La saison des choix: au privé par peur du public
«Je veux lui permettre de se concentrer sur ses études, dans un milieu protégé; il fera face à la vraie vie au cégep»
Le petit Renaud adore le soccer. Quand est venu le moment de choisir sa future école secondaire, sa mère a hésité entre une polyvalente de Laval offrant le programme sports-études et le Collège Regina Assumpta, déjà fréquenté par le frère de Renaud. L'amour du soccer l'a emporté... pour un an. Sa mère l'a ensuite transféré au collège.
«On trouvait qu'il y avait un risque de dérapage. [...] C'était une grosse école, il y avait de la violence insidieuse. On y retrouvait des gangs de Noirs — ça n'a rien à voir avec leur origine, mais ils viennent de milieux plus défavorisés, plus difficiles. Quand mon garçon est arrivé à Regina Assumpta, il s'est tout de suite senti intégré, il n'y avait plus cette peur inconsciente qui planait, comme un bruit de fond», confie la maman du petit Renaud, que nous appellerons Claudine.
Elle reconnaît que son enfant évolue aujourd'hui dans un milieu ouaté. «À l'adolescence, on n'a pas toutes les habiletés pour affronter le reste du monde. Je veux lui permettre de se concentrer sur ses études, dans un milieu protégé. Je sais qu'il fera face à la vraie vie quand il arrivera au cégep», explique Claudine.
Si on évoque généralement le mythe de la supériorité du privé en matière d'enseignement, il semble que le choix des grands collèges repose avant tout sur une stratégie de gestion des risques. La course à la performance dans une société mondialisée amplifie aussi le sentiment des parents de devoir outiller leurs enfants pour qu'ils s'inscrivent avantageusement dans la nouvelle «économie du savoir».
Selon le professeur Claude Lessard, de la faculté d'éducation de l'Université de Montréal, l'engouement pour le privé est surtout attribuable à une volonté des parents d'apaiser leurs inquiétudes. «Les parents veulent minimiser les risques à "lâcher lousse" des adolescents dans un univers où ils sentent que quelque chose va leur échapper. [...] Le privé, à tort ou à raison, est rassurant», soutient M. Lessard.
Rencontré pendant que sa fille «subissait» les examens d'admission au Collège Durocher, à Saint-Lambert, Michel Lévesque reprend la thèse de l'universitaire: «Les élèves sont sélectionnés, ils sont motivés. Il y a moins de risques de dérapage avec les gangs de rue, la drogue, les problèmes de discipline. À cause de la sélection du privé, le public se ramasse avec ceux qui ne sont pas acceptés ailleurs.»
L'hétérogénéité des classes dans le réseau public, où se côtoient des élèves bons, moyens ou en difficulté d'apprentissage, fait craindre le nivellement par le bas. Cet argument, fréquemment évoqué, est néanmoins démenti. Le professeur Jean-Pierre Proulx, de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, rappelle que toutes les recherches tendent à démontrer que les élèves forts ne sont pas défavorisés par cette mixité tandis que les faibles gagnent à côtoyer les plus forts.
Au fait de cette analyse, Pierre-Guy Lesage avoue se retrouver devant un petit dilemme éthique à envoyer sa fille au privé. «Mais en même temps, on vit dans un système et on essaie d'en profiter», laisse tomber le père, lui aussi croisé à la sortie du Collège Durocher.
Forte pression sociale
Tirer profit du système: ce réflexe naturel est renforcé par les exigences de performance accentuées par la mondialisation. Il est de moins en moins rare de voir des «catégories de gens qu'on croyait à l'abri perdre leur emploi», fait observer M. Lessard. «Les gens commencent à craindre une chute sociale en l'espace de deux générations», poursuit le professeur, convaincu que les parents jugent d'autant plus capital de bien outiller leurs rejetons afin qu'ils puissent se tirer d'affaire dans ce monde incertain.
Si l'école de quartier est généralement privilégiée au primaire parce qu'elle facilite la socialisation entre petits voisins, on passe aux choses sérieuses au secondaire. «Dans certains milieux de la classe moyenne et supérieure, la question ne se pose même pas, on se demande seulement à quel collège ira son enfant», indique M. Lessard.
C'est ce qu'a pu constater Catherine, maman de deux enfants habitant Outremont, qui jongle entre la polyvalente du quartier, une autre école publique spécialisée en musique et le Pensionnat Saint-Nom-de-Marie pour les filles. «La pression sociale est énorme pour envoyer ses enfants au privé dès qu'on en a un peu les moyens. Si on n'opte pas pour l'école privée, c'est comme si on ne donnait pas ce qu'il y a de mieux à notre enfant», confie Catherine.
Cette maman est quelque peu mal à l'aise avec le côté «élitiste» du privé. «Ce n'est pas parce que tu as de meilleures notes que tu vas faire une meilleure vie. [...] Tout est basé sur la réussite scolaire. Si t'es pas "top", t'es rien. Ça met beaucoup de pression sur les enfants», croit-elle. suite de la page A 7
L'image du secteur public fait souvent office de repoussoir. Perçues dès leur création comme de grandes boîtes impersonnelles, assujetties à la tyrannie des autobus jaunes, les polyvalentes ont mauvaise presse encore aujourd'hui. Leur réputation est entachée par la violence, la drogue et les nombreux reportages sur les toits qui fuient. Le palmarès des écoles de L'Actualité tourne le fer dans la plaie chaque année en montrant les écoles privées en tête de liste et les polyvalentes des milieux défavorisées en queue de peloton.
Et pourtant, ceux qui l'essaient finissent parfois par l'adopter. Farouche partisane du privé pour son premier enfant, Louise Hébert a pu constater que le réseau public n'était finalement «pas si mal» lorsque son garçon a atterri à la polyvalente Jeanne-Mance, située sur le Plateau Mont-Royal. «On craignait la dope. Il y en avait au privé aussi! On avait une mauvaise connaissance du réseau public. Un coup que tu es dedans, tu rencontres des professeurs motivés, des élèves qui ont l'air d'aimer cela. Je suis moins craintive qu'avant», souligne Mme Hébert, qui habite le centre-ville de Montréal.
Ces jours-ci, cette maman magasine l'école publique de sa fille. N'empêche, la grande polyvalente au programme régulier ne fait pas vraiment partie de ses plans. Le choix se fera plutôt entre le programme enrichi de Sophie-Barat, l'école internationale de Westmount et le programme spécialisé en arts dramatiques de l'école Saint-Louis, dans le Mile-End.
Multiplication des programmes particuliers
Depuis une quinzaine d'années, les réseaux publics s'inquiètent de l'érosion au profit du privé et tentent d'imiter la recette. On voit se multiplier les programmes internationaux, enrichis, sports-études, axés sur les arts, sur la musique... alouette!
Cela ne semble cependant pas suffire à ralentir la tendance. «Le public est comme Sisyphe qui tente de hisser sa roche au sommet de la montagne. Ils n'arrivent pas à changer des perceptions ancrées», affirme M. Lessard.
Ces jours-ci, des journées portes ouvertes ont lieu dans la plupart des écoles secondaires de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). L'inscription a même été devancée pour coïncider avec la frénésie des examens d'admission au privé.
Les parents comparent à tout va. La comédienne et maman Isabelle Brouillette, rencontrée à l'Académie Roberval, une école publique au programme enrichi qui sélectionne ses élèves, était fort déçue au terme de sa petite tournée de magasinage. «Le peu de moyens du public à Montréal, c'est incroyable. Les bâtiments ne sont pas du tout comparables. On vient de visiter les locaux d'arts plastiques et les matériaux de base sont beaucoup moins variés. Je suis encore sous le choc. Je me demande si je vais faire un choix de bourgeoise ou de prolétaire.»
Un meilleur marketing
Il semble par ailleurs que les écoles publiques n'aient pas encore appris à se vendre. «Je suis tout étonnée de l'écart entre la qualité des présentations. À la polyvalente Joseph-François-Perreault, on n'a presque pas présenté l'école, c'était garroché. Quand je suis allée dans un collège, ils ont pris une heure et demie pour présenter l'école, les programmes. On se demande si c'est représentatif de la façon d'enseigner», poursuit Mme Brouillette.
Interpellée à ce sujet, la présidente de la CSDM, Diane De Courcy, a souligné qu'un ambitieux plan de remise à neuf des infrastructures a été lancé au printemps dernier et qu'on s'attellera au cours des cinq prochaines années à redonner un peu de lustre aux écoles secondaires.
L'enjeu est de taille. Si l'érosion au profit du privé se poursuit ainsi, «on risque d'être pris avec un problème de société tantôt», fait valoir le professeur Lessard, qui craint que certaines polyvalentes montréalaises ne deviennent des «écoles poubelles», fréquentées seulement pas des élèves faibles.
Le sujet est néanmoins tabou dans les officines gouvernementales, chez les politiciens et même chez les journalistes, où un sondage éclair montrerait certainement que le taux de fréquentation du privé par leurs enfants dépasse largement la moyenne nationale. Un rapide survol de la composition des conseils d'administration des écoles privées suffit à s'en convaincre...
«On trouvait qu'il y avait un risque de dérapage. [...] C'était une grosse école, il y avait de la violence insidieuse. On y retrouvait des gangs de Noirs — ça n'a rien à voir avec leur origine, mais ils viennent de milieux plus défavorisés, plus difficiles. Quand mon garçon est arrivé à Regina Assumpta, il s'est tout de suite senti intégré, il n'y avait plus cette peur inconsciente qui planait, comme un bruit de fond», confie la maman du petit Renaud, que nous appellerons Claudine.
Elle reconnaît que son enfant évolue aujourd'hui dans un milieu ouaté. «À l'adolescence, on n'a pas toutes les habiletés pour affronter le reste du monde. Je veux lui permettre de se concentrer sur ses études, dans un milieu protégé. Je sais qu'il fera face à la vraie vie quand il arrivera au cégep», explique Claudine.
Si on évoque généralement le mythe de la supériorité du privé en matière d'enseignement, il semble que le choix des grands collèges repose avant tout sur une stratégie de gestion des risques. La course à la performance dans une société mondialisée amplifie aussi le sentiment des parents de devoir outiller leurs enfants pour qu'ils s'inscrivent avantageusement dans la nouvelle «économie du savoir».
Selon le professeur Claude Lessard, de la faculté d'éducation de l'Université de Montréal, l'engouement pour le privé est surtout attribuable à une volonté des parents d'apaiser leurs inquiétudes. «Les parents veulent minimiser les risques à "lâcher lousse" des adolescents dans un univers où ils sentent que quelque chose va leur échapper. [...] Le privé, à tort ou à raison, est rassurant», soutient M. Lessard.
Rencontré pendant que sa fille «subissait» les examens d'admission au Collège Durocher, à Saint-Lambert, Michel Lévesque reprend la thèse de l'universitaire: «Les élèves sont sélectionnés, ils sont motivés. Il y a moins de risques de dérapage avec les gangs de rue, la drogue, les problèmes de discipline. À cause de la sélection du privé, le public se ramasse avec ceux qui ne sont pas acceptés ailleurs.»
L'hétérogénéité des classes dans le réseau public, où se côtoient des élèves bons, moyens ou en difficulté d'apprentissage, fait craindre le nivellement par le bas. Cet argument, fréquemment évoqué, est néanmoins démenti. Le professeur Jean-Pierre Proulx, de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, rappelle que toutes les recherches tendent à démontrer que les élèves forts ne sont pas défavorisés par cette mixité tandis que les faibles gagnent à côtoyer les plus forts.
Au fait de cette analyse, Pierre-Guy Lesage avoue se retrouver devant un petit dilemme éthique à envoyer sa fille au privé. «Mais en même temps, on vit dans un système et on essaie d'en profiter», laisse tomber le père, lui aussi croisé à la sortie du Collège Durocher.
Forte pression sociale
Tirer profit du système: ce réflexe naturel est renforcé par les exigences de performance accentuées par la mondialisation. Il est de moins en moins rare de voir des «catégories de gens qu'on croyait à l'abri perdre leur emploi», fait observer M. Lessard. «Les gens commencent à craindre une chute sociale en l'espace de deux générations», poursuit le professeur, convaincu que les parents jugent d'autant plus capital de bien outiller leurs rejetons afin qu'ils puissent se tirer d'affaire dans ce monde incertain.
Si l'école de quartier est généralement privilégiée au primaire parce qu'elle facilite la socialisation entre petits voisins, on passe aux choses sérieuses au secondaire. «Dans certains milieux de la classe moyenne et supérieure, la question ne se pose même pas, on se demande seulement à quel collège ira son enfant», indique M. Lessard.
C'est ce qu'a pu constater Catherine, maman de deux enfants habitant Outremont, qui jongle entre la polyvalente du quartier, une autre école publique spécialisée en musique et le Pensionnat Saint-Nom-de-Marie pour les filles. «La pression sociale est énorme pour envoyer ses enfants au privé dès qu'on en a un peu les moyens. Si on n'opte pas pour l'école privée, c'est comme si on ne donnait pas ce qu'il y a de mieux à notre enfant», confie Catherine.
Cette maman est quelque peu mal à l'aise avec le côté «élitiste» du privé. «Ce n'est pas parce que tu as de meilleures notes que tu vas faire une meilleure vie. [...] Tout est basé sur la réussite scolaire. Si t'es pas "top", t'es rien. Ça met beaucoup de pression sur les enfants», croit-elle. suite de la page A 7
L'image du secteur public fait souvent office de repoussoir. Perçues dès leur création comme de grandes boîtes impersonnelles, assujetties à la tyrannie des autobus jaunes, les polyvalentes ont mauvaise presse encore aujourd'hui. Leur réputation est entachée par la violence, la drogue et les nombreux reportages sur les toits qui fuient. Le palmarès des écoles de L'Actualité tourne le fer dans la plaie chaque année en montrant les écoles privées en tête de liste et les polyvalentes des milieux défavorisées en queue de peloton.
Et pourtant, ceux qui l'essaient finissent parfois par l'adopter. Farouche partisane du privé pour son premier enfant, Louise Hébert a pu constater que le réseau public n'était finalement «pas si mal» lorsque son garçon a atterri à la polyvalente Jeanne-Mance, située sur le Plateau Mont-Royal. «On craignait la dope. Il y en avait au privé aussi! On avait une mauvaise connaissance du réseau public. Un coup que tu es dedans, tu rencontres des professeurs motivés, des élèves qui ont l'air d'aimer cela. Je suis moins craintive qu'avant», souligne Mme Hébert, qui habite le centre-ville de Montréal.
Ces jours-ci, cette maman magasine l'école publique de sa fille. N'empêche, la grande polyvalente au programme régulier ne fait pas vraiment partie de ses plans. Le choix se fera plutôt entre le programme enrichi de Sophie-Barat, l'école internationale de Westmount et le programme spécialisé en arts dramatiques de l'école Saint-Louis, dans le Mile-End.
Multiplication des programmes particuliers
Depuis une quinzaine d'années, les réseaux publics s'inquiètent de l'érosion au profit du privé et tentent d'imiter la recette. On voit se multiplier les programmes internationaux, enrichis, sports-études, axés sur les arts, sur la musique... alouette!
Cela ne semble cependant pas suffire à ralentir la tendance. «Le public est comme Sisyphe qui tente de hisser sa roche au sommet de la montagne. Ils n'arrivent pas à changer des perceptions ancrées», affirme M. Lessard.
Ces jours-ci, des journées portes ouvertes ont lieu dans la plupart des écoles secondaires de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). L'inscription a même été devancée pour coïncider avec la frénésie des examens d'admission au privé.
Les parents comparent à tout va. La comédienne et maman Isabelle Brouillette, rencontrée à l'Académie Roberval, une école publique au programme enrichi qui sélectionne ses élèves, était fort déçue au terme de sa petite tournée de magasinage. «Le peu de moyens du public à Montréal, c'est incroyable. Les bâtiments ne sont pas du tout comparables. On vient de visiter les locaux d'arts plastiques et les matériaux de base sont beaucoup moins variés. Je suis encore sous le choc. Je me demande si je vais faire un choix de bourgeoise ou de prolétaire.»
Un meilleur marketing
Il semble par ailleurs que les écoles publiques n'aient pas encore appris à se vendre. «Je suis tout étonnée de l'écart entre la qualité des présentations. À la polyvalente Joseph-François-Perreault, on n'a presque pas présenté l'école, c'était garroché. Quand je suis allée dans un collège, ils ont pris une heure et demie pour présenter l'école, les programmes. On se demande si c'est représentatif de la façon d'enseigner», poursuit Mme Brouillette.
Interpellée à ce sujet, la présidente de la CSDM, Diane De Courcy, a souligné qu'un ambitieux plan de remise à neuf des infrastructures a été lancé au printemps dernier et qu'on s'attellera au cours des cinq prochaines années à redonner un peu de lustre aux écoles secondaires.
L'enjeu est de taille. Si l'érosion au profit du privé se poursuit ainsi, «on risque d'être pris avec un problème de société tantôt», fait valoir le professeur Lessard, qui craint que certaines polyvalentes montréalaises ne deviennent des «écoles poubelles», fréquentées seulement pas des élèves faibles.
Le sujet est néanmoins tabou dans les officines gouvernementales, chez les politiciens et même chez les journalistes, où un sondage éclair montrerait certainement que le taux de fréquentation du privé par leurs enfants dépasse largement la moyenne nationale. Un rapide survol de la composition des conseils d'administration des écoles privées suffit à s'en convaincre...








