très stimulante. Il me reste en question particulière: Je cite ce que dit l'article: «La culture religieuse lui donne les connaissances pour saisir l''identité des autres et aussi, par une forme de réciprocité, la sienne propre». Comment peut s'articuler concrètement cette réciprocité en vue de la réflexion sur sa propre identité compte tenu du fait qu'elle contribue à la définition de sa vision personnelle avec tout ce que cela implique d'affectif?
    Un gros merci!
    Claude Michaud »

  • roger girard
    Abonné
    dimanche 25 mai 2008 08h15
    Devoir de philo... ou d'apologétique?
    « Contrairement à la majorité des articles offerts dans le cadre du «Devoir de philo», le présent article laisse un arrière-goût de plaidoyer justificateur. Est-ce la faute de l'auteur de l'article ou de l'interviewé? Peu importe, le dit programme d'Éthique et de culture religieuse soulève suffisamment de questions fondamentales pour que l'on prenne le temps de les considérer au lieu d'en appeler à l'autorité de Locke ou autres pour simplement le défendre.

    Quelle connaissance des religions et des courants séculiers serait porteuse de tolérance et d'harmonie sociale? Quel rapport aux savoirs religieux et philosophiques doit promouvoir l'école pour favoriser le développement de l'intelligence et la structuration de l'identité? La difficulté appréhendée face au pluralisme religieux représente-t-elle la même chose chez les adultes et chez les jeunes? La culture religieuse est-elle soluble dans l'éthique? Quelle place accorder à la culture religieuse en éducation scolaire? Pourquoi a-t-il été nécessaire d'ajouter les deux grandes finalités sur «la reconnaissance de l'autre» et sur «la recherche du bien commun» en plus des compétences disciplinaires qui, dans les autres programmes, suffisent à orienter les apprentissages? Est-il réaliste de demander aux enseignants et enseignantes de pallier par leur «posture professionnelle» les carences conceptuelles et pédagogiques du programme?

    Pour diverses raisons, il est permis de douter que le célèbre penseur britannique eût «encouragé l'adoption de cet enseignement».

    D'abord, sa promotion de la tolérance s'enracinait dans une pensée sociale profondément religieuse. C'est ce que rappelle clairement Guy Boisson (http://www.marieweblog.com/log/index.php?post/2006/10/12/426-la) :« Pour John Locke cependant, protestant convaincu, la tolérance est avant toute chose une exigence de la foi elle-même. L'acte religieux implique par nature une sincérité intérieure absolue du sujet qui est incompatible avec toute forme de contrainte : ''Je peux m'enrichir à faire un métier qui me déplaît, me guérir en absorbant des remèdes qui me dégoûtent, je ne peux faire mon salut en pratiquant une religion que j'abhorre.'' (Lettre sur la Tolérance, p.187). » On doit donc éviter un certain télescopage historique en abordant Locke, car ce dernier ne loge aucunement à l'enseigne de la pensée républicaine laïque.

    De plus, l'éducation ne relevait pas de la responsabilité publique comme aujourd'hui, les premières grandes organisations d'enseignement scolaire émergeant d'ailleurs le plus souvent de motivations religieuses. Pour lui, le liens à l'État reposait davantage sur le besoin de préserver la sécurité et la prospérité que sur un «contrat social» à la manière de Rousseau ou sur des «valeurs communes publiques» que l'on évoque couramment aujourd'hui. Dans son approche empiriste, la question de l'État n'est aucunement affaire de «foi» ou de sentiment d'appartenance à développer chez les membres. Il aurait sans douter sursauter de lire que «la tolérance est la responsabilité du magistère de l'État», comme si l'État avait une fonction d'enseignement à l'instar des religions... Le magistrat civil n'aurait pas à intervenir sur ce qui relève de l'intériorité des personnes mais sur ce qui permet aux personnes de mener une vie harmonieuse, prospère et conforme aux principes spirituels qui les animent.

    La prise en charge de l'éducation par l'État comporte évidemment une nouvelle donne bien étrangère à Locke. S'il avait été confronté au défi contemporain de l'enseignement relatif à la religion, il aurait sans doute été séduit par le système français qui dresse une frontière bien claire entre le domaine civil et public et le domaine convictionnel et privé, se limitant à aborder le «fait religieux» au fil des diverses disciplines sans élaborer un programme distinctif à cet égard. Le système belge aurait pu répondre tout autant à ses critères au plan de la pratique de la tolérance, puisque le pouvoir public ne s'engage pas sur un contenu qui, dans la perspective lockienne, ne lui appartient aucunement. Le système britannique, qui a su rallier dans une même entreprise les groupes qui agissaient séparément ou qui étaient laissés de côté, attirerait aussi sa sympathie puisqu'une même éducation est offerte à tous les jeunes. Il trouverait peut-être alors le futur programme québécois, bien que paré des «meilleurs principes du monde», assez faible au plan du réalisme pédagogiques et peu en mesure de répondre aux situations vécues dans les divers milieux (En Grande-Bretagne, le programme Religious Education est précisé et supervisé par des comités régionaux). Il serait sans doute surpris, lui qui faisait face à de graves intolérances politiques et religieuses, de constater l'emphase mise sur notre contexte de pluralité religieuse pour justifier tout un appareillage qui risque de déformer la réalité sociale et de détourner des enjeux éducatifs plus essentiels. Lui-même formé à la pratique médicale, il devait s'appliquer à approfondir le diagnostic avant de proposer un traitement. En fin de compte, quand on résiste à la tentation d'accorder aux propos de Locke une valeur universelle plutôt désincarnée, il est raisonnable de penser qu'il aurait pu tout autant privilégier notre régime d'options en vigueur depuis quelques décennies et qui, malgré ses difficultés organisationnelles, ne comportaient pas tous les torts dont ses détracteurs l'ont affublés.

    Pour conclure, signalons qu'il est paradoxal, pour justifier le programme, de recourir à ce que le programme lui-même considère comme nuisible à une bonne pratique du dialogue. En effet, dès le primaire, le programme présente comme «obstacle au dialogue» le recours à «l'argument d'autorité» : c'est là un élément de contenu prescriptif, parmi les «procédés susceptibles d'entraver le dialogue». Alors, que penser de l'argumentation soumise dans ce «devoir de philo» au regard de la cause défendue? Et que penser de ce programme censé offrir un cadre éducatif répondant aux attentes de la population?

    Roger Girard (http://www.ethiqueetculturereligieuse.blogspot.com)
    Ex-enseignant et chercheur en éducation »

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