samedi 11 février 2012 Dernière mise à jour 01h25
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Faciliter l'innovation ou résister au changement? - Qu'une fleur pousse

Pourquoi, souvent, « les nouveaux moyens d'information et de communication échouent sur les rivages de l'éducation »

Patrick Guillemet   20 mai 2006  Éducation
On ne tire pas sur une fleur pour qu'elle pousse. Pareille à elle, l'innovation a sa vie propre, son mystère, sa dynamique souterraine. Un terrain fertile, des soins patients, de l'eau, du soleil, mais pas trop: tout est simple, et en même temps si difficile.

Il y a déjà bien longtemps que Kurt Lewin a dépeint les mécanismes qui accompagnent le changement et montré l'importance de se préoccuper des forces qui s'y opposent, trouvant leur source dans les normes des groupes visés. Les études successives ont ainsi montré que la résistance au changement, qu'elle soit tacite ou explicite, est un phénomène complexe englobant des réalités à la fois psychologiques, sociologiques, politiques, économiques et culturelles.

De belles occasions

Pourtant, les éducateurs n'ont-ils pas maintes raisons d'innover? Avec l'arrivée d'Internet, des technologies numériques et des plateformes de création de cours en code libre, un immense réservoir de ressources est devenu disponible, qui leur permet désormais de diffuser leurs documents et sources de référence, de pratiquer une pédagogie centrée sur les besoins des étudiants, de recourir à de multiples formes de communication, synchrones ou asynchrones, et de favoriser des travaux effectués en collaboration qui permettent l'émergence de communautés de pratiques facilitant le transfert des apprentissages dans la vie professionnelle.

Tout n'est cependant pas si simple et plus d'une fois, comme le décrit si justement Pierre Moeglin, «les nouveaux moyens d'information et de communication échouent sur les rivages de l'éducation» tandis que «sur la grève, des éducateurs amers jurent [jusqu'à la prochaine fois] qu'on ne les y reprendra plus, les décideurs sont découragés, les prestataires, désorientés». Ces constats datent d'une dizaine d'années, il est vrai. Mais comment s'explique ce désenchantement?

Le risque de l'inconnu

Il faut sans doute compter avec quelques faits têtus. Tout d'abord, l'innovation porte une part d'inconnu: elle représente un risque et s'accompagne de possibilités d'échec. Mais plus simplement encore, elle requiert un apprentissage plus ou moins long, plus ou moins coûteux en temps, en ressources matérielles et en efforts solitaires ou en compromis avec d'autres points de vue.

En contrepartie viennent les bénéfices, qu'il s'agisse d'une qualité pédagogique accrue, d'une accessibilité améliorée ou de gains de temps ou d'argent, voire de gains symboliques non négligeables. Encore faut-il que l'effort en vaille la peine, qu'il soit reconnu et qu'il soit assuré d'une certaine stabilité. Investir ses énergies avec de bons outils pour aménager un espace pédagogique plus riche répondant à des besoins réels, certes, mais employer son temps dans ses moments perdus pour obtenir de maigres résultats promis à une courte durée de vie, voilà qui pose évidemment problème. Pourquoi ne pas conserver alors ce qui existe, au risque de l'imperfection? Pourquoi se jeter dans une nouvelle aventure quand on a été échaudé par une expérience précédente?

Comme on le voit, les institutions éducatives ont un rôle important à jouer en matière d'innovation. Il leur faut choisir ou favoriser des outils, des procédés de travail et des modes de gestion qui représentent de réels progrès, tant pour les éducateurs que pour les étudiants. Elles doivent s'assurer que les éducateurs bénéficient d'une formation adéquate et d'une assistance efficace durant leur apprentissage, mais aussi que l'innovation soit l'occasion d'un enrichissement mutuel. Dans un forum dans Internet, des professeurs de musique échangent des fichiers et des partitions, mais partagent aussi leurs interrogations, leurs tentatives d'innovation, leurs bons coups, leurs déconvenues et leurs coups de cafard.

Ce soutien collectif est précieux pour l'innovation, mais ne naît pas toujours de façon spontanée; en fait, il est même plutôt rare.

Rencontres aléatoires

L'innovation ne se résume pourtant pas à une gestion du changement bien tempérée. Marquée par la complexité, elle résulte, comme l'a montré James March, de la rencontre largement aléatoire entre des solutions, des problèmes, des acteurs et des occasions d'action. D'une part, des solutions qui se présentent souvent comme des couteaux suisses, qu'il s'agisse de telle plateforme logicielle, de telle théorie pédagogique ou de tel nouvel agencement administratif. De l'autre, des problèmes, comme le perfectionnement professionnel, la conciliation entre le travail, les études et la vie familiale, ou encore le besoin de main-d'oeuvre dans un domaine donné. Entre les deux, des acteurs aux intérêts divers, parfois unis, parfois opposés et souvent étrangers les uns aux autres.

Et pour agir sur le cours des événements, des facteurs prévisibles ou imprévus, comme les résultats d'une enquête ou d'une comparaison internationale, ou encore un incident largement publicisé qui révèle des failles à corriger. Au coeur de la tourmente, des dirigeants parfois visionnaires ou qui s'efforcent de rassembler ce qui peut l'être.

C'est sans doute la raison pour laquelle Pierre Romelaer recommande dans les organisations universitaires, qui ont été comparées à des «anarchies organisées», de gérer l'innovation à petites doses en la couplant à des moments de changement important, et de la gérer en temps réel en faisant appel à un pilote expérimenté habile à agir sur les compétences et représentations collectives.

Il n'est pas étonnant dans ces conditions que l'innovation parfois avorte malgré les efforts acharnés de quelques éducateurs, parfois déferle lorsqu'un grand nombre d'entre eux s'y rallie après avoir pris l'avis de quelques conseillers respectés. Mais la plupart du temps, les innovations éducatives qui s'imposent ne font pas tant d'éclat, et arrivent plutôt comme le fruit d'une évolution normale, bénéfique et inéluctable.

L'innovation est un processus laborieux et exaltant. Souhaitons-lui de conserver le plus longtemps possible son charme discret.

À consulter:

- Kurt Lewin, Field Theory in Social Sciences, Harper and Row, New York, 1951.

- Pierre Moeglin, «L'industrialisation des médias éducatifs: dispositifs technologiques et enjeux économiques.», in Moyens d'information et enjeux éducatifs: pour une approche critique, La Baume les Aix, clemi/Sfsic Inforcom, 1990.

- Cohen, March et Olsen, «A Garbage Can Model of Organisational Choice» in Administrative Science Quarterly, Vol. 17, 1972.

- Pierre Romelaer, «Innovation et contraintes de gestion», CREPA, Cahier nº 37, 1998.



Patrick Guillemet est spécialiste en sciences de l'éducation à la Télé-université.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012