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Sherbrooke - Des philosophes bien encadrés

«Nous essayons de travailler aujourd'hui en éthique sur des terrains concrets»

Pierre Vallée   26 avril 2008  Éducation
Les professeurs ne sont pas les seuls à faire de la recherche universitaire. Dans le cadre de la maîtrise et du doctorat, les étudiants en font aussi. Comment ces derniers sont-ils encadrés par les premiers? Et dans un domaine aussi particulier que la philosophie, quel type de recherche universitaire y fait-on?

Dans les domaines des sciences pures et appliquées, les travaux de recherche des étudiants se font souvent dans le cadre d'un projet de recherche mené par un professeur. Ils sont alors en quelque sorte intégrés à une équipe de recherche. Mais dans le domaine des sciences sociales, comme en philosophie, ce n'est pas ce modèle de recherche qui prédomine.

«En sciences sociales, le professeur dispose de plus de flexibilité quant aux domaines d'intérêt, explique Alain Létourneau, professeur et directeur du département de philosophie de l'Université de Sherbrooke. Ensuite, les projets de recherche se font plus souvent à l'initiative des étudiants. Les professeurs ont évidemment leur champ de pratique propre et leur champ de recherche particulier. Les étudiants ont donc avantage à s'adresser à un professeur qui partage leurs intérêts.»

Dans certains cas, l'étudiant débarque chez le professeur avec une idée claire de la recherche qu'il veut entreprendre. D'autres fois, le projet est plus flou. «Dans ce cas, ce sont les échanges et le va-et-vient entre le professeur et l'étudiant qui permettront de définir le projet de recherche. On peut aussi parfois suggérer ou proposer des pistes de recherche.»

Une fois le sujet de la recherche bien cerné, l'étudiant et le professeur signent une entente. «Cette entente dresse la liste des lectures dirigées, des séminaires à faire, de l'horaire des rencontres entre le professeur et l'étudiant. Cette entente établit le cadre et le type d'accompagnement que fournira le professeur. Les ententes se font cas par cas et tiennent compte des conditions particulières de chacun.» Et ces ententes ne se limitent pas seulement à la portion recherche. «L'étudiant n'est pas laissé à lui-même dès qu'il commence à rédiger son mémoire ou sa thèse. Il peut consulter le professeur et celui-ci peut réagir au texte. D'ailleurs, les ententes prévoient un calendrier de livraison du mémoire ou du doctorat, par exemple, en exigeant que le premier chapitre soit livré à une date précise.»

Recherche en philosophie

D'emblée, on pourrait croire que la recherche en philosophie est repliée sur elle-même, c'est-à-dire que l'objet de la recherche concerne la philosophie, qu'il s'agisse de l'histoire de la philosophie, d'une relecture des grands philosophes ou encore des recherches effectuées dans certaines disciplines propres à la philosophie, telles l'épistémologie et la métaphysique. Cette recherche, qu'on pourrait qualifier de classique, existe bel et bien, mais elle n'est plus la seule. D'autres recherches, plus actuelles, la côtoient.

Un simple coup d'oeil sur les secteurs de recherche du département de philosophie de l'Université de Sherbrooke suffit pour s'en convaincre. Des 15 domaines de recherche inscrits, 12 se rapportent à l'éthique et se déclinent sur plusieurs modes, allant de l'éthique politique à l'éthique des communications organisationnelles et dans l'espace public, en passant par l'éthique économique et sociale.

«Nous essayons de travailler aujourd'hui en éthique sur des terrains concrets, souligne Alain Létourneau, et de réfléchir à des secteurs de pratique et d'action. Par exemple, nous avons une recherche qui porte sur l'éthique de l'accompagnement thérapeutique en fin de vie et une autre sur l'éthique de l'enquête en cas de harcèlement sexuel.»

On pourrait appeler cette approche de «l'éthique appliquée». Et elle n'est pas fortuite et explique la particularité de la clientèle du département de philosophie de l'Université de Sherbrooke. «C'est dans ce sens que nous travaillons. Nous avons deux clientèles au département. La première arrive du cégep et s'intéresse davantage à la théorie. Mais la deuxième clientèle comprend des personnes qui sont encore sur le marché du travail — avocats, gestionnaires, fonctionnaires — et qui viennent se spécialiser en éthique. Pour ces personnes, l'éthique sert à mieux comprendre les enjeux, les règles et les valeurs, les moyens et les fins de leur pratique professionnelle.»

Une philosophie nouvelle

Cette approche de l'éthique appliquée suppose aussi une nouvelle façon de concevoir la philosophie. «Ce n'est plus de la philosophie contemplative ni de la philosophie morale où l'on décide de ce qui devrait être. Il s'agit plutôt de faire progresser les pratiques.» Prenons par exemple le cas du harcèlement psychologique. «Comment mène-t-on une enquête pour du harcèlement psychologique? Où sont les règles et les normes? C'est un domaine nouveau et la philosophie peut apporter un éclairage. Elle peut permettre de cartographier la pratique.»

Mais cette nouvelle philosophie, selon Alain Létourneau, se doit d'être pratique et sociale. «C'est une philosophie en prise sur la société. Une philosophie qui sert à quelque chose. La question que l'on doit se poser est la suivante: avons-nous besoin d'une autre thèse sur Emmanuel Kant? Je ne dis pas que cela n'est pas utile et que cela ne peut ajouter un nouvel éclairage, mais est-ce que c'est bien la philosophie que nous voulons? Comment voit-on la philosophie? Moi, je la définis comme une aide à la réflexion sociale et empirique. Quels sont les enjeux, les priorités, les normes, les choix et les finalités de nos actions?»

Cette nouvelle approche suppose aussi que la philosophie, et le philosophe, se rapprochent des autres disciplines. «Il faut être en discussion avec les autres disciplines, et il faut aussi travailler de façon multidisciplinaire. Par exemple, en éthique biomédicale, il faut parler avec le biologiste ou le biochimiste. Il faut se rapprocher des terrains et travailler avec les autres acteurs. Il faut tenir compte de leurs réalités avant d'apporter notre éclairage de philosophe. Le philosophe doit bien s'informer du dossier avant de se prononcer. L'éthique ne peut pas être un idéal à atteindre conçu dans le vide.»

Alain Létourneau plaide aussi pour une intervention plus précoce du philosophe dans les dossiers. «Nous devons intervenir en amont du problème plutôt qu'en aval, comme c'est trop souvent le cas. Si on le faisait, la philosophie pourrait alors servir à la prise en compte des conséquences de l'action envisagée.»

Collaborateur du Devoir






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  • Renaud-Jules Deschênes
    Inscrit
    samedi 26 avril 2008 12h06
    Futurs fonctionnaires et flics une Université vous encadre
    Quelle philosophie nouvelle, plutôt des jeunes qui cherchent la nouveauté là où elle n'est pas. La philosophie contemplative c'est quoi ? Je pense que lorsqu'on cherche avec les outils de la multidisciplinarité, ou qu'il y a crainte des abstractions et que tout l'argumentaire d'un texte est basé sur des applications empiriques. De deux choses l'une, ou bien l'on craint le corpus millénaire de la Philosophie ou bien au nom de celle-ci, on cherche à former des travailleurs sociaux

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    dimanche 27 avril 2008 21h24
    Contempler et agir
    Cette approche axée sur l'intervention pratique comporte de grands avantages. Mais peut-on vraiment la qualifier de philosophique ? Au sens large oui. C'est ce que souligne l'étymologie du terme : amour de la sagesse. Dans ce sens large donc, tous ces projets axés sur l'éthique pratique sont une façon très intéressante de faire de la philosophie. Mais j'espère qu'on aura auparavant réellement fait ses classes, appris au moins les grandes idées développées depuis vingt-cinq siècles de réflexion théorique autant dans le domaine de l'éthique que dans celui de la cosmologie ou de la métaphysique. Ce qui me rassure dans cette nouvelle orientation, c'est l'accent sur la multidisciplinarité. Autrement dit, la philosophie n'a plus besoin de se cantonner dans la contemplation des idées. Elle a même l'obligation de faire appel à différentes sciences pour mieux connaître cet animal qu'Aristote disait raisonnable. Si sa réflexion peut conduire à une action mieux intégrée humainement, tant mieux. Ou même, comme le suggère Pierre Vallée, «intervenir en amont du problème.»

    Il ne faudrait quand même pas que la philosophie universitaire s'en tienne à cette approche proactive. Ce serait réducteur. Le courant plus contemplatif devrait aussi pouvoir se développer dans une même université. Autrement le terme de philosophie serait abusif. Celui de sciences sociales serait plus juste.

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