Littérature distincte - Le livre scolaire sous surveillance
Outil d'apprentissage, le manuel est aussi — et peut-être davantage — outil de socialisation: quand on apprend à l'enfant la règle du participe passé avec le verbe avoir, on illustre ce précepte grammatical avec un exemple qui contient souvent un message, de la même façon qu'un message publicitaire conditionne l'auditeur pour lui faire acheter le produit.
On ne sera donc pas surpris de voir Québec, principal bailleur de fonds du monde scolaire, intervenir directement dans le choix des livres utilisés en classe: c'est la politique d'approbation des manuels votée une première fois en 1856, mise en pratique quatre ans plus tard et toujours en vigueur, quoique fortement remaniée. Ainsi, l'État dresse la liste des manuels autorisés et comme c'est lui qui, en définitive, solde la note par l'intermédiaire des commissions scolaires, il lui est facile d'imposer ses directives dans ce domaine.
Jusqu'au milieu de la décennie 1940, soit jusqu'à l'instauration de la gratuité de l'enseignement préuniversitaire, la politique d'approbation n'était pas très stricte. On a d'abord commencé par confier aux commissions scolaires locales la prérogative de choisir les manuels autorisés sur le territoire contrôlé: c'est la loi de 1841. Devant le succès plus que mitigé, on déplace cette responsabilité depuis les administrations locales vers un pouvoir central, le Conseil de l'instruction publique créé en 1856, auquel on confie le rôle de choisir les manuels pour l'ensemble du territoire québécois.
Si l'on se fie à la littérature imprimée, la politique semble porter fruit. Le Conseil publie régulièrement les listes de livres approuvés et les éditeurs recherchent cette approbation, comme en font foi les milliers de lettres adressées au surintendant et sollicitant cette consécration, de même que la mention d'approbation affichée en page de titre des manuels effectivement agréés. Mais on note aussi les nombreux rappels aux commissaires leur enjoignant de n'utiliser que ces manuels, et les menaces, maintes fois proférées mais jamais suivies de sanctions, de couper les fonds aux contrevenants.
Rare censure
À côté de la politique, il y a la pratique. Notons en premier lieu le faible taux de manuels auxquels on refuse l'approbation, et encore, habituellement pour des raisons pédagogiques — le livre ne correspond pas aux programmes — ou économiques, lorsqu'il y a suffisamment de manuels approuvés dans la discipline concernée. À peine peut-on retracer quelques rares cas de véritable censure, comme pour ce livre de lecture des Frères des écoles chrétiennes en 1880 dont on devra, dans les prochaines rééditions, changer un poème jugé inconvenant: on y discourait sur les bécots amoureux de deux pigeons pour terminer par une dizaine de vers consacrés «au bon gros porc anglais».
En fait, peut-on pratiquer un véritable dirigisme quand les critères d'approbation ne sont jamais énoncés? Jusqu'à la fin de la décennie 1960, on ne publie jamais le moindre texte pour définir ce dont on doit parler dans les manuels ou ce qui est tabou, auteurs et éditeurs devant se rapporter aux énoncés des programmes pour leur servir de guides; à ce chapitre, les programmes définissant les objectifs de l'enseignement de l'histoire sont éloquents.
Nouvelles valeurs
La situation change radicalement à partir des années 1970. L'émergence de nouvelles valeurs dans les sociétés occidentales, la prise de conscience de la diversité des idéologies, l'accès des groupes minoritaires aux médias d'information, la hantise du politically correct vont amener les autorités du ministère de l'Éducation à produire une nouvelle littérature: aux programmes destinés en premier lieu aux professeurs auxquels incombe l'obligation de préparer les élèves aux examens de fin d'année, vont s'ajouter une floraison de textes destinés aux éditeurs et éventuels auteurs, et rangés d'abord dans la catégorie des «normes» et ensuite dans celle des «devis».
À titre d'exemple, le programme d'histoire du Canada de 4e secondaire de 1982 compte 67 pages, et le texte destiné aux rédacteurs du manuel devant correspondre à ce programme s'étend sur 119 pages!
Encore faut-il s'assurer que les politiques clairement énoncées soient scrupuleusement respectées; aussi, le ministère de l'Éducation publie-t-il, à l'intention de ses propres fonctionnaires, des guides pour évaluer les textes soumis aux fins d'approbation. Toujours en 1982, le MEQ publie un imposant document de 153 pages truffé de tableaux de toutes sortes et se terminant par pas moins de 28 questions servant à traquer toute expression ou illustration, formelle ou subliminale, que l'auteur doit absolument éviter, particulièrement aux chapitres litigieux du sexisme et du racisme.
Partie d'un souci d'uniformisation des manuels dans le but d'en réduire les coûts, la politique d'approbation, d'abord très souple pour ne pas dire permissive, en est arrivée à un contrôle non seulement des contenus, mais aussi des formules, tout au moins celles proscrites. Auteurs et éditeurs y gagnent dans la mesure où le respect des normes leur permet d'entrevoir l'acceptation de leurs textes; qu'en est-il des élèves?
***
Paul Aubin est chercheur associé au Centre interuniversitaire d'études québécoises, lequel est rattaché à l'université Laval et à l'Université du Québec à Trois-Rivières.
On ne sera donc pas surpris de voir Québec, principal bailleur de fonds du monde scolaire, intervenir directement dans le choix des livres utilisés en classe: c'est la politique d'approbation des manuels votée une première fois en 1856, mise en pratique quatre ans plus tard et toujours en vigueur, quoique fortement remaniée. Ainsi, l'État dresse la liste des manuels autorisés et comme c'est lui qui, en définitive, solde la note par l'intermédiaire des commissions scolaires, il lui est facile d'imposer ses directives dans ce domaine.
Jusqu'au milieu de la décennie 1940, soit jusqu'à l'instauration de la gratuité de l'enseignement préuniversitaire, la politique d'approbation n'était pas très stricte. On a d'abord commencé par confier aux commissions scolaires locales la prérogative de choisir les manuels autorisés sur le territoire contrôlé: c'est la loi de 1841. Devant le succès plus que mitigé, on déplace cette responsabilité depuis les administrations locales vers un pouvoir central, le Conseil de l'instruction publique créé en 1856, auquel on confie le rôle de choisir les manuels pour l'ensemble du territoire québécois.
Si l'on se fie à la littérature imprimée, la politique semble porter fruit. Le Conseil publie régulièrement les listes de livres approuvés et les éditeurs recherchent cette approbation, comme en font foi les milliers de lettres adressées au surintendant et sollicitant cette consécration, de même que la mention d'approbation affichée en page de titre des manuels effectivement agréés. Mais on note aussi les nombreux rappels aux commissaires leur enjoignant de n'utiliser que ces manuels, et les menaces, maintes fois proférées mais jamais suivies de sanctions, de couper les fonds aux contrevenants.
Rare censure
À côté de la politique, il y a la pratique. Notons en premier lieu le faible taux de manuels auxquels on refuse l'approbation, et encore, habituellement pour des raisons pédagogiques — le livre ne correspond pas aux programmes — ou économiques, lorsqu'il y a suffisamment de manuels approuvés dans la discipline concernée. À peine peut-on retracer quelques rares cas de véritable censure, comme pour ce livre de lecture des Frères des écoles chrétiennes en 1880 dont on devra, dans les prochaines rééditions, changer un poème jugé inconvenant: on y discourait sur les bécots amoureux de deux pigeons pour terminer par une dizaine de vers consacrés «au bon gros porc anglais».
En fait, peut-on pratiquer un véritable dirigisme quand les critères d'approbation ne sont jamais énoncés? Jusqu'à la fin de la décennie 1960, on ne publie jamais le moindre texte pour définir ce dont on doit parler dans les manuels ou ce qui est tabou, auteurs et éditeurs devant se rapporter aux énoncés des programmes pour leur servir de guides; à ce chapitre, les programmes définissant les objectifs de l'enseignement de l'histoire sont éloquents.
Nouvelles valeurs
La situation change radicalement à partir des années 1970. L'émergence de nouvelles valeurs dans les sociétés occidentales, la prise de conscience de la diversité des idéologies, l'accès des groupes minoritaires aux médias d'information, la hantise du politically correct vont amener les autorités du ministère de l'Éducation à produire une nouvelle littérature: aux programmes destinés en premier lieu aux professeurs auxquels incombe l'obligation de préparer les élèves aux examens de fin d'année, vont s'ajouter une floraison de textes destinés aux éditeurs et éventuels auteurs, et rangés d'abord dans la catégorie des «normes» et ensuite dans celle des «devis».
À titre d'exemple, le programme d'histoire du Canada de 4e secondaire de 1982 compte 67 pages, et le texte destiné aux rédacteurs du manuel devant correspondre à ce programme s'étend sur 119 pages!
Encore faut-il s'assurer que les politiques clairement énoncées soient scrupuleusement respectées; aussi, le ministère de l'Éducation publie-t-il, à l'intention de ses propres fonctionnaires, des guides pour évaluer les textes soumis aux fins d'approbation. Toujours en 1982, le MEQ publie un imposant document de 153 pages truffé de tableaux de toutes sortes et se terminant par pas moins de 28 questions servant à traquer toute expression ou illustration, formelle ou subliminale, que l'auteur doit absolument éviter, particulièrement aux chapitres litigieux du sexisme et du racisme.
Partie d'un souci d'uniformisation des manuels dans le but d'en réduire les coûts, la politique d'approbation, d'abord très souple pour ne pas dire permissive, en est arrivée à un contrôle non seulement des contenus, mais aussi des formules, tout au moins celles proscrites. Auteurs et éditeurs y gagnent dans la mesure où le respect des normes leur permet d'entrevoir l'acceptation de leurs textes; qu'en est-il des élèves?
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Paul Aubin est chercheur associé au Centre interuniversitaire d'études québécoises, lequel est rattaché à l'université Laval et à l'Université du Québec à Trois-Rivières.
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