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L'entrevue - Panne de leadership

Clairandrée Cauchy   21 avril 2008  Éducation
Paul Gérin-Lajoie, père du système moderne d’éducation au Québec.
Photo : Jacques Nadeau
Paul Gérin-Lajoie, père du système moderne d’éducation au Québec.
Premier titulaire du ministère de l'Éducation du Québec, père de la doctrine qui inspire toujours la conduite des relations internationales québécoises, ancien président de l'Agence canadienne de développement international (ACDI), président de la fondation qui porte son nom et qui favorise le développement de l'éducation dans le tiers-monde, Paul Gérin-Lajoie suit encore de près les débats publics en éducation. D'ailleurs, il s'exprimait récemment sur la pertinence des commissions scolaires. Rencontre avec le révolutionnaire tranquille qui a mis au monde le système d'éducation québécois.

Figure de proue de la Révolution tranquille, Paul Gérin-Lajoie constate que de grandes réformes comme celles que le Québec a connues dans les années 1960 ne seraient plus possibles aujourd'hui. L'opinion publique est maintenant plus morcelée, on ne prend plus le temps de laisser «mûrir les idées», fait-il observer.

«On a pu aller plus vite [dans l'implantation des réformes] parce que les idées étaient mûries», souligne celui qui a mis au monde le ministère de l'Éducation en 1964 et jeté les bases du système d'éducation moderne, implanté en moins d'une décennie. Les idées de la Révolution tranquille qui ont commencé à circuler dès l'après-guerre, grâce à des leaders d'opinion comme le père Georges-Henri Lévesque, étaient à point lorsque l'heure de leur mise en oeuvre a sonné, avec l'élection du gouvernement de Jean Lesage en 1960.

Cet état d'esprit collectif ne trouve pas son équivalent dans le Québec du troisième millénaire. «Il n'y a pas de gens pour provoquer la cohérence dans l'opinion publique. La cohérence, c'est rare qu'elle vienne seule. Dans les pays en voie de développement, où il y a la guerre ou des événements majeurs comme cela, il peut y avoir une cohérence qui se forme toute seule. Mais dans des pays riches comme le nôtre [...], c'est beaucoup plus difficile d'avoir une certaine cohérence», fait remarquer M. Gérin-Lajoie.

La raison de cette dispersion de l'opinion publique? Le «manque de leadership», avance le père du système moderne d'éducation, qui vise non seulement les politiciens, mais aussi les universitaires. «On a de petits leaderships individuels, par quartier, pour ainsi dire. Mais on n'a pas de leadership global comme on en a eu par le passé», dit-il, déplorant l'absence de projet de société. «Enfin, les péquistes en ont un, mais parfois on se le demande même», laisse tomber l'ex-politicien, encore prompt à décocher une flèche partisane.

Il illustre l'éparpillement de la société québécoise par la multiplication des groupes communautaires de toutes sortes. «On est intéressé à la mère et à l'enfant autant qu'à l'environnement. Pourquoi est-ce qu'il faut des groupements séparés dans chacun des cas? [...] Quand on pense à tous les groupements communautaires qui ont chacun leur objectif, mis ensemble et ordonnés, intégrés, cela ferait un fichu beau projet de société», affirme celui qui a conservé une vision systémique de la société.

Fier de l'accessibilité

S'il s'est illustré dans le domaine des relations internationales en énonçant la doctrine voulant que le Québec puisse intervenir sur la scène mondiale dans les domaines relevant de ses compétences, ainsi que dans le secteur du développement international, notamment en présidant l'ACDI pendant sept ans, c'est avant tout son passage au ministère de la Jeunesse puis au tout nouveau ministère de l'Éducation qui a marqué sa carrière.

La plus grande fierté de ce révolutionnaire tranquille a été «de permettre à tous les enfants du Québec, du nord au sud, de l'est à l'ouest, sur les îles comme sur la terre ferme, d'accéder à l'école primaire, secondaire, et même au cégep. Aux îles de la Madeleine, ils ont accès à un cégep, c'est quelque chose d'extraordinaire.»

Ce principe est demeuré une des pierres d'assise du système d'éducation, nullement entaché, à ses yeux, par les récentes augmentations des droits de scolarité. «Le système de bourses compense largement. On vit dans une société nord-américaine, et non en Europe, où l'université est gratuite», fait valoir celui qui a bénéficié de la prestigieuse bourse Rhodes pour effectuer un doctorat en droit constitutionnel à l'Université Oxford.

Ses convictions en faveur de l'accessibilité à l'éducation s'inscrivent dans la lignée de sa grand-mère, la célèbre féministe Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, qui revendiquait une éducation classique pour sa fille, ce qui était à l'époque réservé aux garçons. L'effet de la démocratisation de l'éducation sur l'émancipation des femmes constitue pour lui une des grandes avancées de la Révolution tranquille. «Cela a changé le Québec. Il y a maintenant la moitié de femmes dans les facultés de médecine, par exemples», rappelle-t-il avec enthousiasme, saluant au passage la parité de l'actuel Conseil des ministres.

Une légère déception assombrit néanmoins cette fierté. Le premier titulaire du ministère de l'Éducation a le sentiment que les livres d'histoire ne reconnaissent pas à sa juste valeur l'importance qu'a eue le système d'éducation dans le développement du Québec. La cause qu'il a défendue a parfois été un peu éclipsée par la nationalisation de l'hydroélectricité et le charisme de celui qui l'a pilotée, René Lévesque. «Il jouait beaucoup sur les sentiments, alors que, moi, j'étais beaucoup plus rationnel», constate l'octogénaire, sans trop s'étendre sur le sujet.

Son engagement s'inscrit dans la durée. L'homme de 88 ans, au dos voûté et à l'abondante chevelure d'un blanc lumineux, ne connaît pas la retraite. Plusieurs jours par semaine, il se rend aux bureaux de la Fondation Paul-Gérin-Lajoie dont il préside encore le conseil d'administration.

L'organisme, fondé en 1977 par certains de ses proches collaborateurs, contribue au développement de l'éducation, principalement en Afrique francophone et en Haïti. «Je vise à aider les gens du tiers-monde à faire leur propre révolution tranquille en éducation, en commençant par emmener tous les enfants à l'école, avec des professeurs convenablement formés», explique-t-il, précisant que la fondation privilégie un maillage de l'expertise locale et québécoise et non la prise en charge des écoles par des professionnels québécois.

Au crépuscule de sa vie, l'ancien homme politique reconnaît toutefois que certaines de ses ambitions pour le Québec ne seront jamais satisfaites. Comme celle de voir le Québec intervenir de plein droit sur la scène internationale : «Cela demanderait un amendement à la Constitution, un chambardement complet, un vrai statut particulier pour le Québec. Ce n'est pas réaliste de mon vivant», croit l'homme qui se réjouit néanmoins que l'actuel gouvernement fédéral ait consenti à intégrer un représentant québécois au sein de la délégation canadienne à l'UNESCO. «On dira que ce n'est pas gros, mais c'est comme en éducation : chaque enfant qu'on forme, c'est un analphabète de moins», conclut ce pilier de la Révolution tranquille.






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  • Michel Lebel
    Inscrit
    lundi 21 avril 2008 06h20
    Des réserves importantes!
    « Je me méfie beaucoup des personnes qui prônent des projets de société, des solutions globales grâce à un leadership fort. En général, tout cela mène à la catatrophe ou c'est bidon. Les solutions relevant de l'utopie ont de fait plutôt des lendemains qui déchantent. De nos jours, les Québécois sont renvoyés à eux-mêmes, ce qui a ses très bons côtés. La solution miracle n'est plus! Avec cette fin des illusions, les changements, à terme, seront plus réels, plus profonds. La politique devrait suivre. Quant à Paul Gérin-Lajoie, il a fait beaucoup en matière d'éducation, avec de bons et de moins bons coups. En ce domaine comme ailleurs, la modestie doit cependant demeurer de mise. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 21 avril 2008 08h02
    Contradiction fédéraliste
    « Il est écrit plus haut : «l'ancien homme politique reconnaît toutefois que certaines de ses ambitions pour le Québec ne seront jamais satisfaites. Comme celle de voir le Québec intervenir de plein droit sur la scène internationale»

    Wow, cet homme est full-fédéraliste. Suite à ça, comment est-ce qu'il peut penser que le Québec pourrait intervenir de plein droit sur la scène internationale ? M. Gétin-Lajoie parle de manque de leadership mais lui, manque un peu ce cohérence à ce chapître. Il avait le choix de suivre M. Lévesque au PQ mais ça prenait du leadership pour faire ça. »

  • Simone S. Fabre
    Abonnée
    lundi 21 avril 2008 08h17
    Aide et accessibilité
    « Bravo d'avoir permis l'accès à l'école primaire, secondaire à TOUS les enfants du Québec et pour une aide apportée au "gens des Pays du Tiers-Monde pour faire leur révolution tranquille en éducation" mais qu'en est-il de l'aide à apporter aux Communautés autochtones du territoire du Québec, brimées et délaissées ? Le taux de natalité est élevé. Donnons leur toute l'éducation et la formation nécesaires, pour que le Québec bénéficie un jour d'une main-d'oeuvre d'ici dont il a besoin au lieu de distribuer des BS. »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 09h31
    Histoire ignorée
    « « Les livres d'histoire ne reconnaissent pas à sa juste valeur l'importance qu'a eue le système d'éducation dans le développement du Québec », affirme Paul Gérin-Lajoie. Ni que l'Église n'a accepté sa création qu'à la condition d'avoir un droit de regard absolu sur les contenus d'enseignement appelés programmes d'études. Une révolution tranquilisée dont les élèves et étudiants d'aujourd'hui n'ont aucune idée.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • Denis Biron
    Inscrit
    lundi 21 avril 2008 09h39
    La pensée d'un minioritaire ...
    « Monsieur Gérin-Lajoie demeure et demeurera toujours un fédéraliste convaincu, pour un Québec minoritaire dans un Canada centralisateur.

    À l'intérieur de la Confédération Canadienne, le Québec ne sera jamais présent sur la scène internationale sans le "grand-frère" d'Ottawa devant lui.

    Seuls les pays souverains politiquement peuvent occuper une place parmi les États indépendants.

    D. Biron. »

  • Jacques Thibault
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 10h02
    La sagesse
    « On devrait écouter très sérieusement nos ainés, ils ont du vécu et l'expérience de leur vie apporte toujours un aspect nouveau à tout problême de société. Merci monsieur Gérin-Lajoie, de garder toujours cette flamme qui vous animait il n'y a pas si longtemps et encore bravo. »

  • Pierre Samuel
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 10h15
    Paul Gérin-Lajoie: visionnaire pragmatique!
    « Ce grand innovateur pragmatique qu'est M. Gérin-Lajoie aborde un point majeur en affirmant qu'il ne peut plus exister dans le Québec éclaté d'aujourd'hui "d'état d'esprit collectif", étant donné la multiplication d'intérêts divergents à la remorque du "chacun pour soi", d'où cet inconciliable "leadership global" contraire aux valeurs d'intégration et de solidarité communes illusoires! »

  • André Provost
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 11h22
    Le modèle québécois est encore possible !
    « Monsieur Paul Gérin-Lajoie, artisan de la révolution tranquile, garde tous les mérites d'un grand homme d'action. Cependant, il n'a pas suffisamment veiller sur notre langue pour sauver notre nation. Il aurait pu se rendre compte que dès 1960, un très grand savant était déjà à l'oeuvre chez-nous. Ernest Richer, en effet, linguiste exceptionnel et pédagogue novateur, par son excellente méthode d'analyse syntaxique, initiait le renouvellement de l'enseignement de notre langue, en garantissant la maîtrise à tous les élèves, dès les quatre premières années du cours primaire.

    Malheureusement, ce grand maître a été ignoré de nos instances ministérielles et caché aux yeux des enseignants. De plus, nos linguistes universitaires tardent à le reconnaître et nos départements de sciences de l'éducation ne sont pas encore initiés au système Richer d'analyse syntaxique. Nous croyons, cependant, qu'il est possible de corriger le tir, avec un peu de bonne volonté de la part de nos universitaires et du ministère de l'éducation.

    Le Cercle Ernesr-Richer, détient tous les outils pour ce faire. Nous n'aurons pas l'outrecuidance de prétendre que l'analyse structurale selon le système Richer fait des miracles: nous répétons simplement que ce sont les enfants eux-mêmes qui nous font voir qu'ils sont capables de hautes performances, dès que et pourvu que les pédagogues leur fournissent un instrument adéquat.

    André Provost mapl7@hotmail.com »

  • Ernesto Sanchez Cortés
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 11h55
    Charnière ou chimère ?
    « C'est toujours émouvant d'écouter un grand témoin d'une époque (la modernité) faire le constat (Il n'y a pas de gens pour provoquer la cohérence dans l'opinion publique) qui montre qu'on est à la charnière de deux époques. Le flambeau attend le porteur qui prolongera ce souffle dans la post-modernité. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 21 avril 2008 13h45
    @ Denis Biron
    « M. Biron, vous écrivez : «À l'intérieur de la Confédération Canadienne, le Québec ne sera jamais présent sur la scène internationale sans le "grand-frère" d'Ottawa devant lui.»

    Pour commencer, nous ne faisons pas, malgré ce qui est écrit à certains endroits officiels, partie d'une confédération mais d'une fédération. Une confédération est formée d'États souverains qui confient certains pouvoirs qui font leur affaire à un organisme central "confirmer dans son dictionnaire préféré". C'est complètement le contraire d'une fédération de provinces qui sont subordonnées au pouvoir central comme c'est le cas au Canada. Le Québec serait bien content avec une vrais confédération qui nous permettrait d'avoir une majorité à un référendum et qui assurerait la culture et la langue française au Québec.

    Pour le reste, je suis entièrement d'accord avec vous. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 21 avril 2008 13h47
    @ Denis Biron
    « M. Biron, vous écrivez : «À l'intérieur de la Confédération Canadienne, le Québec ne sera jamais présent sur la scène internationale sans le "grand-frère" d'Ottawa devant lui.»

    Pour commencer, nous ne faisons pas, malgré ce qui est écrit à certains endroits officiels, partie d'une confédération mais d'une fédération. Une confédération est formée d'États souverains qui confient certains pouvoirs qui font leur affaire à un organisme central "confirmer dans son dictionnaire préféré". C'est complètement le contraire d'une fédération de provinces qui sont subordonnées au pouvoir central comme c'est le cas au Canada. Le Québec serait bien content avec une vrais confédération qui nous permettrait d'avoir une majorité à un référendum et qui assurerait la culture et la langue française au Québec.

    Pour le reste, je suis entièrement d'accord avec vous. »

  • yves archambault
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 23h25
    culotté!
    « quand j'entends un vieux fédéraliste me dire à moi que je n'ai pas de projet de société. je reste calme et je continue à travailler pour l'indépendance du québec... un projet de société que les seychelle ont réalisé.
    yves archambault »

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