Le capharnaüm
Vue de l'extérieur, l'école n'a rien du pré verdoyant où il fait bon lire et écrire. Elle ressemble plutôt à une zone de crise, sorte de salle d'urgence version scolaire où voguent les problèmes et manquent les ressources. Au nom des enfants, qui restent stationnés là pendant plus de dix ans, de grâce, trouvons de vraies solutions à de véritables problèmes!
L'école québécoise? Si on se fie au discours ambiant, c'est un véritable bric-à-brac. Une réforme chancelante, des enseignants à bout de souffle, des édifices croulants, des hordes de décrocheurs et surtout, surtout, des élèves en difficulté. Ne cherchez pas l'élève moyen ou doué, sans histoire ni problème: on chuchote qu'il est en bonne voie de devenir l'exception qui confirme la règle.
Cauchemar des uns, hantise des autres, ces élèves camouflés sous l'affreux acronyme EHDAA regroupent les handicapés, les élèves ayant des troubles de comportement et tous ceux qui présentent des difficultés d'apprentissage. Les évaluations conservatrices évoquent 16 % de la population scolaire. Mais un seul de ceux-là en vaut parfois cinq autres!
Au nom du bien de ces gamins, le Québec a fait le choix de l'intégration. Ainsi, lorsque le contexte le permet sans préjudice pour les autres ni pour l'enfant lui-même, on mêlera ce petit en détresse à l'ensemble de ses camarades, moyennant le soutien nécessaire. Il s'agit du gros bon sens: un choix social d'inclusion et d'ouverture qui profite non seulement à l'élève intégré mais aussi aux compagnons de fortune.
Soumis à l'épreuve du réel, ce beau principe s'écroule lamentablement. Car nous avons jadis fait un choix dont nous n'assumons pas les coûts. Un remaniement doit s'opérer, qu'il s'agisse d'un ajout — considérable! — de ressources dans les écoles, d'une réorganisation majeure du travail, d'un dépistage précoce (à la garderie, incubateur de l'école?) ou d'un ajustement de la formation des futurs maîtres à l'université, où les cours en adaptation scolaire comptent pour des miettes.
Le défi est d'envergure: il est quasi impossible d'appliquer une recette uniforme à une réalité aussi hétérogène. En matière d'intégration, le «cas par cas» est de mise. Les parents d'un élève handicapé vous vanteront les mérites de cette logique d'intégration. À côté de ceux-là, d'autres associeront la classe ordinaire à un échec tragique pour leur petit, si différent des autres que son séjour en groupe régulier fut misérable.
D'autres parents, de plus en plus tapageurs, s'inquiéteront de voir leur propre enfant payer de sa réussite le fait de côtoyer en classe un nombre élevé de camarades en difficulté. Ils oseront même remettre en question le choix de société, remuant au passage quelques tabous. La classe spéciale? Pourquoi pas?
C'est sans compter le cri du coeur des enseignants: ils ont maintes fois exposé le contexte impossible que constitue désormais une classe dans laquelle les élèves sans problèmes forment presque une minorité. Après des demandes d'ajout de ressources restées sans réponse suffisante, les voilà contraints d'exiger un remaniement de la loi qui définirait mieux la «contrainte excessive» que représentent ces diablotins.
Il y a pourtant eu des réponses: la dernière négociation s'est terminée en 2005 avec l'ajout de 100 millions de dollars dans le réseau, pour 1800 postes additionnels. Dans l'absolu, c'est bel et bien un cratère dans le budget du réseau. De manière concrète, réparti dans des écoles comptant un million d'élèves, c'est un ajout qui ne fait pas le poids. Des grenailles.
Cette population scolaire coûte désormais 1,6 milliard de dollars sur un budget de 13 milliards. Si ces sommes ne suffisent pas à apaiser le trouble, c'est donc le signe incontestable d'une société qui a mal à ses enfants. Où allons-nous avec des classes regorgeant de cas problèmes?
La Commission scolaire de Montréal n'a pas attendu le plan d'action que concocte le ministère de l'Éducation pour annoncer ses couleurs. Son appétit est sans doute à la hauteur de ses besoins: gigantesque et démesuré. Abaisser du tiers le ratio des classes de la cinquième année du primaire à la deuxième année du secondaire coûterait... 21 millions. Utopique, diront certains. Le simple fait de l'avoir calculé démontre toutefois le gouffre qui sépare la montagne de besoins des enveloppes minceur. Réparti à l'ensemble du Québec, qui n'a pas moins d'appétit que la métropole, ce budget devient astronomique.
Dès son arrivée en poste, la ministre Michelle Courchesne a saisi l'urgence de défricher une fois de plus ce dossier en broussaille. Quelles solutions pigera-t-elle pour assainir le climat de l'école fourre-tout? Espérons-le: de quoi en faire un endroit serein propice à l'apprentissage plutôt qu'un capharnaüm.
***
machouinard@ledevoir.com
L'école québécoise? Si on se fie au discours ambiant, c'est un véritable bric-à-brac. Une réforme chancelante, des enseignants à bout de souffle, des édifices croulants, des hordes de décrocheurs et surtout, surtout, des élèves en difficulté. Ne cherchez pas l'élève moyen ou doué, sans histoire ni problème: on chuchote qu'il est en bonne voie de devenir l'exception qui confirme la règle.
Cauchemar des uns, hantise des autres, ces élèves camouflés sous l'affreux acronyme EHDAA regroupent les handicapés, les élèves ayant des troubles de comportement et tous ceux qui présentent des difficultés d'apprentissage. Les évaluations conservatrices évoquent 16 % de la population scolaire. Mais un seul de ceux-là en vaut parfois cinq autres!
Au nom du bien de ces gamins, le Québec a fait le choix de l'intégration. Ainsi, lorsque le contexte le permet sans préjudice pour les autres ni pour l'enfant lui-même, on mêlera ce petit en détresse à l'ensemble de ses camarades, moyennant le soutien nécessaire. Il s'agit du gros bon sens: un choix social d'inclusion et d'ouverture qui profite non seulement à l'élève intégré mais aussi aux compagnons de fortune.
Soumis à l'épreuve du réel, ce beau principe s'écroule lamentablement. Car nous avons jadis fait un choix dont nous n'assumons pas les coûts. Un remaniement doit s'opérer, qu'il s'agisse d'un ajout — considérable! — de ressources dans les écoles, d'une réorganisation majeure du travail, d'un dépistage précoce (à la garderie, incubateur de l'école?) ou d'un ajustement de la formation des futurs maîtres à l'université, où les cours en adaptation scolaire comptent pour des miettes.
Le défi est d'envergure: il est quasi impossible d'appliquer une recette uniforme à une réalité aussi hétérogène. En matière d'intégration, le «cas par cas» est de mise. Les parents d'un élève handicapé vous vanteront les mérites de cette logique d'intégration. À côté de ceux-là, d'autres associeront la classe ordinaire à un échec tragique pour leur petit, si différent des autres que son séjour en groupe régulier fut misérable.
D'autres parents, de plus en plus tapageurs, s'inquiéteront de voir leur propre enfant payer de sa réussite le fait de côtoyer en classe un nombre élevé de camarades en difficulté. Ils oseront même remettre en question le choix de société, remuant au passage quelques tabous. La classe spéciale? Pourquoi pas?
C'est sans compter le cri du coeur des enseignants: ils ont maintes fois exposé le contexte impossible que constitue désormais une classe dans laquelle les élèves sans problèmes forment presque une minorité. Après des demandes d'ajout de ressources restées sans réponse suffisante, les voilà contraints d'exiger un remaniement de la loi qui définirait mieux la «contrainte excessive» que représentent ces diablotins.
Il y a pourtant eu des réponses: la dernière négociation s'est terminée en 2005 avec l'ajout de 100 millions de dollars dans le réseau, pour 1800 postes additionnels. Dans l'absolu, c'est bel et bien un cratère dans le budget du réseau. De manière concrète, réparti dans des écoles comptant un million d'élèves, c'est un ajout qui ne fait pas le poids. Des grenailles.
Cette population scolaire coûte désormais 1,6 milliard de dollars sur un budget de 13 milliards. Si ces sommes ne suffisent pas à apaiser le trouble, c'est donc le signe incontestable d'une société qui a mal à ses enfants. Où allons-nous avec des classes regorgeant de cas problèmes?
La Commission scolaire de Montréal n'a pas attendu le plan d'action que concocte le ministère de l'Éducation pour annoncer ses couleurs. Son appétit est sans doute à la hauteur de ses besoins: gigantesque et démesuré. Abaisser du tiers le ratio des classes de la cinquième année du primaire à la deuxième année du secondaire coûterait... 21 millions. Utopique, diront certains. Le simple fait de l'avoir calculé démontre toutefois le gouffre qui sépare la montagne de besoins des enveloppes minceur. Réparti à l'ensemble du Québec, qui n'a pas moins d'appétit que la métropole, ce budget devient astronomique.
Dès son arrivée en poste, la ministre Michelle Courchesne a saisi l'urgence de défricher une fois de plus ce dossier en broussaille. Quelles solutions pigera-t-elle pour assainir le climat de l'école fourre-tout? Espérons-le: de quoi en faire un endroit serein propice à l'apprentissage plutôt qu'un capharnaüm.
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