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Cégeps et universités - Où sont passés les garçons?

Marie-Andrée Chouinard   29 avril 2006  Éducation
Photo : Jacques Nadeau
Victimes de leurs propres difficultés dans le système scolaire, les garçons désertent de plus en plus les bancs de cégep et d'université. Siphonnée par la montée fulgurante des filles, la présence masculine y présente des signes d'essoufflement, comme le montrent des données scrutées par Le Devoir.

Le phénomène, peu étudié au collégial et à l'université comparativement au primaire et au secondaire, frappe partout: du secteur technique au doctorat, en passant par le préuniversitaire, le bac et la maîtrise.

«Dans certaines facultés, il y a deux femmes pour un homme! Et personne n'en parle!» L'ancien premier ministre québécois Jacques Parizeau s'enflammait ainsi sur cette délicate question au cours d'un entretien accordé l'an dernier aux responsables de l'Annuaire du Québec. Loin de dénigrer le succès des femmes dans cette sphère scolaire, l'homme politique pointait toutefois la nécessité de poser la question: pourquoi ce décrochage? «À 60 % de femmes pour 40 % d'hommes, c'était acceptable. Mais lorsqu'on est dans une proportion de deux femmes pour un homme, il faut s'alarmer. Il y a clairement quelque chose qui ne va pas avec nos garçons.»

Même si la fréquentation des cégeps et des universités s'est accrue depuis le début des années 70, les deux dernières décennies ont fait mal aux garçons. Depuis 1987, leur présence au bac est passée de 43 % à 40 %. À la maîtrise, les hommes sont passés d'une majorité de 52 % pour goûter désormais à une minorité de 46 %. Au doctorat, seul terrain où ils sont toujours les plus nombreux, leur domination s'est aussi étiolée, puisqu'ils sont passés d'un confortable 65 % à un fragile 53 %.

Au primaire et au secondaire, la question de la réussite des élèves selon leur sexe a déjà donné lieu à son lot de thèses et de constats, causant au passage plusieurs querelles idéologiques. Au collégial et dans les tours universitaires, pourtant, ce débat semble occulté. «En enseignement supérieur, on fait encore comme s'il n'y avait pas de problème», note le professeur et chercheur Gilles Tremblay, de l'École de service social de l'Université Laval. «C'est oublié et, malheureusement, on se cogne encore au passage à des guerres idéologiques» qui finissent par occulter le débat.

M. Tremblay a pourtant choisi de creuser ce «problème, sans en faire une catastrophe, mais sans mettre non plus la tête dans le sable». Avec une équipe de chercheurs, il a investi un collège de la région de Québec et mis en place un modus operandi visant à sauver une portion des garçons du décrochage scolaire. Les résultats, très positifs, ont été au-delà même de l'espérance des chercheurs.

Car les collèges, passage obligé vers l'université, ne sont pas en marge du phénomène d'échec des garçons. Déjà moins enclins que les filles à décrocher le diplôme d'études secondaires (plus de 90 % pour ces demoiselles comparativement à environ 76 % pour ces jeunes hommes, ces dernières années), les garçons perdent des plumes à mesure qu'on grimpe les échelons supérieurs. Non seulement les filles investissent-elles de plus en plus les collèges et les universités, mais le fait que les garçons traînent la patte au début du parcours scolaire creuse encore davantage les écarts.

De 1985 à 2005, la présence des jeunes hommes dans le secteur collégial préuniversitaire a chuté de cinq points (de 48 à 43 %). Dans le secteur technique, où certains auraient pu les croire plus présents, ils ont perdu quatre points (de 44 % à 40 %) pendant la même période. Dans certains programmes traditionnellement associés aux hommes, les statistiques ont considérablement changé au cours des dernières années: ainsi, à l'École nationale de police du Québec, qui voit passer tous les futurs policiers de la province, on a vu certaines cohortes franchir le cap des policières majoritaires!

«Je n'aime pas parler de cette situation en termes d'échec», indique Marie-Johanne Lacroix, présidente du Carrefour de la réussite au collégial et directrice du Cégep de Granby-Haute-Yamaska. «Mais nous vivons avec eux une situation préoccupante parce que les inscriptions sont en baisse, même dans certains programmes où traditionnellement ils dominaient.»

Là où on a décidé de modifier les pratiques, comme dans ce cégep de la Montérégie, on a constaté que «le chemin de l'aide et du dorlotage ne fonctionne pas avec les gars», comme l'explique Mme Lacroix. Que c'est une étincelle de passion qu'il faut transmettre pour les intéresser. Que l'attrait du marché du travail et l'appât du gain peuvent l'emporter sur les atours de la vie scolaire. Que «cibler sans cesse les difficultés n'apportera rien de constructif». «Les garçons n'ont pas un profil de difficultés par manque de moyens, mais par manque d'intérêt. Une fois qu'ils sont accrochés, on les a!», explique Mme Lacroix.

Autre vie, autres moeurs

Alors que dans les pays occidentaux on commence à s'inquiéter du gouffre qui sépare les hommes et les femmes aux études supérieures, il faut bien voir qu'ailleurs sur la planète, c'est toujours l'accès des filles à la scolarité qui constitue la cible première. Ainsi, l'UNESCO a fait de la «parité des genres en éducation» l'une de ses priorités d'ici à 2015, afin de réduire l'écart qui donne encore aux garçons une présence plus importante (à 57 %) dans les écoles.

Chez nous, le déséquilibre constaté aujourd'hui n'a pas toujours existé. Un bref retour sur le passé arrache d'ailleurs un sourire: dans le déterminant rapport Parent, publié au début des années 60 et qui a modelé le système scolaire québécois tel que nous le connaissons aujourd'hui, le chapitre sur l'accessibilité aux études supérieures établit un heureux pronostic, ciblant la «représentation des jeunes filles» comme une des façons de faire gonfler l'effectif étudiant. «Si on applique nos recommandations pour l'enseignement secondaire et préuniversitaire, et si on offre aux jeunes filles la possibilité de suivre les mêmes cours que les garçons dans les écoles secondaires et les instituts, on peut s'attendre qu'il en résulte une montée en flèche du nombre des jeunes filles faisant des études supérieures», notent les auteurs du rapport, ne croyant pas si bien dire.

Depuis le lancement de ce rapport, qui a ouvert la voie à l'accessibilité à l'école, et ce, à tous les niveaux, la progression des garçons n'est d'ailleurs pas à oublier, note le chercheur Gilles Tremblay. «Il faut faire attention lorsqu'on parle de chute de fréquentation chez les hommes: comparativement au début des années 70, la situation s'est améliorée. Il est vrai toutefois que, depuis le début des années 90, lorsqu'on regarde la courbe, on constate que les garçons sont sur un faux plat.» Les données différenciées selon le sexe ne sont toutefois pas disponibles au ministère pour la portion des années 70.

Pour la professeure Pierrette Bouchard, qui a consacré plusieurs de ses recherches aux questions de l'égalité des sexes en éducation, le recul des garçons en enseignement supérieur ne doit pas être observé sous «un angle catastrophique». «Une fois sur le marché du travail, une deuxième répartition s'opère, et les filles n'accèdent pas systématiquement aux métiers les plus prestigieux et les plus payants parce qu'elles ont été plus présentes à l'université», explique la professeure associée au département des fondements et pratiques en éducation de l'Université Laval.

Il faut éviter de sombrer dans «la généralisation abusive» et poser la question sous l'angle des «élèves en difficulté, quel que soit leur genre», afin d'éviter de «tomber dans le discours réducteur», indique Mme Bouchard, qui souligne que, «parmi les élèves qui ont des problèmes de persévérance, oui, il y a plus de garçons, mais il y a aussi des filles».

Chaque fois qu'on aborde l'échec — ou la réussite — sous l'angle du genre humain, on risque, ce faisant, d'écorcher un groupe. Ainsi, cibler l'absence des garçons sur les bancs des collèges et des universités équivaut pour certains à déprécier la montée spectaculaire des filles et leurs grands succès. «Il ne faudrait pas invalider les efforts faits par les filles — qui sont plus responsables, plus à leurs affaires, moins dérangées par des facteurs extérieurs aux études — parce qu'on s'inquiète du sort des garçons», ajoute Pierrette Bouchard, qui craint «qu'une mauvaise position du problème ne donne lieu à une mauvaise intervention». «Et puis, est-ce que ce serait si catastrophique que les filles guident les garçons, qu'elles servent de modèles, pour une fois?», demande Mme Bouchard, le sourire dans la voix.

Gilles Tremblay craint qu'à trop nuancer le problème on ne l'évacue complètement. «Je ne crois pas que nommer une partie de la réalité et dire que les garçons ont des difficultés dont il faut se préoccuper, jusque dans l'enseignement supérieur, soit négatif en soi. C'est ce qu'on en fait qui peut l'être.»

Il y a cinq ans environ, la faculté de médecine de l'Université de Montréal avait causé une certaine commotion en ouvrant la porte à une possible révision du processus d'admission des futurs médecins. Médusés par les entrées massives des filles — près de 75 % des étudiants admis encore cette année à l'UdeM —, les responsables de la faculté avaient avancé l'idée d'examiner la manière d'accepter les candidats afin de vérifier si le procédé ne favorisait pas indûment les femmes par rapport aux hommes. L'idée fut toutefois abandonnée.

«Sans tomber dans l'extrémisme à la mode groupes non mixtes ou la discrimination positive, les milieux devraient mener une réflexion sur ce problème, croit Gilles Tremblay. Sinon, c'est la couleur de la société qui risque de s'en trouver changée. Que veut-on? Si nous souhaitons que les garçons continuent de s'insérer socialement, on ne peut pas accepter de se retrouver avec des hommes chômeurs d'un côté et des femmes cultivées et instruites de l'autre.»






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  • L Charbonneau
    Inscrite
    samedi 29 avril 2006 07h52
    Il pourrait y avoir aussi d'autres explications...
    « Je constate également au quotidien que les garçons ne tiennent plus à poursuivre des études collégiales ou universitaires. Mais que disent-ils à ce sujet ?

    Ils préfèrent s'orienter vers la formation professionnelle qui leur offre un avenir rénumérateur et sans véritable danger de chômage puisqu'il y a pénurie de main d'oeuvre dans plusieurs de ces secteurs (ex: construction).

    Ils ont raison de faire ce choix puisque ces métiers sont souvent mieux rénumérés que les emplois dans la santé ou même en éducation qui exigent des formations supérieures.

    Contrairement aux filles qui peuvent difficilement trouver dans les programmes du diplôme d'études professionnelles des emplois rénumérateurs intéressants. Sauf, il va si elles choissisent d'aller dans des métiers qui n'étaient pas traditionnellement des métiers où l'on retrouvaient des femmes.

    Les jeunes d'aujourd'hui veulent des emplois payant et qui leur permettent un avenir le plus stable possible.Ils le souhaitent également le plus rapidement possible puisqu'ils sont des consommateurs avertis dès le plus jeune age.

    Je vous dirais que les garçons qui choissisent les métiers de la construction peuvent assurer leur avenir souvent mieux que les filles qui poursuivront des études supérieures.

    Nous voyons donc ici toute la problématique de l'équité salariale.. »

  • Patrice Drolet
    Abonné
    samedi 29 avril 2006 12h39
    Un moule pour les gars
    « C'est ce à quoi j'ai pensé en lisant l'article de Mme Chouinard.

    Les gars décrochent... Les gars sont en difficulté... Les gars ne performent pas autant. Sont-ce vraiment les gars, le problème? J'avancerais plutôt que les gars sont victimes!
    Comme mentionne, avec justesse, Mme Marie-Johanne Lacroix, c'est souvent le manque d'intérêt qui fait décrocher les garçons. Dit autrement, je suggère que c'est l'échec du système scolaire. Le mode d'enseignement actuel n'allume pas la flamme de la passion des gars. Pire, dans certains cas, ce mode pourrait même l'éteindre...

    Par exemple, mon fils en 2e secondaire m'a fait signer récemment un examen de mathématique : 58 %. Pourtant, il avait toutes les bonnes réponses, sans plagiat (il est chanceux, il a beaucoup de facilité en math). Son 58 % était expliqué parce qu'il n'avait pas démontré toutes les étapes de la résolution des problèmes. Ces problèmes étaient probablement trop simples et il en faisait l'analyse dans sa tête. Pourquoi perdre du temps à écrire ce qui est, pour lui, évident, soit des détails sans importance? Une telle approche corrective peut être bien suffisante pour éteindre une flamme, surtout si elle se répète.

    Cette méthode d'enseigner, de donner plus d'importance au format qu'au résultat, va à l'encontre de l'approche masculine. On le sait, les hommes ont parfois plus de difficultés à suivre les règles, surtout si elles sont perçues comme inutiles. Mes filles d'ailleurs démontrent beaucoup plus de facilité à accepter une telle exigence professorale.

    Sans vouloir diminuer la valeur des étudiants capables de suivre les règles, je me questionne sur le type de citoyens que nous voulons. Des suiveux de règles ou des innovateurs? Des citoyens de résultats ou de formes? Notre système scolaire actuel éteint les flammes de passion de très nombreux étudiants - hommes et femmes. Il est temps de revoir nos méthodes.

    L'avenir de notre société et de son statut à l'échelle mondiale dépendra en partie de la capacité de ses citoyens à innover. Éteindre la passion d'apprendre de nos jeunes ne nous aidera certainement pas à atteindre cet objectif.

    Félicitations d'ailleurs à Marie-Johanne Lacroix, directrice du Cégep de Granby-Haute-Yamaska et présidente du Carrefour de la réussite au collégial, pour son approche de pédagogie active. Elle semble avoir trouvé un moule adapté au genre masculin. »

  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 29 avril 2006 18h28
    Macho un jour, macho toujours?
    « «... on a constaté que «le chemin de l'aide et du dorlotage ne fonctionne pas avec les gars», explique Mme Lacroix. Non les gars carburent à la domination, comme les vrais machos que la culture a fait d'eux, et de l'école primaire à l'université, la chose est de plus en plus impossible. Alors ils décrochent. Le féminisme a encore de dures batailles à livrer. »

  • Richard Boudreau
    Abonné
    dimanche 30 avril 2006 07h50
    On ne doit pas étudier seulement pour obtenir un meilleur emploi, mais aussi pour améliorer sa connaissance de la vie
    « Madame Pierrette Bouchard se félicite du fait que les filles vont possiblement montrer la voie au garçon, tout en déplorant que des études plus poussées ne leur procure pas nécessairement les meilleurs emplois.

    Je ne sais pas qui devrait montrer la voie aux garçons, mais je crains que le fossé qui se creuse ne soit aussi au détriment des filles qui, si on pense à la cohabitation des genres, vont trouver bien triste les échanges sur le plan intellectuel avec leurs partenaires. »

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