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Trop élevés, les salaires des professeurs d'université?

Louis Dumont - Professeur de pharmacologie à l'Université de Montréal et président du Syndicat général des professeurs de l'Université de Montréal  25 mars 2008  Éducation
Le Devoir publiait récemment un texte d'opinion d'un professeur de l'Université de Sherbrooke dont le propos risque d'entretenir une image déformée de la carrière professorale dans les universités québécoises. Nous croyons pertinent d'y apporter des correctifs et des mises en perspective.

Carrière tardive

Au moment d'établir des comparaisons salariales avec d'autres secteurs, ce collègue de Sherbrooke, tout comme bien des gens, oublie de tenir compte de la longue période de vaches maigres qu'il faut traverser pour pouvoir gagner sa vie comme professeur d'université. En effet, avant de postuler à un poste au rang d'adjoint, un aspirant professeur doit non seulement avoir terminé le minimum de huit années d'études universitaires menant à l'obtention d'un doctorat (quand on a les moyens de s'y consacrer à temps plein), mais aussi avoir persévéré dans la formation postdoctorale de 2 ou 3 années supplémentaires qui est aujourd'hui de rigueur.

Les professeurs d'université commencent rarement leur carrière avant l'âge de 34 ans, alors que dans l'ensemble de la population canadienne la moitié des ménages ont déjà, à 30 ans, des revenus assez stables et importants pour acheter une première maison. Les aspirants à la carrière professorale qui réussissent à traverser ce «purgatoire», du moins une grande partie d'entre eux, arrivent à cette étape de leur vie avec un lourd endettement. Ce n'est pas sans raison que plusieurs auront jusque-là remis à plus tard le projet de fonder une famille. Bien des gens n'ont pas cette patience et choisiront d'autres métiers ou professions.

Retraite

Le début nécessairement tardif dans une carrière qui exige des qualifications élevées a des répercussions à l'autre extrémité du cycle de la vie active. Les revenus cumulatifs subissent l'effet de ce délai, et les années de contribution au régime de retraite sont repoussées vers un âge plus avancé: les professeurs d'université ne prendront leur retraite, en moyenne, que vers 63 ans. Mentionnons que, au Québec, pour l'ensemble de la population active, l'âge moyen de la prise de retraite est de 59 ans. Comment peut-on alors soutenir que des professeurs d'université qui parviennent au dernier palier à 55 ans ont atteint «assez rapidement» le sommet de l'échelle salariale?

La permanence n'est d'ailleurs accordée aux professeurs d'université qu'au terme de la sixième année au poste d'adjoint, c'est-à-dire au tournant de la quarantaine, après une évaluation très sérieuse du dossier. Et il faudra avoir obtenu le rang de titulaire, une promotion que tous n'obtiennent pas, pour accéder en fin de carrière aux derniers paliers.

Des avantages relatifs

Mais ne sautons pas les étapes! Quel est le salaire d'un professeur en début de carrière dans une université québécoise? Prenons l'échelle en vigueur à l'Université de Montréal. Au 1er décembre 2007, le salaire d'entrée du professeur adjoint est de 60 586 $. En ajoutant les années d'expérience susceptibles de lui être reconnues à titre de chargé d'enseignement ou d'études postdoctorales, on lui accordera au départ les 63 544 $ prévus au 5e palier de ce rang.

Mais le calcul du taux salarial demeure inexact si l'on ne prend pas aussi en considération la charge de travail que ces personnes doivent assumer. Une enquête menée en 2006 auprès des collègues a révélé que les semaines de travail des professeurs et chercheurs de l'Université de Montréal comptent, en moyenne, 49 heures — et atteignent, dans certains secteurs, 53,7 heures. La pression est forte sur les professeurs adjoints: ils travaillent en moyenne 50,9 heures par semaine. Compte tenu des normes en vigueur dans notre société, on peut parler de surtravail.

Concrètement, si l'on transpose ces données sur une base annuelle, cela ramène en 2007, à 23,90 $ le salaire horaire d'un professeur adjoint de l'Université de Montréal nouvellement engagé. Mentionnons que, pour la même année, les employés québécois travaillaient, en moyenne, 34,5 heures par semaine; quant au salaire horaire moyen, il s'élevait à 19,35 $.

Comparaison boiteuse

On ne peut mettre dans la balance, comme le fait le collègue de l'Université de Sherbrooke, le salaire d'un professeur qui travaille à temps plein et la rémunération que reçoit un contractuel pour une charge d'enseignement annuelle de quatre cours, estimée à 32 000 $. Une telle comparaison est boiteuse, car l'enseignement n'est qu'une partie de la tâche du professeur d'université.

Le rôle de celui-ci est non seulement de transmettre, mais aussi de faire avancer les connaissances. Cela signifie qu'il doit assumer — et en répondant à des attentes de haute performance — la conduite de recherches, la quête de leur financement, la prise en charge d'une équipe et la responsabilité de laboratoires, ainsi que la diffusion des résultats de ces travaux dans le milieu scientifique et ailleurs. Le professeur d'université, à la différence du chargé de cours, consacre en outre un temps considérable à l'encadrement des étudiants aux cycles supérieurs et à l'évaluation de mémoires et de thèses, qui sont des éléments cruciaux de la formation de la relève scientifique.

Qui formera la relève?

Ces dernières années, les universités québécoises ont été incapables d'assurer un renouvellement adéquat de leur corps professoral. Leurs ratios étudiants-professeur comptent parmi les pires au Canada. Malgré l'incidence certaine d'un sous-financement, on comprend mal l'ampleur du déclin observé. Comment se fait-il que l'augmentation des subventions de fonctionnement découlant de la hausse des étudiants inscrits ne se soit pas traduite par une augmentation correspondante des ressources professorales?

À l'Université de Montréal, la hausse de la subvention du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport pour 2006-2007 a été de 8,9 % (31 millions de dollars). Et pourtant, alors qu'il manque toujours 150 professeurs, l'attrition du corps professoral est une réalité, puisque les embauches de professeurs réguliers ne compensent pas les départs.

Parmi les dérives possibles, nous déplorons avec le collègue de l'Université de Sherbrooke certains avantages consentis aux administrateurs universitaires. À l'Université de Montréal, les collègues ont dénoncé des exagérations inacceptables — par exemple, le salaire de 280 000 $, proche de celui du premier ministre du Canada, accordé à un vice-recteur. Ou encore, pour certains cadres académiques, la possibilité du cumul de deux ans à l'extérieur de leur unité, soit une année de ressourcement à laquelle s'ajoute une année sabbatique à la fin de leur mandat.

Des repères

Quels repères avons-nous cependant pour évaluer ce que devrait être le niveau des salaires des professeurs d'université?

Même si elles cherchent à se construire un profil propre, les universités québécoises ne peuvent s'extraire du marché qui les place en situation de concurrence avec les autres universités canadiennes — et même d'ailleurs — pour le recrutement de professeurs. Et il y a encore un écart salarial d'au moins 5 % à combler pour que l'Université de Montréal rejoigne sur ce plan la moyenne des dix grandes universités canadiennes — et on ne parle même pas du peloton de tête, auquel elle pourrait prétendre appartenir.

Gardons-nous par ailleurs des préjugés qui placent les professeurs d'université au rang des seuls privilégiés. Reconnaissons que, pour renouveler leur corps professoral, les universités ne peuvent laisser se creuser exagérément l'écart salarial par rapport au secteur privé. Au Canada, en 2000, les personnes détenant un doctorat en sciences et génie comptaient sur des revenus moyens de 77 080 $ dans le secteur public (y compris l'enseignement) et de 81 834 $ dans le secteur privé; la même enquête de Statistique Canada indique un rapport semblable, mais des revenus moins élevés, à Montréal: 72 381 $ dans le secteur public et 76 039 $ dans le secteur privé.

La valeur de l'université tient d'abord et avant tout à la qualité de son corps professoral. L'attraction et la rétention des jeunes professeurs à l'Université sont tributaires d'un fragile équilibre entre une rémunération satisfaisante et une charge de travail qui ne soit pas excessive. Dans les années qui viennent, ces conditions seront déterminantes pour assurer le renouvellement du corps professoral et le devenir de l'Université.
 
 
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