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Livres pour tous - Trop peu pour les bibliothèques publiques

Le réseau ontarien a depuis longtemps des programmes d'incitation à la lecture

Marie Lambert-Chan   8 septembre 2007  Éducation
Le développement des bibliothèques publiques du Québec stagne depuis plusieurs années. Pis, il traîne de la patte en regard de ce qui se fait ailleurs au Canada et dans d'autres pays de tradition anglo-saxonne. Selon les spécialistes, ce retard pourrait bien être insurmontable.

«Il semble évident que les bibliothèques vivent une crise majeure qui aura nécessairement une incidence sur leur avenir», observait Réjean Savard, professeur à l'École de bibliothéconomie et sciences de l'information de l'Université de Montréal, dans l'État des lieux du livre et des bibliothèques en 2004. Trois ans plus tard, aucun progrès visible n'a été accompli, selon lui.

«Lorsque j'ai participé à la commission Sauvageau en 1987, nous avons calculé que les bibliothèques publiques du Québec se classaient dans la queue du peloton à l'échelle nationale. J'ai refait l'exercice pour 2007. Résultat: rien n'a bougé», se désole M. Savard.

Montréal réagit, Québec fige

Pourtant, des élus semblent avoir entendu la sonnette d'alarme. Depuis sa nomination à titre de capitale mondiale du livre et l'ouverture de la Grande Bibliothèque, la Ville de Montréal s'est attelée à renforcer son réseau de bibliothèques. Son plan de consolidation vise à «offrir une qualité de services équivalente à celle de la moyenne des villes canadiennes de 500 000 habitants et plus» d'ici 2015.

En juin dernier, le maire de l'arrondissement Ville-Marie et responsable de la culture, du patrimoine et du design, Benoît Labonté, a signé la Déclaration des bibliothèques montréalaises et a annoncé l'injection de 1,4 million de dollars supplémentaires dans le réseau afin de bonifier les heures d'ouverture. Les bibliothèques de la Ville sont désormais ouvertes sept jours sur sept, à raison d'un minimum de 53 heures par semaine.

Bien que satisfait de ces efforts, Réjean Savard demeure néanmoins sceptique. «Tout ça est trop récent pour qu'on puisse en juger les retombées.» Il s'interroge par ailleurs sur le sort des bibliothèques en région. «Certaines imposent encore un tarif pour l'abonnement. Cette pratique va à l'encontre du Manifeste de l'Unesco à l'intention des bibliothèques et entraîne des conséquences terribles pour les populations défavorisées.»

Du côté provincial, il ne s'est pas fait grand-chose depuis l'arrivée des libéraux au pouvoir, ajoute le professeur. «On attend de voir ce que Christine Saint-Pierre a à proposer. Rien de comparable à la Politique de lecture de Louise Beaudoin n'a été fait jusqu'à présent. Le gouvernement doit revoir complètement le système de subventions des bibliothèques, qui date de la fin des années 1950.»

Pour la dernière année financière, le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine a octroyé 15,8 millions à l'immobilisation (pour un total de 35,6 millions, qui inclut d'autres sources d'aide publique), 8,5 millions aux centres régionaux de services aux bibliothèques publiques et 16,315 millions aux bibliothèques publiques autonomes. Le gouvernement a en outre inclus dans son dernier budget une aide récurrente de deux millions pour la mise en réseau des bibliothèques.

Pour Réjean Savard, tout cela demeure trop peu. «Le Québec est très en retard par rapport aux autres provinces canadiennes et à des pays comme les États-Unis, l'Australie et la Finlande, constate-t-il. Et je ne pense pas que nous puissions un jour combler ce fossé.»

Retard historique et culturel

Le Québec a mis en place son réseau de bibliothèques publiques au moment de la Révolution tranquille, soit 100 ans après les autres provinces. Cet atermoiement est en partie attribuable à l'influence du clergé et au duplessisme. La lecture était alors le privilège de l'élite. Une conception très éloignée de la tradition anglophone, où la communauté a le devoir de développer le goût de la lecture chez les citoyens. Dans cette optique, la bibliothèque est considérée comme un soutien essentiel à cette mission.

«Cela explique pourquoi les meilleures bibliothèques du Québec se situent dans l'ouest de l'île de Montréal et pourquoi l'Ontario et la Colombie-Britannique investissent massivement dans ce service», dit M. Savard. L'Ontario dépense deux fois plus que le Québec en matière de bibliothèques publiques.

Rosaire Garon, sociologue et professeur adjoint à l'Université du Québec à Trois-Rivières, remarque par ailleurs que les bibliothèques de l'Ontario jouent un rôle fondamental dans la promotion de l'alphabétisation. «Elles ont depuis longtemps des programmes d'incitation à la lecture, ce qu'on retrouve moins ici», dit-il.

Au Québec, il y a bien sûr la collection «Pour tous» qui s'adresse aux lecteurs débutants et quelques activités avec des groupes d'alphabétisation. Mais, selon M. Garon, l'apprentissage de la lecture relève plutôt du système d'éducation. L'impact des bibliothèques est donc relativement faible dans ce domaine, comme il semble d'ailleurs l'être auprès de bien des lecteurs québécois.

Selon les données de 2004, le nombre des usagers varie en moyenne de 2,6 % par année, et les prêts de livres, de 1,2 %. Parmi la population âgée de 15 ans ou plus, 50,8 % des femmes et 44,2 % des hommes fréquentent la bibliothèque. Les gens plus scolarisés et les étudiants ne parcourent pas plus les rayons qu'ils ne le faisaient en 1979. Et, en général, la lecture est en régression dans l'ensemble de la population.

«Au Québec, la bibliothèque est considérée comme un outil de loisir, de divertissement», remarque Réjean Savard. Or, les sources de divertissement se multiplient et relèguent au second plan la lecture, qui, autrefois, était l'un des seuls passe-temps. «La lecture n'a plus le même prestige qu'auparavant, confirme Rosaire Garon. De plus, les supports de lecture changent. Les gens lisent de plus en plus dans Internet.»

L'avenir du réseau

Réjean Savard juge que les bibliothèques restent ce qu'elles étaient il y a 30 ans, c'est-à-dire des «dépôts de livres en libre-service». C'est pourquoi le professeur est persuadé que l'avenir des bibliothèques publiques réside dans le service aux citoyens. «Le personnel, c'est le nerf de la guerre. Les bibliothécaires professionnels sont peu nombreux et ont tout juste le temps d'éteindre les feux.»

«Un bon service a un impact majeur sur le public, qui, s'il est satisfait, fréquentera plus les bibliothèques», ajoute Rosaire Garon. L'État des lieux du livre et des bibliothèques a souligné le lien direct entre la présence de bibliothécaires et le nombre d'abonnements et de prêts.

En attendant, les bibliothèques publiques peuvent compter sur l'effet d'émulation de la Grande Bibliothèque, dont le succès ne se dément pas. «En visitant nos espaces, beaucoup de gens ont vu tout ce qu'une bibliothèque pouvait offrir, déclare Marie-Josée Benoît, directrice des services aux milieux documentaires. Cela a créé une demande chez les autres bibliothèques.»

Selon Réjean Savard, l'arrivée de la Grande Bibliothèque est certes une bonne chose, mais il ne faut pas tenir cette réussite pour acquise. «Nous devons tout simplement faire plus pour tout le réseau», dit-il.

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  • Jean-Pierre Aubry - Abonné
    9 septembre 2007 10 h 38
    Avoir culture qui valorise la lecture
    Aller régulièrement à la bibliothèque municipale est une habitude qui se prend dès le tout jeune âge. Les parents amènent les enfants à toutes les deux ou trois semaines pour choisir eux-mêmes de nouveaux livres à lire. C'est la même chose à l'école primaire, le professeur accompagne régulièrement ses élèves à la bibliothèque de l'école pour choisir des livres qui leur serviront à faire certains travaux prédéterminés. Au secondaire et au CÉGEP, les professeurs donnent au début d'un cours une liste de lectures à faire.
    Certes, ça prend des bibliothèques avec un choix varié de livres et avec un budget d'acquisition respectable.

    Développer une telle culture prend quelques générations. Ce n'est pas d'avoir une grande bibliothèque qui va créer une telle culture généralisée dans l'ensemble de la population ; tout au plus elle peut appuyer un tel mouvement de masse. C'est la cerise sur le sunday.

    Jean-Pierre Aubry
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