L'humanisme à la retraite
On me permettra de commencer cette chronique par un exemple personnel. Mon mari, anglais, est un spécialiste du XVIIIe siècle français. C'est un savant, au sens ancien du terme. Rien du siècle des Lumières ne lui échappe. Il parle de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de Diderot avec une familiarité qui donne à penser que ces génies sont ses voisins. Les idées actuelles dont on discute abondamment, il n'a de cesse de les remettre dans le contexte de l'histoire de la pensée. Dès lors, il nous empêche de croire que nous inventons le monde. Tout a été pensé, écrit et vécu avant nous. Se le faire rappeler suscite une certaine modestie.
Or, le jour où mon mari prendra sa retraite de son université, créée en 1532, l'enseignement du XVIIIe siècle partira avec lui. Son collègue spécialiste du XVIIe siècle n'a pas été remplacé. En d'autres termes, à notre époque, des pans entiers de la culture du passé disparaîtront du cursus universitaire, et ce, partout en Occident, au fur et à mesure que les spécialistes vieilliront.
Cette mise à l'écart de ce que feu Jean-François Revel avait appelé «la connaissance inutile» dans son essai exceptionnel du même nom n'est pas étrangère à la transformation de l'université. Jadis temple de haut savoir (déjà, le terme en fait sursauter plusieurs de nos jours) réservé à une élite sélectionnée selon des critères stricts et non pas seulement à une certaine élite financière, comme on aime à le croire, l'université actuelle est devenue un supermarché du savoir utile et efficace visant des clientèles diverses (ce barbarisme désignant les étudiants).
Ces clientèles définissent son orientation et son contenu. L'offre s'ajuste donc à la demande. Le spécialiste médiéviste ou dix-septiémiste en histoire ou en littérature a peu de chances d'y avoir un avenir. Nous assistons plutôt à la lente mais inexorable disparition des études dites inutiles, c'est-à-dire celles qui ne débouchent pas sur le marché du travail défini dans son sens le plus large. La redistribution du budget des universités, réduit chez nous, on le sait, à une peau de chagrin, se fait désormais selon ce qu'on qualifie, par euphémisme, des priorités nouvelles qui ne comprennent guère les études classiques ou la philosophie.
Parmi les jeunes générations, rares sont ceux qui souhaitent devenir les kamikazes de la culture ancienne. D'ailleurs, la formation transmise au niveau collégial ne favorise pas — le mot est faible — ce choix d'études ni valorisées ni payantes mais par ailleurs si contraignantes sur le plan intellectuel. Le phénomène est occidental, notons-le bien. Par exemple, aucune société développée n'échappe actuellement aux attraits illusoires des études en communication, en cinéma, en multimédia. Partout, on se bouscule à la porte de ces départements universitaires où, comme dans une auberge espagnole, on n'apprend que ce qu'on y met soi-même.
Or, au nom du progrès, nous sommes en train d'appauvrir ce progrès impossible sans l'apport et l'éclairage de ces connaissances de référence sans lesquelles notre monde est non seulement incompréhensible mais indéchiffrable. Comment, par exemple, expliquer l'aveuglement islamique sans se tourner vers les spécialistes de l'histoire des religions? Comment définir les droits individuels sans recourir aux spécialistes du siècle des Lumières? Comment même s'expliquer l'engouement pour les tatouages et les piercings à gogo sans consulter les anthropologues spécialistes des tribus primitives? Comment expliquer le désarroi de nos contemporains sans que ceux qui ont consacré leur vie à étudier le désarroi humain depuis la nuit des temps nous apportent des éléments d'explication qui mettront un baume sur nos angoisses?
L'appréhension du monde à travers le prisme réducteur du vécu et de l'actualité est en train de miner nos assises culturelles. À ne plus vouloir apprendre que l'utile, l'efficace, le sanitaire et le réel au quotidien dans un mouvement de fuite en avant, on se déleste de la culture pour la frime culturelle. À quoi servent les avancées scientifiques et technologiques si elles ne nous consolent pas de notre mal à l'âme? À quoi sert la longévité si personne n'est plus là pour nous rappeler la sagesse des Anciens, pour nous mettre en garde contre les tentations millénaires de l'homme de se détruire, de dominer, d'écraser l'autre?
On a enterré l'enseignement des langues mortes au profit de nos langues vivantes, mais celles-ci sont de plus en plus massacrées, au point où ceux qui écrivent à peu près sans fautes et ceux qui s'expriment correctement sont considérés comme des perles rares ou des hurluberlus à contre-courant. À ne plus savoir d'où viennent les mots, à ignorer leurs racines, on ne connaît plus leur sens, ce qui constitue un pas vers la babélisation.
En clair, chacun son vécu, chacun sa langue. Oui, il est peut-être inutile d'étudier les siècles passés. À quoi bon lire Voltaire, Rousseau, Racine? À quoi bon ces humanistes coupés du monde, toujours prêts à nous remettre en mémoire que nous n'inventons rien, nous les utilitaires qui défions le temps et vivons notre vie au jour le jour, cette vie qui commence et finit avec nous? Demandez-vous pourquoi, lorsqu'on parle du siècle des Lumières, plusieurs croient qu'on parle de la découverte de l'électricité!
denbombardier@videotron.ca
Or, le jour où mon mari prendra sa retraite de son université, créée en 1532, l'enseignement du XVIIIe siècle partira avec lui. Son collègue spécialiste du XVIIe siècle n'a pas été remplacé. En d'autres termes, à notre époque, des pans entiers de la culture du passé disparaîtront du cursus universitaire, et ce, partout en Occident, au fur et à mesure que les spécialistes vieilliront.
Cette mise à l'écart de ce que feu Jean-François Revel avait appelé «la connaissance inutile» dans son essai exceptionnel du même nom n'est pas étrangère à la transformation de l'université. Jadis temple de haut savoir (déjà, le terme en fait sursauter plusieurs de nos jours) réservé à une élite sélectionnée selon des critères stricts et non pas seulement à une certaine élite financière, comme on aime à le croire, l'université actuelle est devenue un supermarché du savoir utile et efficace visant des clientèles diverses (ce barbarisme désignant les étudiants).
Ces clientèles définissent son orientation et son contenu. L'offre s'ajuste donc à la demande. Le spécialiste médiéviste ou dix-septiémiste en histoire ou en littérature a peu de chances d'y avoir un avenir. Nous assistons plutôt à la lente mais inexorable disparition des études dites inutiles, c'est-à-dire celles qui ne débouchent pas sur le marché du travail défini dans son sens le plus large. La redistribution du budget des universités, réduit chez nous, on le sait, à une peau de chagrin, se fait désormais selon ce qu'on qualifie, par euphémisme, des priorités nouvelles qui ne comprennent guère les études classiques ou la philosophie.
Parmi les jeunes générations, rares sont ceux qui souhaitent devenir les kamikazes de la culture ancienne. D'ailleurs, la formation transmise au niveau collégial ne favorise pas — le mot est faible — ce choix d'études ni valorisées ni payantes mais par ailleurs si contraignantes sur le plan intellectuel. Le phénomène est occidental, notons-le bien. Par exemple, aucune société développée n'échappe actuellement aux attraits illusoires des études en communication, en cinéma, en multimédia. Partout, on se bouscule à la porte de ces départements universitaires où, comme dans une auberge espagnole, on n'apprend que ce qu'on y met soi-même.
Or, au nom du progrès, nous sommes en train d'appauvrir ce progrès impossible sans l'apport et l'éclairage de ces connaissances de référence sans lesquelles notre monde est non seulement incompréhensible mais indéchiffrable. Comment, par exemple, expliquer l'aveuglement islamique sans se tourner vers les spécialistes de l'histoire des religions? Comment définir les droits individuels sans recourir aux spécialistes du siècle des Lumières? Comment même s'expliquer l'engouement pour les tatouages et les piercings à gogo sans consulter les anthropologues spécialistes des tribus primitives? Comment expliquer le désarroi de nos contemporains sans que ceux qui ont consacré leur vie à étudier le désarroi humain depuis la nuit des temps nous apportent des éléments d'explication qui mettront un baume sur nos angoisses?
L'appréhension du monde à travers le prisme réducteur du vécu et de l'actualité est en train de miner nos assises culturelles. À ne plus vouloir apprendre que l'utile, l'efficace, le sanitaire et le réel au quotidien dans un mouvement de fuite en avant, on se déleste de la culture pour la frime culturelle. À quoi servent les avancées scientifiques et technologiques si elles ne nous consolent pas de notre mal à l'âme? À quoi sert la longévité si personne n'est plus là pour nous rappeler la sagesse des Anciens, pour nous mettre en garde contre les tentations millénaires de l'homme de se détruire, de dominer, d'écraser l'autre?
On a enterré l'enseignement des langues mortes au profit de nos langues vivantes, mais celles-ci sont de plus en plus massacrées, au point où ceux qui écrivent à peu près sans fautes et ceux qui s'expriment correctement sont considérés comme des perles rares ou des hurluberlus à contre-courant. À ne plus savoir d'où viennent les mots, à ignorer leurs racines, on ne connaît plus leur sens, ce qui constitue un pas vers la babélisation.
En clair, chacun son vécu, chacun sa langue. Oui, il est peut-être inutile d'étudier les siècles passés. À quoi bon lire Voltaire, Rousseau, Racine? À quoi bon ces humanistes coupés du monde, toujours prêts à nous remettre en mémoire que nous n'inventons rien, nous les utilitaires qui défions le temps et vivons notre vie au jour le jour, cette vie qui commence et finit avec nous? Demandez-vous pourquoi, lorsqu'on parle du siècle des Lumières, plusieurs croient qu'on parle de la découverte de l'électricité!
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