Le cellulaire entre dans l'arsenal de la violence à l'école
Le téléphone portable est devenu une arme qu’utilisent certains élèves malveillants. Le phénomène est relativement nouveau au Québec, mais est déjà très répandu en France. Photo: Ron Chapple Picture Arts
L'utilisation des cellulaires et des lecteurs MP3 par les élèves pour enregistrer ou filmer les professeurs à leur insu et diffuser les images sur Internet inquiète de plus en plus le milieu de l'éducation. Simple tendance ou véritable phénomène? En plein cours de maths, l'élève sort discrètement de son sac son téléphone cellulaire muni d'un appareil-photo et le pointe en direction du professeur qui est justement en train de gronder sévèrement un camarade de classe.
Un simple clic, à peine audible, mais qui pourrait coûter cher à l'étudiant et ruiner la réputation de l'enseignant. Le happy slapping, vous connaissez?
Inspiré des émissions Jackass et Dirty Sanchez, ce phénomène rebaptisé «vidéolynchage» ou «joyeuse baffe» par les Français serait né au sud de Londres en 2004. À l'origine, il consistait à agresser une personne ou un groupe dans un lieu public, le tout étant filmé clandestinement à l'aide de la fonction caméra d'un téléphone cellulaire. Ces images étaient ensuite diffusées largement sur Internet, le plus souvent à l'insu de la victime.
Avec le temps, le phénomène s'est transformé, passant de simple gifle captée sur image au violent passage à tabac filmé et diffusé sur le Web. Et il a finalement gagné les écoles. Plus subtils, les actes de «happy slapping» ciblent désormais les professeurs dans le but de les ridiculiser.
Au Québec, le phénomène est relativement nouveau. Mais plusieurs cas de «happy slapping» dans certaines écoles secondaires de la province ont récemment défrayé les manchettes. C'est une tendance dont on doit désormais tenir compte. Big Brother a fait son entrée en classe. «On n'a qu'à naviguer sur YouTube. Le nombre de vidéos que l'on y trouve sous la rubrique "profs" est surprenant. Il y en a dans plusieurs pays, et certains sont d'une rare violence», dit François Beauregard, rédacteur en chef de la revue de la Centrale syndicale du Québec (CSQ), qui s'en inquiète et consacre tout un dossier sur la violence envers les enseignants dans son dernier numéro.
En novembre dernier, à la polyvalente Charles-Gravel au Saguenay, un enseignant a été filmé à son insu par un téléphone cellulaire en pleine classe. Le coup avait été orchestré par des étudiants qui ont tenté, en vain, de le faire sortir de ses gonds. Le vidéoclip s'est néanmoins retrouvé sur YouTube peu de temps après. Même scénario à la trame plus dramatique cette fois, à l'école Mont-Bleu dans Gatineau. Devant une classe totalement indisciplinée, un enseignant a bel et bien perdu le contrôle. Les cris et les insultes ont fusé, le tout mis en boîte par caméra du cellulaire d'une étudiante. En l'espace de 24 heures, les trois petits films sur l'exaspération du professeur ont été regardés par des milliers de personnes sur Internet. Bouleversé par l'incident, l'homme de 57 ans qui compte 33 ans d'expérience en enseignement, a dû prendre un congé de plusieurs mois pour s'en remettre.
«Filmer une partie de la vie d'un enseignant hors contexte équivaut à dénaturer avec des mauvaises intentions des gestes qui sont posés dans une intention professionnelle», souligne Réjean Parent, le président de la CSQ. Il déplore ce moyen qu'ont les élèves de «condamner par contumace» un enseignant par la voie de la technologie.
Pour le spécialiste en communication sociale, Jo Mulamba Katambwe, ce phénomène, qu'il qualifie d'épidémie, est d'autant plus alarmant qu'il ne restera pas marginal. «On est dans une société d'images où beaucoup d'importance est accordée à la publicisation de la vie privée. Dans cette logique médiatique, il ne faut pas s'étonner que les téléphones cellulaires, qui nous permettent de prendre des images et de les mettre sur YouTube, soient si populaires», a soutenu ce professeur au Département de lettres et communication de l'Université du Québec à Trois-Rivières.
Le bannir, la solution?
En France, cette tendance connaît un véritable boom. Durant les six premiers mois de 2006, pas moins de 200 incidents auraient été répertoriés, selon la présidente de l'Association SOS Benjamin qui lutte contre la violence à l'école. L'agression filmée d'une enseignante d'un lycée des Yvelines avait marqué l'entrée de ces «plaisanteries» de mauvais goût dans les établissements scolaires de niveau secondaire. L'adolescent «vidéaste» attend d'ailleurs son procès qui a récemment été reporté au 12 juin. En effet, depuis janvier et l'adoption d'un amendement d'un sénateur UMP dans le projet de loi Sarkozy sur la délinquance, le happy slapping est devenu un délit.
La situation est telle qu'une député de l'UMP en a fait son cheval de bataille. Nathalie Kosciusko-Morizet s'inquiète de cette nouvelle tendance qui «menace la sécurité des enseignants et des enfants en encourageant cette violence», née de l'essor des nouvelles technologies. Elle ne prône rien de moins que le bannissement du téléphone cellulaire, non seulement dans les classes, mais partout ailleurs dans l'école.
Certes, l'importance de réglementer est d'autant plus grande dans ce pays où 95 % des jeunes entre 15 et 17 ans possèdent un cellulaire. Dans des proportions moindres, les élèves du primaire et même les tout-petits de maternelle ont leur «babymo» (pour baby mobile), un téléphone cellulaire déguisé en ourson ou autre animal de peluche. À titre comparatif, selon une étude réalisée par Nokia, 64 % des jeunes Canadiens âgés de 15 à 29 ans ont des téléphones cellulaires. Parmi eux, plus de la moitié peuvent prendre des photos avec leur téléphone.
Après avoir fait la sourde oreille, le ministre français de l'Éducation, Gilles de Robien, a finalement tiré la sonnette d'alarme sur le téléphone portable. En plus d'avoir fait rédiger une circulaire sur la prévention de la violence à l'école, il a reconnu que le téléphone «doit être totalement prohibé dans les classes, voire dans les bâtiments».
Même si l'usage du téléphone cellulaire et autres appareils électroniques est déjà interdit dans les salles de cours au Québec, l'heure du bannissement n'est pas encore venue. Plusieurs conseils d'établissement songent néanmoins à inclure des mesures plus sévères aux codes de vie des écoles, dont ils ont la responsabilité. Déjà, dans certains établissements, les sac à main sont interdits en classe. Après l'incident qui lui a fait perdre momentanément un professeur, l'école secondaire Mont-Bleu n'y est pas allée de main morte: elle a carrément interdit l'utilisation du téléphone portable partout en ses murs. Même chose à Toronto où le Marc Garneau Collegiate Institute a interdit le cellulaire dans les corridors et la cafétéria, malgré les protestations des parents, qui voulaient garder le contact avec leurs enfants pendant la journée. Le conseil scolaire songe même à étendre cette mesure à toutes les écoles dès avril.
«Les directions d'école sont vraiment aux prises avec ce problème, et on va devoir y réfléchir. C'est toute la confiance en notre système d'éducation qui est en jeu», a indiqué pour sa part la présidente de la Fédération des comités de parents du Québec, Diane Miron.
Au Saguenay, le directeur de la polyvalente Charles-Gravel a demandé que la question soit mise à l'ordre du jour du prochain Conseil des commissaires. À la Commission scolaire de Montréal, on dit surveiller de près cette problématique, bien que l'on ne songe pas encore à imposer un règlement.
Pour le professeur Katambwe, adopter une attitude autoritaire prohibitive n'est pas recommandable. «Il ne faut pas chercher à bannir l'utilisation du téléphone cellulaire, mais plutôt tenter de promouvoir un usage responsable», a-t-il noté. Il se dit en désaccord avec certains professeurs qui n'osent toujours pas dénoncer les actes de happy slapping dont ils sont victimes, de peur que cela fasse boule de neige. «Au contraire, il faut plutôt provoquer un débat social et en parler dans les écoles et les familles. Devant la croissance certaine du phénomène, nous n'avons pas d'autres choix», a-t-il conclu.
Un simple clic, à peine audible, mais qui pourrait coûter cher à l'étudiant et ruiner la réputation de l'enseignant. Le happy slapping, vous connaissez?
Inspiré des émissions Jackass et Dirty Sanchez, ce phénomène rebaptisé «vidéolynchage» ou «joyeuse baffe» par les Français serait né au sud de Londres en 2004. À l'origine, il consistait à agresser une personne ou un groupe dans un lieu public, le tout étant filmé clandestinement à l'aide de la fonction caméra d'un téléphone cellulaire. Ces images étaient ensuite diffusées largement sur Internet, le plus souvent à l'insu de la victime.
Avec le temps, le phénomène s'est transformé, passant de simple gifle captée sur image au violent passage à tabac filmé et diffusé sur le Web. Et il a finalement gagné les écoles. Plus subtils, les actes de «happy slapping» ciblent désormais les professeurs dans le but de les ridiculiser.
Au Québec, le phénomène est relativement nouveau. Mais plusieurs cas de «happy slapping» dans certaines écoles secondaires de la province ont récemment défrayé les manchettes. C'est une tendance dont on doit désormais tenir compte. Big Brother a fait son entrée en classe. «On n'a qu'à naviguer sur YouTube. Le nombre de vidéos que l'on y trouve sous la rubrique "profs" est surprenant. Il y en a dans plusieurs pays, et certains sont d'une rare violence», dit François Beauregard, rédacteur en chef de la revue de la Centrale syndicale du Québec (CSQ), qui s'en inquiète et consacre tout un dossier sur la violence envers les enseignants dans son dernier numéro.
En novembre dernier, à la polyvalente Charles-Gravel au Saguenay, un enseignant a été filmé à son insu par un téléphone cellulaire en pleine classe. Le coup avait été orchestré par des étudiants qui ont tenté, en vain, de le faire sortir de ses gonds. Le vidéoclip s'est néanmoins retrouvé sur YouTube peu de temps après. Même scénario à la trame plus dramatique cette fois, à l'école Mont-Bleu dans Gatineau. Devant une classe totalement indisciplinée, un enseignant a bel et bien perdu le contrôle. Les cris et les insultes ont fusé, le tout mis en boîte par caméra du cellulaire d'une étudiante. En l'espace de 24 heures, les trois petits films sur l'exaspération du professeur ont été regardés par des milliers de personnes sur Internet. Bouleversé par l'incident, l'homme de 57 ans qui compte 33 ans d'expérience en enseignement, a dû prendre un congé de plusieurs mois pour s'en remettre.
«Filmer une partie de la vie d'un enseignant hors contexte équivaut à dénaturer avec des mauvaises intentions des gestes qui sont posés dans une intention professionnelle», souligne Réjean Parent, le président de la CSQ. Il déplore ce moyen qu'ont les élèves de «condamner par contumace» un enseignant par la voie de la technologie.
Pour le spécialiste en communication sociale, Jo Mulamba Katambwe, ce phénomène, qu'il qualifie d'épidémie, est d'autant plus alarmant qu'il ne restera pas marginal. «On est dans une société d'images où beaucoup d'importance est accordée à la publicisation de la vie privée. Dans cette logique médiatique, il ne faut pas s'étonner que les téléphones cellulaires, qui nous permettent de prendre des images et de les mettre sur YouTube, soient si populaires», a soutenu ce professeur au Département de lettres et communication de l'Université du Québec à Trois-Rivières.
Le bannir, la solution?
En France, cette tendance connaît un véritable boom. Durant les six premiers mois de 2006, pas moins de 200 incidents auraient été répertoriés, selon la présidente de l'Association SOS Benjamin qui lutte contre la violence à l'école. L'agression filmée d'une enseignante d'un lycée des Yvelines avait marqué l'entrée de ces «plaisanteries» de mauvais goût dans les établissements scolaires de niveau secondaire. L'adolescent «vidéaste» attend d'ailleurs son procès qui a récemment été reporté au 12 juin. En effet, depuis janvier et l'adoption d'un amendement d'un sénateur UMP dans le projet de loi Sarkozy sur la délinquance, le happy slapping est devenu un délit.
La situation est telle qu'une député de l'UMP en a fait son cheval de bataille. Nathalie Kosciusko-Morizet s'inquiète de cette nouvelle tendance qui «menace la sécurité des enseignants et des enfants en encourageant cette violence», née de l'essor des nouvelles technologies. Elle ne prône rien de moins que le bannissement du téléphone cellulaire, non seulement dans les classes, mais partout ailleurs dans l'école.
Certes, l'importance de réglementer est d'autant plus grande dans ce pays où 95 % des jeunes entre 15 et 17 ans possèdent un cellulaire. Dans des proportions moindres, les élèves du primaire et même les tout-petits de maternelle ont leur «babymo» (pour baby mobile), un téléphone cellulaire déguisé en ourson ou autre animal de peluche. À titre comparatif, selon une étude réalisée par Nokia, 64 % des jeunes Canadiens âgés de 15 à 29 ans ont des téléphones cellulaires. Parmi eux, plus de la moitié peuvent prendre des photos avec leur téléphone.
Après avoir fait la sourde oreille, le ministre français de l'Éducation, Gilles de Robien, a finalement tiré la sonnette d'alarme sur le téléphone portable. En plus d'avoir fait rédiger une circulaire sur la prévention de la violence à l'école, il a reconnu que le téléphone «doit être totalement prohibé dans les classes, voire dans les bâtiments».
Même si l'usage du téléphone cellulaire et autres appareils électroniques est déjà interdit dans les salles de cours au Québec, l'heure du bannissement n'est pas encore venue. Plusieurs conseils d'établissement songent néanmoins à inclure des mesures plus sévères aux codes de vie des écoles, dont ils ont la responsabilité. Déjà, dans certains établissements, les sac à main sont interdits en classe. Après l'incident qui lui a fait perdre momentanément un professeur, l'école secondaire Mont-Bleu n'y est pas allée de main morte: elle a carrément interdit l'utilisation du téléphone portable partout en ses murs. Même chose à Toronto où le Marc Garneau Collegiate Institute a interdit le cellulaire dans les corridors et la cafétéria, malgré les protestations des parents, qui voulaient garder le contact avec leurs enfants pendant la journée. Le conseil scolaire songe même à étendre cette mesure à toutes les écoles dès avril.
«Les directions d'école sont vraiment aux prises avec ce problème, et on va devoir y réfléchir. C'est toute la confiance en notre système d'éducation qui est en jeu», a indiqué pour sa part la présidente de la Fédération des comités de parents du Québec, Diane Miron.
Au Saguenay, le directeur de la polyvalente Charles-Gravel a demandé que la question soit mise à l'ordre du jour du prochain Conseil des commissaires. À la Commission scolaire de Montréal, on dit surveiller de près cette problématique, bien que l'on ne songe pas encore à imposer un règlement.
Pour le professeur Katambwe, adopter une attitude autoritaire prohibitive n'est pas recommandable. «Il ne faut pas chercher à bannir l'utilisation du téléphone cellulaire, mais plutôt tenter de promouvoir un usage responsable», a-t-il noté. Il se dit en désaccord avec certains professeurs qui n'osent toujours pas dénoncer les actes de happy slapping dont ils sont victimes, de peur que cela fasse boule de neige. «Au contraire, il faut plutôt provoquer un débat social et en parler dans les écoles et les familles. Devant la croissance certaine du phénomène, nous n'avons pas d'autres choix», a-t-il conclu.
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