L'ancien nouveau bulletin
4 juin 2007
Éducation
La vraie question est de savoir si l'on veut d'abord mettre les enfants en rang ou si l'on veut qu'ils augmentent leurs connaissances. Pour la grande majorité des élèves, ces deux choix se contredisent.
À la suggestion de Mario Dumont et de certains syndicats enseignants, le gouvernement a finalement annoncé le retour de l'ancien bulletin par notes et moyenne.
Il s'agit là d'une mauvaise nouvelle pour les enfants de milieux défavorisés. L'introduction d'une évaluation sans moyenne, ni rangs constituait l'une des mesures les plus intéressantes pour améliorer la motivation des enfants pauvres, mais aussi de la grande majorité des élèves du Québec.
Mon plaidoyer contre la décision de la ministre n'a pas pour but de défendre l'ensemble de la réforme qui, sur le terrain, a produit du meilleur et du pire.
L'image présentée par les médias s'attarde surtout au pire. Sur le plan de l'évaluation, quelques bulletins ridicules trouvés ici et là ont largement aidé à dénaturer l'essentiel de la nouvelle évaluation. Finalement, on a décidé de jeter le bébé avec l'eau du bain.
Pourquoi a-t-on changé l'évaluation?
Pourquoi l'ancienne évaluation par rangs et moyenne posait-elle problème? En réalité, elle ne posait pas un problème à tous les enfants. Les deux ou trois premiers de classe ont toujours adoré ce type de bulletin. Personnellement, j'en étais et j'aimais bien. Parce que nous avions tous les honneurs, tout le temps: médailles, prix de fin d'année nombreux, collants de toutes sortes placés dans les marges de nos cahiers et, bien sûr, louanges régulières de la maîtresse. C'était bien stimulant.
Mais, qu'en était-il des 30 autres élèves de la classe? Eh bien, rien. Pour la grande majorité d'entre eux, ils servaient simplement de faire-valoir à nos prouesses. Parfois, certaines enseignantes allaient même jusqu'à les tourner en ridicule ou les réprimander en les comparant aux premiers de classe qui, eux, savaient faire les choses.
Récemment, j'entendais des commentateurs qui applaudissaient à la décision de la ministre. Ils ne s'y trompaient pas. Leur argument principal: «La compétition mène le monde, et nous ne pouvons pas changer ça.» Selon eux, la coopération et la solidarité, c'était bon pour les rêveurs. Comme si, dans l'histoire, l'humanité n'avait jamais harnaché ses instincts primitifs.
Bref, pourquoi changer quand nous, les privilégiés, sommes si bien servis par le système?
La nouvelle évaluation
Que visait la nouvelle évaluation que la ministre de l'Éducation vient de renvoyer dans les limbes? Elle visait simplement à mettre tous les enfants au travail en les mettant en compétition avec eux-mêmes pour se dépasser.
De façon encore timide et imparfaite, elle tendait vers une façon de faire expérimentée avec succès par le célèbre pédagogue français Célestin Freinet. Il s'agit du système de brevets, également en vogue chez les scouts. Dans ce système, le jeune doit passer des épreuves pour démontrer qu'il a acquis une compétence ou des connaissances. Une fois qu'il a réussi les épreuves, il obtient son brevet. Chez les scouts par exemple, pour obtenir son brevet de cuisinier, il fallait savoir faire cuire un oeuf, préparer un dîner, etc. Et l'on pouvait ainsi obtenir brevet après brevet après brevet. Chacun nous rendait très fier, et nous motivait à en entreprendre un autre.
Bien sûr, Freinet aurait pu compter le nombre de brevets obtenus par chacun et en faire une moyenne. Mais ce n'était pas nécessaire, car cela aurait simplement enlevé la fierté à ceux qui ne sont pas les champions. Et la fierté est ce qui engendre la motivation au travail.
L'évaluation que l'on vient de reléguer aux oubliettes visait donc, maladroitement parfois, à vérifier que chaque élève progresse dans l'atteinte des objectifs que se fixe l'école. Le but était que chacun soit placé devant son propre tableau d'honneurs où il peut progresser de manière continue.
Il n'est pas nécessaire d'être un adepte de la théorie constructiviste pour aimer ce genre d'évaluation. Le célèbre psychologue behavioriste B. F. Skinner fonctionnait de la même façon. C'est lui qui a prouvé que les renforcements positifs faisaient apprendre plus vite que les renforcements négatifs. [...]
L'ancien bulletin par rangs et moyenne garantissait qu'une bonne partie de la classe devait se contenter de renforcements négatifs. La décision de la ministre nous y ramène à peu de chose près. Il ne reste plus qu'à ajouter le rang, ce qui ne manquera pas de se faire spontanément une fois la note de chacun établie.
Quel dommage qu'on tienne tant à mettre ordonner! Il est vrai que cela facilite la tâche quand il s'agit de distribuer les sales boulots. Mais, est-ce utile pour augmenter le niveau de connaissances générales de la population? Quel projet de société déprimant que celui de monter aux nues la jungle compétitive actuelle avec ses milliardaires qui côtoient la misère humaine la plus noire! Le Québec ne pourrait-il pas se distinguer de ses voisins immédiats en prônant la coopération et la solidarité?
Un bulletin moins parlant?
Le bulletin chiffré est-il plus parlant que celui avec des lettres? J'avoue ne pas comprendre ce que les chiffres ont de si magiques. Quelle différence d'information les parents obtiennent-ils quand un enfant obtient un D ou 62 % en français? L'un et l'autre sont aussi laconiques. De fait, ce n'est pas le bulletin qui dit au parent quoi faire pour aider son enfant. C'est l'enseignante, car deux mois de travail en classe ne se résument ni par un D, ni par 62 %. Dans un cas comme dans l'autre, seule l'enseignante peut vous indiquer les exercices à faire pour aider votre enfant.
La note chiffrée sert-elle alors à vérifier qui peut être admis au cégep ou à l'université? Encore là, ces institutions ne font pas confiance aux écoles secondaires. Ils effectuent leur propre sélection. Alors, pourquoi le primaire et le secondaire devraient-ils se priver d'utiliser un mode d'évaluation qui favorise l'apprentissage de tous, puisque, de toute manière, les cégeps et les universités vont effectuer leur propre sélection?
Est-ce à dire que l'on accorde le diplôme d'études secondaires à n'importe qui? Surtout pas. Pour franchir ce seuil, il est important d'avoir rempli les conditions qui conduisent au «brevet»! Et cela peut se mesurer. Mais entre-temps, les élèves pourront progresser sans constamment se faire comparer au phénix de la classe.
Ayant été témoin du syndicalisme enseignant des années 1970 qui a fit de nombreux gestes pour que les élèves défavorisés cessent d'être victimes d'une discrimination basée sur l'origine sociale, je reste perplexe devant cette lutte menée par certains syndicats afin de revenir à une évaluation à l'ancienne. Ne sont-ce pas les luttes syndicales qui ont amené le ministère de l'Éducation à évoluer dans la direction d'une évaluation plus motivante pour l'ensemble des élèves?
À la suggestion de Mario Dumont et de certains syndicats enseignants, le gouvernement a finalement annoncé le retour de l'ancien bulletin par notes et moyenne.
Il s'agit là d'une mauvaise nouvelle pour les enfants de milieux défavorisés. L'introduction d'une évaluation sans moyenne, ni rangs constituait l'une des mesures les plus intéressantes pour améliorer la motivation des enfants pauvres, mais aussi de la grande majorité des élèves du Québec.
Mon plaidoyer contre la décision de la ministre n'a pas pour but de défendre l'ensemble de la réforme qui, sur le terrain, a produit du meilleur et du pire.
L'image présentée par les médias s'attarde surtout au pire. Sur le plan de l'évaluation, quelques bulletins ridicules trouvés ici et là ont largement aidé à dénaturer l'essentiel de la nouvelle évaluation. Finalement, on a décidé de jeter le bébé avec l'eau du bain.
Pourquoi a-t-on changé l'évaluation?
Pourquoi l'ancienne évaluation par rangs et moyenne posait-elle problème? En réalité, elle ne posait pas un problème à tous les enfants. Les deux ou trois premiers de classe ont toujours adoré ce type de bulletin. Personnellement, j'en étais et j'aimais bien. Parce que nous avions tous les honneurs, tout le temps: médailles, prix de fin d'année nombreux, collants de toutes sortes placés dans les marges de nos cahiers et, bien sûr, louanges régulières de la maîtresse. C'était bien stimulant.
Mais, qu'en était-il des 30 autres élèves de la classe? Eh bien, rien. Pour la grande majorité d'entre eux, ils servaient simplement de faire-valoir à nos prouesses. Parfois, certaines enseignantes allaient même jusqu'à les tourner en ridicule ou les réprimander en les comparant aux premiers de classe qui, eux, savaient faire les choses.
Récemment, j'entendais des commentateurs qui applaudissaient à la décision de la ministre. Ils ne s'y trompaient pas. Leur argument principal: «La compétition mène le monde, et nous ne pouvons pas changer ça.» Selon eux, la coopération et la solidarité, c'était bon pour les rêveurs. Comme si, dans l'histoire, l'humanité n'avait jamais harnaché ses instincts primitifs.
Bref, pourquoi changer quand nous, les privilégiés, sommes si bien servis par le système?
La nouvelle évaluation
Que visait la nouvelle évaluation que la ministre de l'Éducation vient de renvoyer dans les limbes? Elle visait simplement à mettre tous les enfants au travail en les mettant en compétition avec eux-mêmes pour se dépasser.
De façon encore timide et imparfaite, elle tendait vers une façon de faire expérimentée avec succès par le célèbre pédagogue français Célestin Freinet. Il s'agit du système de brevets, également en vogue chez les scouts. Dans ce système, le jeune doit passer des épreuves pour démontrer qu'il a acquis une compétence ou des connaissances. Une fois qu'il a réussi les épreuves, il obtient son brevet. Chez les scouts par exemple, pour obtenir son brevet de cuisinier, il fallait savoir faire cuire un oeuf, préparer un dîner, etc. Et l'on pouvait ainsi obtenir brevet après brevet après brevet. Chacun nous rendait très fier, et nous motivait à en entreprendre un autre.
Bien sûr, Freinet aurait pu compter le nombre de brevets obtenus par chacun et en faire une moyenne. Mais ce n'était pas nécessaire, car cela aurait simplement enlevé la fierté à ceux qui ne sont pas les champions. Et la fierté est ce qui engendre la motivation au travail.
L'évaluation que l'on vient de reléguer aux oubliettes visait donc, maladroitement parfois, à vérifier que chaque élève progresse dans l'atteinte des objectifs que se fixe l'école. Le but était que chacun soit placé devant son propre tableau d'honneurs où il peut progresser de manière continue.
Il n'est pas nécessaire d'être un adepte de la théorie constructiviste pour aimer ce genre d'évaluation. Le célèbre psychologue behavioriste B. F. Skinner fonctionnait de la même façon. C'est lui qui a prouvé que les renforcements positifs faisaient apprendre plus vite que les renforcements négatifs. [...]
L'ancien bulletin par rangs et moyenne garantissait qu'une bonne partie de la classe devait se contenter de renforcements négatifs. La décision de la ministre nous y ramène à peu de chose près. Il ne reste plus qu'à ajouter le rang, ce qui ne manquera pas de se faire spontanément une fois la note de chacun établie.
Quel dommage qu'on tienne tant à mettre ordonner! Il est vrai que cela facilite la tâche quand il s'agit de distribuer les sales boulots. Mais, est-ce utile pour augmenter le niveau de connaissances générales de la population? Quel projet de société déprimant que celui de monter aux nues la jungle compétitive actuelle avec ses milliardaires qui côtoient la misère humaine la plus noire! Le Québec ne pourrait-il pas se distinguer de ses voisins immédiats en prônant la coopération et la solidarité?
Un bulletin moins parlant?
Le bulletin chiffré est-il plus parlant que celui avec des lettres? J'avoue ne pas comprendre ce que les chiffres ont de si magiques. Quelle différence d'information les parents obtiennent-ils quand un enfant obtient un D ou 62 % en français? L'un et l'autre sont aussi laconiques. De fait, ce n'est pas le bulletin qui dit au parent quoi faire pour aider son enfant. C'est l'enseignante, car deux mois de travail en classe ne se résument ni par un D, ni par 62 %. Dans un cas comme dans l'autre, seule l'enseignante peut vous indiquer les exercices à faire pour aider votre enfant.
La note chiffrée sert-elle alors à vérifier qui peut être admis au cégep ou à l'université? Encore là, ces institutions ne font pas confiance aux écoles secondaires. Ils effectuent leur propre sélection. Alors, pourquoi le primaire et le secondaire devraient-ils se priver d'utiliser un mode d'évaluation qui favorise l'apprentissage de tous, puisque, de toute manière, les cégeps et les universités vont effectuer leur propre sélection?
Est-ce à dire que l'on accorde le diplôme d'études secondaires à n'importe qui? Surtout pas. Pour franchir ce seuil, il est important d'avoir rempli les conditions qui conduisent au «brevet»! Et cela peut se mesurer. Mais entre-temps, les élèves pourront progresser sans constamment se faire comparer au phénix de la classe.
Ayant été témoin du syndicalisme enseignant des années 1970 qui a fit de nombreux gestes pour que les élèves défavorisés cessent d'être victimes d'une discrimination basée sur l'origine sociale, je reste perplexe devant cette lutte menée par certains syndicats afin de revenir à une évaluation à l'ancienne. Ne sont-ce pas les luttes syndicales qui ont amené le ministère de l'Éducation à évoluer dans la direction d'une évaluation plus motivante pour l'ensemble des élèves?
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