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Santé - Les chercheurs inquiets

Les demandes soumises par des chercheurs se sont accrues de 10 % depuis deux ans, mais l'argent n'est pas au rendez-vous

Pauline Gravel   21 octobre 2006  Éducation
Les taux de succès des demandes de subventions de recherche ont aussi fondu en trois ans.
Photo : Agence Reuters
Les taux de succès des demandes de subventions de recherche ont aussi fondu en trois ans.
Après des années de vaches maigres, les universités ont embauché massivement au cours de la dernière décennie. Une flopée de jeunes chercheurs triés sur le volet ont ainsi démarré des projets de pointe au Québec. Bonne nouvelle? Pas complètement, car c'est oublier que les scientifiques, en recherche médicale particulièrement, sont désormais beaucoup plus nombreux à se disputer le même bout de gras, qui lui n'augmente pas. Peinant à obtenir les fonds nécessaires pour assurer le fonctionnement de leur laboratoire, leur recherche est maintenant menacée. Exode de cerveaux et pénurie de professeurs dans nos universités pointent donc à l'horizon...

À l'Institute for Molecular Pathology de Vienne où il a travaillé pendant sept ans, le Québécois Maxime Bouchard a pu mener à bien tous les projets de recherche fondamentale sur le cancer qui lui tenaient à coeur sans aucune contrainte d'argent. Dans ce centre de recherche financé par le géant allemand de l'industrie pharmaceutique Bohringer-Ingelheim, «la restriction se situe au niveau des idées et non pas au niveau de l'argent», souligne le scientifique, qui est aujourd'hui à l'université McGill. «Si j'avais une bonne idée, deux semaines plus tard je démarrais le projet et un an plus tard nous avions les réponses. Ici, c'est le temps que ça prend pour obtenir l'argent nécessaire pour réaliser le projet.»

Maxime Bouchard est revenu au Québec en 2003, attiré par une chaire de recherche du Canada (une subvention de 100 000 $ par année versée pendant cinq ans à son université, qui s'en sert pour payer son salaire et diverses autres dépenses de la faculté), une exemption quinquennale d'impôts au Québec, l'achat de tout l'équipement de pointe pour son laboratoire grâce à la Fondation canadienne à l'innovation (FCI) et une subvention de démarrage de trois ans servant à acheter le matériel biologique et à recruter du personnel technique et des étudiants.

Mais comme toutes les autres nouvelles recrues, voire les chercheurs bien établis, Maxime Bouchard redoute la prochaine étape: le renouvellement de ses fonds de fonctionnement qui, s'il ne se concrétise pas, risque de compromettre la poursuite de sa recherche. Il a soumis une demande aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) le 15 octobre dernier et maintenant il se croise les doigts. Le travail accompli et les publications dans des revues savantes reconnues au cours des deux ans et demi qui viennent de s'écouler ne lui garantissent aucunement l'acceptation de sa demande.

Le fonctionnement

Les chercheurs en santé comme Maxime Bouchard ont raison de s'inquiéter, car le taux de succès des demandes de fonds de fonctionnement (qui sont liés à l'exécution de la recherche et servent à payer techniciens, animaux de laboratoire, cultures de cellules, pipettes, etc.) soumises aux IRSC a subi une chute importante. Lors de la dernière compétition, ce taux atteignait à peine 24 % alors que la moyenne des meilleures années tournait autour de 40 %. Sur environ 1700 demandes présentées en mars dernier, à peine 380 ont reçu l'aval d'un financement.

Mais plus inquiétant encore est le fait que «le fossé se creuse de plus en plus entre le nombre de demandes de très bonne qualité qui mériteraient amplement d'être financées et le nombre que nous pouvons financer», déplore Pierre Chartrand, vice-président du portefeuille de la recherche aux IRSC. «Et ceux qui écopent sont en grande partie de jeunes chercheurs qui sont excellents.»

En raison du recrutement massif des dernières années dans les universités, le nombre de demandes soumises par des chercheurs possédant des compétences exceptionnelles s'est accru de plus de 10 % au cours des deux dernières années. L'enveloppe budgétaire des IRSC, par contre, n'a pas augmenté en concomitance, souligne Pierre Chartrand. Au cours de l'année dernière, l'augmentation est carrément demeurée en deçà du niveau d'inflation des coûts en recherche, elle n'a pas dépassé les 2,5 %.

Dans le but de maintenir les taux de succès autant que faire se peut, les IRSC ont donc coupé dans les autres programmes de subventions offerts, comme celui destiné au maintien des équipements et à leur fonctionnement. On a amputé le montant de certaines subventions déjà accordées.

Exigences accrues

Le spectre des demandes «subventionnables non subventionnées» est ainsi devenu la hantise des chercheurs en santé. «Il y a deux ans, une demande de subvention qui était notée 4 sur 5 par les comités d'experts était automatiquement financée, explique Maxime Bouchard. On dit que maintenant celles ayant décroché un remarquable 4,3 sont également refusées.»

La situation est loin d'être plus rassurante au Fonds de recherche en santé du Québec (FRSQ), dont le budget a subi une compression de 6,5 % en 2003: la première en 40 ans d'existence, alors que le Fonds n'avait connu que des augmentations. «Et depuis cet épisode, non seulement nous n'avons pas rattrapé les 6,5 %, mais nous sommes restés en parfaite stagnation», a confirmé Alain Beaudet, p.-d.g. du FRSQ qui destine ses subventions principalement aux étudiants. En 2003-04, la proportion des demandes de bourses de formation (pour la maîtrise, le doctorat et le post-doctorat) auxquelles le FRSQ a répondu positivement et qu'il a financées atteignait 35 %. L'an dernier, cette proportion a diminué à 26 %. «Le nombre d'étudiants que les comités d'experts nous recommandent de subventionner augmente et fatalement, à enveloppe fermée, les taux de succès diminuent, indique le Dr Beaudet. Depuis les coupes que nous avons subies, nous avons retranché tout ce que nous pouvions, ce qui fait que les taux continueront à diminuer.»

Le programme de «bourses de carrière» a aussi écopé du vent de restrictions. Ces bourses destinées aux jeunes chercheurs les plus talentueux servent à rembourser le salaire du chercheur à l'université afin que celui-ci soit épargné d'une trop lourde tâche d'enseignement et d'administration tôt en carrière. Bien que le FRSQ ait réussi à maintenir des taux de succès de 43 % chez les cliniciens et de 50 % chez les Ph.D., les montants attribués n'ont quant à eux pas été augmentés depuis près de 12 ans, «tel et si bien qu'elles ne sont plus très compétitives».

Les taux de succès des demandes de subventions de recherche (ou fonds de fonctionnement) que le FRSQ accorde pour des projets portant sur des sujets très particuliers ont aussi fondu en trois ans, passant d'environ 30 % à 17 %.

Conséquences dramatiques

D'une part, les chercheurs doivent passer de plus en plus de temps à rechercher du financement. Déjà, dans les conditions normales, ils consacraient au moins quatre mois par année à la préparation et à la rédaction de leurs demandes de fonds. «Parce qu'on ne peut plus se fier au soutien des IRSC, nous devons nous tourner vers divers autres petits organismes subventionnaires, tels que les fondations [qui n'offrent que des montants minimes] March of Dimes et la Société canadienne du cancer», explique Maxime Bouchard.

Plus grave toutefois est le fait que l'on voit de plus en plus de jeunes chercheurs très compétents et bien établis qui tout à coup voient leurs subventions de fonctionnement coupées, souligne le vice-recteur à la recherche à l'Université de Montréal, Jacques Turgeon, qui trouve «catastrophique qu'un jeune chercheur dans lequel on a investi en lui donnant un poste, un laboratoire et des étudiants doive abandonner ses activités de recherche parce qu'il n'a plus de budget d'opération». «Si on ne maintient pas le financement de nos chercheurs, ceux-ci ne formeront plus d'étudiants gradués qui sont les futurs professeurs dont les universités auront bien besoin d'ici peu», dit-il.

«C'est tout à fait aberrant», renchérit la chercheuse Nicole Beauchemin, de l'université McGill. On a investi pour me former fort probablement 500 000 $ pendant 25 ans en bourses de formation et d'étude qui m'ont donné une grande expertise. Mais là j'ai du mal à financer ma recherche, qui est pourtant prometteuse en applications cliniques pour les personnes souffrant du cancer du côlon. C'est comme former un pompier sans lui donner de tuyaux d'arrosage. Nous [les chercheurs] avons beaucoup de difficulté à comprendre cette incohérence.»

Nicole Beauchemin explique qu'elle ne peut compter uniquement sur le soutien des compagnies pharmaceutiques car elle effectue une recherche fondamentale dont les retombées en clinique sont loin d'être immédiates. Les médicaments employés aujourd'hui pour traiter le cancer du sein découlent d'une vingtaine d'années de recherche, donne-t-elle comme exemple.

«Si nous voulons maintenir notre leadership en recherche en santé sur la scène canadienne, leadership que nous avons acquis à force d'investissements à des époques où nous n'étions pas beaucoup plus riches qu'aujourd'hui, il faut absolument réinvestir, notamment dans les individus parce que les autres provinces, en l'occurrence l'Ontario, l'Alberta et la Colombie-Britannique, le font de façon massive. Et ces investissements provinciaux attirent de très bons chercheurs, parfois parmi les nôtres, qu'ils paient beaucoup mieux que nous», affirme Alain Beaudet.

Il serait toutefois injuste de ne pas souligner les investissements en recherche de nos gouvernements fédéral et provincial ces dernières années, ont tenu à signaler tant le p.-d.g. du FRSQ que le v.-p. des IRSC. Les IRSC ont en effet vu leur budget augmenter significativement, passant de 290 millions à 707 millions entre 1999 et 2006.

Également, la FCI a permis le bourgeonnement de nouvelles infrastructures et d'équipements de pointe qui manquaient pour rendre notre recherche compétitive à l'échelle mondiale. Au dernier concours du FCI, le gouvernement du Québec a engagé quelque 100 millions dans le programme de la FCI. Rappelons que le gouvernement provincial fournit la même proportion de financement que le fédéral (40 %-40 %) dans les projets retenus lors de ces compétitions canadiennes. Le reste est très souvent assumé par les universités.

Bravo pour toutes ces nouvelles infrastructures, mais il faut maintenant les faire fonctionner, entend-on gronder dans les universités, qui sont prises à la gorge.

«Même avec des tonnes d'équipement et de nouvelles infrastructures, s'il n'y a pas d'argent pour faire les expériences elles-mêmes, où irons-nous?», lance Maxime Bouchard.

Ces équipements ultra-sophistiqués ainsi que ces nouvelles têtes chercheuses exigent que les universités procèdent à des constructions additionnelles pour loger tout ce beau monde et leur matériel, ajoute le vice-recteur de l'Université de Montréal. «Ces frais indirects que le gouvernement ne veut absolument pas assumer accroissent le fardeau financier des universités, qui sont déjà étranglées», dit-il.

«La compétitivité en science se résume malheureusement à une question d'argent, conclut Maxime Bouchard. Les chercheurs ont tous une formation équivalente. Ce qui fait qu'un endroit est plus compétitif qu'un autre est la présence des ressources, soit l'argent pour exécuter les expériences, pour payer le personnel technique.»
 
 
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