Secondaire - La pédagogie par projets permet d'heureux résultats
La réforme est déjà implantée au premier cycle du secondaire. L'opération ne va pas sans heurts. Si un enseignant approuve l'orientation générale donnée, il n'est pas sans constater que beaucoup de correctifs devront être apportés.
Le renouveau pédagogique est en place au premier cycle de toutes les écoles québécoises de niveau secondaire depuis déjà quelques années. Dès l'an prochain, il sera appliqué à la troisième secondaire puis, en 2008 et 2009, au reste du second cycle.
Dans les grandes lignes, les objectifs de la réforme de l'éducation — actualisation des méthodes et du contenu de l'enseignement, hausse du pourcentage de diplômés — obtenaient le consensus des divers intervenants du secteur de l'éducation. Dans les faits cependant, la réforme s'est heurtée à une vaste campagne de dénigrement quant à ses modalités.
Rapprocher les matières
Marc Landry enseigne actuellement le français dans une école secondaire de la Rive-Sud. Voilà 15 ans qu'il oeuvre au sein du système d'éducation québécois et il épouse globalement son actuel remodelage. «Notre fameux système d'éducation produisait 40 % de décrocheurs, affirme-t-il. On enseignait presque comme à l'époque de Molière. J'exagère un peu, mais les jeunes d'aujourd'hui sont nés avec un cellulaire dans une main et une souris d'ordinateur dans l'autre. Le renouveau pédagogique correspond à une nécessité.»
À l'approche «perroquet», Marc Landry privilégie largement celle, socioconstructiviste, de la pédagogie par projets, qui met l'accent sur l'activité de l'étudiant dans une perspective collective et d'interconnexion entre les matières. «La réforme, affirme l'enseignant, permet aussi de faire le lien entre la théorie et la pratique. En français, ça fait des années qu'il est prouvé que le transfert ne s'opère pas entre la théorie et les exercices. On multiplie ces derniers, mais sans résultat. Il faut enseigner la grammaire dans un contexte cohérent.»
Pour ce faire, Marc Landry fait écrire à ses étudiants sous la forme journalistique des faits divers, par exemple, qui illustrent les notions de phrases incises et divers usages de la ponctuation. Il y a un mois, ses étudiants devaient produire un texte sur des personnalités humanistes comme Gan-dhi ou Gilles Kègle. Ce projet leur permettait de démontrer leur connaissance de la grammaire tout en exploitant des notions d'histoire et des questionnements abordés dans leur cours de morale.
Dans l'optique du professeur, la pédagogie par projets a largement fait ses preuves; ce mode d'apprentissage n'est-il pas à l'honneur dans les écoles internationales, qui sont parmi les mieux classées au palmarès de L'actualité?
Une mise en place ardue
Deux systèmes de notation par lettres (entre «A» et «E») sont actuellement employés dans le cadre du renouveau pédagogique: le premier quantifie les résultats obtenus par l'étudiant dans chacune des matières, et l'autre témoigne de l'acquisition des fameuses «compétences transversales». Au nombre de neuf, ces dernières servent à évaluer l'actualisation du potentiel de l'étudiant, ses capacités à coopérer, à résoudre des problèmes, à exploiter les technologies de l'information, etc.
La Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE) milite pour l'abolition de l'évaluation des compétences transversales tout en affirmant que l'école doit continuer de permettre l'acquisition des apprentissages qu'elles représentent.
Comme plusieurs autres intervenants de l'éducation, Marc Landry croit aux compétences transversales et à l'utilité de leur évaluation. Elles témoignent à son sens d'une valorisation d'outils (méthodologie, débrouillardise, etc.) dont l'utilité dépasse le cadre d'une matière donnée et qui contribuent à faire de l'école un lieu stimulant, dynamique.
Mais là comme ailleurs, le renouveau pédagogique pose problème quant à son calendrier de mise en place. Marc Landry avait déjà évalué les compétences de ses élèves avant même de recevoir les directives du ministère de l'Éducation sur le sujet. Et encore: était-il nécessaire de faire la moyenne des notes données par les professeurs? Cela n'était pas balisé.
«L'implantation de la réforme n'a pas été assez planifiée, déplore le professeur de français, et la disponibilité pour s'y préparer est défaillante. C'est là qu'on frappe un mur. Je connais un professeur de morale en deuxième secondaire qui donne des cours à huit groupes qu'il voit une fois par semaine. Comment pourrait-il évaluer leurs compétences? Un autre professeur d'arts plastiques enseigne à 500 élèves. C'est impossible!»
Où trouver le temps ?
Marc Landry lui-même enseigne à 96 élèves répartis en deux groupes. À cette tâche s'ajoutent la correction des copies et les journées pédagogiques. Un horaire surchargé, quoi. Et ce n'est pas tout: les rencontres pour le renouveau pédagogique peuvent réunir jusqu'à 27 personnes. «C'est beaucoup, constate Marc Landry, nous ne nous rendons jamais à la fin de l'ordre du jour.»
En fin de compte, les professeurs manquent aussi de temps pour se concerter dans la planification de la pédagogie par projets, sans parler de ceux qui boycottent carrément les réunions. «L'an passé par exemple, nous avons parlé du stress et de ses effets sur le système immunitaire dans le cadre d'un cours sur la vulgarisation scientifique. C'est un sujet qui interpelle beaucoup les étudiants. Or, quelques semaines plus tard, ils abordaient le même thème dans un cours de biologie. Si nous l'avions su avant, nous aurions pu aller beaucoup plus loin dans ce projet.»
Des correctifs sont nécessaires
Pour l'enseignant de la Rive-Sud de Montréal, les investissements ne sont pas réalisés aux bons endroits. Il faudrait davantage valoriser la formation des professeurs et accorder les ressources promises (100 M$) pour les élèves en difficulté. Le secondaire est une étape cruciale dans le développement des étudiants et travailleurs, et les ressources en orthopédagogie y sont quasi inexistantes.
Une solution envisagée pour favoriser l'appropriation du renouveau par le personnel enseignant est d'appliquer au Québec le modèle européen, où le mercredi est jour férié pour les étudiants. Une bonne occasion pour eux de faire du sport, avance Marc Landry, alors que les professeurs en profiteraient pour actualiser la nouvelle pédagogie et développer une cohésion.
Cette solution exige cependant un grand travail de coordination et de gestion des infrastructures, du transport aux horaires des parents. Et il faudrait encore que les professeurs du second cycle se rendent compte de l'étendue de la problématique et comprennent mieux les exigences du nouveau système.
Rien d'impossible, toutefois, ni d'irréalisable. Et tout ajustement, aussi radical soit-il, est préférable au découragement, à la démobilisation et au je-m'en-foutisme. Ne parle-t-on pas ici de l'avenir d'une nation?
Collaborateur du Devoir
Le renouveau pédagogique est en place au premier cycle de toutes les écoles québécoises de niveau secondaire depuis déjà quelques années. Dès l'an prochain, il sera appliqué à la troisième secondaire puis, en 2008 et 2009, au reste du second cycle.
Dans les grandes lignes, les objectifs de la réforme de l'éducation — actualisation des méthodes et du contenu de l'enseignement, hausse du pourcentage de diplômés — obtenaient le consensus des divers intervenants du secteur de l'éducation. Dans les faits cependant, la réforme s'est heurtée à une vaste campagne de dénigrement quant à ses modalités.
Rapprocher les matières
Marc Landry enseigne actuellement le français dans une école secondaire de la Rive-Sud. Voilà 15 ans qu'il oeuvre au sein du système d'éducation québécois et il épouse globalement son actuel remodelage. «Notre fameux système d'éducation produisait 40 % de décrocheurs, affirme-t-il. On enseignait presque comme à l'époque de Molière. J'exagère un peu, mais les jeunes d'aujourd'hui sont nés avec un cellulaire dans une main et une souris d'ordinateur dans l'autre. Le renouveau pédagogique correspond à une nécessité.»
À l'approche «perroquet», Marc Landry privilégie largement celle, socioconstructiviste, de la pédagogie par projets, qui met l'accent sur l'activité de l'étudiant dans une perspective collective et d'interconnexion entre les matières. «La réforme, affirme l'enseignant, permet aussi de faire le lien entre la théorie et la pratique. En français, ça fait des années qu'il est prouvé que le transfert ne s'opère pas entre la théorie et les exercices. On multiplie ces derniers, mais sans résultat. Il faut enseigner la grammaire dans un contexte cohérent.»
Pour ce faire, Marc Landry fait écrire à ses étudiants sous la forme journalistique des faits divers, par exemple, qui illustrent les notions de phrases incises et divers usages de la ponctuation. Il y a un mois, ses étudiants devaient produire un texte sur des personnalités humanistes comme Gan-dhi ou Gilles Kègle. Ce projet leur permettait de démontrer leur connaissance de la grammaire tout en exploitant des notions d'histoire et des questionnements abordés dans leur cours de morale.
Dans l'optique du professeur, la pédagogie par projets a largement fait ses preuves; ce mode d'apprentissage n'est-il pas à l'honneur dans les écoles internationales, qui sont parmi les mieux classées au palmarès de L'actualité?
Une mise en place ardue
Deux systèmes de notation par lettres (entre «A» et «E») sont actuellement employés dans le cadre du renouveau pédagogique: le premier quantifie les résultats obtenus par l'étudiant dans chacune des matières, et l'autre témoigne de l'acquisition des fameuses «compétences transversales». Au nombre de neuf, ces dernières servent à évaluer l'actualisation du potentiel de l'étudiant, ses capacités à coopérer, à résoudre des problèmes, à exploiter les technologies de l'information, etc.
La Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE) milite pour l'abolition de l'évaluation des compétences transversales tout en affirmant que l'école doit continuer de permettre l'acquisition des apprentissages qu'elles représentent.
Comme plusieurs autres intervenants de l'éducation, Marc Landry croit aux compétences transversales et à l'utilité de leur évaluation. Elles témoignent à son sens d'une valorisation d'outils (méthodologie, débrouillardise, etc.) dont l'utilité dépasse le cadre d'une matière donnée et qui contribuent à faire de l'école un lieu stimulant, dynamique.
Mais là comme ailleurs, le renouveau pédagogique pose problème quant à son calendrier de mise en place. Marc Landry avait déjà évalué les compétences de ses élèves avant même de recevoir les directives du ministère de l'Éducation sur le sujet. Et encore: était-il nécessaire de faire la moyenne des notes données par les professeurs? Cela n'était pas balisé.
«L'implantation de la réforme n'a pas été assez planifiée, déplore le professeur de français, et la disponibilité pour s'y préparer est défaillante. C'est là qu'on frappe un mur. Je connais un professeur de morale en deuxième secondaire qui donne des cours à huit groupes qu'il voit une fois par semaine. Comment pourrait-il évaluer leurs compétences? Un autre professeur d'arts plastiques enseigne à 500 élèves. C'est impossible!»
Où trouver le temps ?
Marc Landry lui-même enseigne à 96 élèves répartis en deux groupes. À cette tâche s'ajoutent la correction des copies et les journées pédagogiques. Un horaire surchargé, quoi. Et ce n'est pas tout: les rencontres pour le renouveau pédagogique peuvent réunir jusqu'à 27 personnes. «C'est beaucoup, constate Marc Landry, nous ne nous rendons jamais à la fin de l'ordre du jour.»
En fin de compte, les professeurs manquent aussi de temps pour se concerter dans la planification de la pédagogie par projets, sans parler de ceux qui boycottent carrément les réunions. «L'an passé par exemple, nous avons parlé du stress et de ses effets sur le système immunitaire dans le cadre d'un cours sur la vulgarisation scientifique. C'est un sujet qui interpelle beaucoup les étudiants. Or, quelques semaines plus tard, ils abordaient le même thème dans un cours de biologie. Si nous l'avions su avant, nous aurions pu aller beaucoup plus loin dans ce projet.»
Des correctifs sont nécessaires
Pour l'enseignant de la Rive-Sud de Montréal, les investissements ne sont pas réalisés aux bons endroits. Il faudrait davantage valoriser la formation des professeurs et accorder les ressources promises (100 M$) pour les élèves en difficulté. Le secondaire est une étape cruciale dans le développement des étudiants et travailleurs, et les ressources en orthopédagogie y sont quasi inexistantes.
Une solution envisagée pour favoriser l'appropriation du renouveau par le personnel enseignant est d'appliquer au Québec le modèle européen, où le mercredi est jour férié pour les étudiants. Une bonne occasion pour eux de faire du sport, avance Marc Landry, alors que les professeurs en profiteraient pour actualiser la nouvelle pédagogie et développer une cohésion.
Cette solution exige cependant un grand travail de coordination et de gestion des infrastructures, du transport aux horaires des parents. Et il faudrait encore que les professeurs du second cycle se rendent compte de l'étendue de la problématique et comprennent mieux les exigences du nouveau système.
Rien d'impossible, toutefois, ni d'irréalisable. Et tout ajustement, aussi radical soit-il, est préférable au découragement, à la démobilisation et au je-m'en-foutisme. Ne parle-t-on pas ici de l'avenir d'une nation?
Collaborateur du Devoir
Haut de la page

