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    L'hypersexualisation des filles - Ceci n'est pas qu'une pipe!

    8 mars 2006 |Ariane Émond - Journaliste et cofondatrice du magazine féministe d'actualité La Vie en rose | Éducation
    Lors d'une émission récente d'Il va y avoir du sport à Télé-Québec, j'ai défendu la position selon laquelle nous, les femmes, devions reconnaître une part de responsabilité dans l'hypersexualisation des filles. La nier et nous prétendre les victimes d'une foudroyante propagande marchande, voilà ce qui nous empêcherait d'être les actrices d'un retournement de la situation. Oui, nous avons deux ou trois choses à admettre, notamment notre complaisance en face de la culture et de l'esthétique porno ambiantes. De plus, il est urgent de donner la parole aux plus jeunes, gars et filles, de muscler notre esprit critique collectif et d'organiser une réplique qui ait du punch pour limiter les dégâts.

    Plusieurs personnes sont tentées de voir dans l'hypersexualisation des filles un effet pervers du féminisme. Je n'y crois pas. Ce sont des journalistes et sexologues féministes, Jocelyne Robert en tête, qui alertent l'opinion publique depuis un an, avec la FFQ, le Y des Femmes, La Gazette des femmes et le Conseil du statut de la femme.

    Le glissement, je le vois plutôt dans la récupération d'un slogan féministe des années 70: «Notre corps nous appartient!» (qu'on aime rapprocher du «Je fais ce que je veux avec mon corps!» d'aujourd'hui). Avec ces mots, les femmes de 1970 revendiquaient le contrôle de leur maternité, un plus grand accès à la contraception libre et gratuite ainsi que le droit d'avorter. Et, on l'oublie, le droit de célébrer leur sexualité dans le plaisir. Jamais les féministes n'ont vanté la sexualisation précoce et «les collisions génitales», comme le dit Jocelyne Robert, les pratiques qu'on valorise actuellement dans Internet, les vidéoclips et les magazines pour filles d'aujourd'hui.

    Au contraire, les féministes ont lancé de grands cris d'alarme dans les années 80 en constatant la banalisation de la pornographie et la colonisation de nos pratiques sexuelles. Et elles ont perdu la bataille. En les voyant réagir si vivement à cette marchandisation de la sexualité, les détracteurs du féminisme ont eu beau jeu d'enfoncer un vieux clou: «les féministes détestent les hommes et le sexe».

    On oublie que les féministes ont été plutôt pédagogues pendant les années de la révolution sexuelle, enseignant aux femmes — qui l'ont enseigné aux hommes — où logeaient leur clitoris et leur point G! L'ouvrage largement illustré Our Bodies, Ourselves (Notre corps nous-mêmes), du Collectif féministe de santé de Boston, était leur bible en ces années où le privé était politique, hors de tout doute. Le même collectif a refait un travail formidable avec Ourselves And Our Children - A Book By And For Parents (1978), qui n'a pas perdu sa pertinence alors que tant d'adultes sont dépassés par ce qu'ils découvrent de la vie sexuelle des plus jeunes.

    À cette époque où des fillettes de dix ans se demandent comment réussir à faire des pipes assez longues (suis-je normale?) mais sont dégoûtées à l'idée de cunnilingus ou de masturbation (suis-je normale?), on est proche des pressions sexuelles indues et des rituels de passage désagréables. Mais on est très loin de l'exploration normale de la sexualité préadolescente et du désir-plaisir partagé dans l'intimité.

    Cette entrée fracassante dans la sexualité m'importe davantage que les strings et les nombrils à l'air désormais si courants à partir de sept ou huit ans, hiver comme été, accompagnés d'un maquillage rehaussant le côté femelle des pucelles. Les tenues moulantes des lolitas passeront sans doute — et je suis bien incapable de prédire la prochaine tendance! La culture hip-hop latino imprègne l'univers du vidéoclip où les teen models de 14 ans sont habillées de peu. Au Brésil et au Mexique, les corps se portent à moitié nus depuis longtemps. Selon une jeune Brésilienne, on commence là-bas à se préoccuper des effets pervers de ce mimétisme sexuel des gamines, précipitées dans l'âge adulte plus tôt que jamais.

    Trois choses m'inquiètent dans tout ça. D'abord, le retour en force de la contrainte et de l'inconfort dans l'apprentissage sexuel, sans doute le miroir à peine déformé de ce qui se passe dans la chambre de bien des adultes. La série documentaire de Francine Pelletier, Baise-majesté, était éloquente: les femmes mendient encore l'amour en acceptant des pratiques sexuelles où elles ne prennent pas leur pied. Pourquoi? Pour se faire aimer. Pour rester dans le regard des hommes, pour se faire pardonner de prendre ailleurs la place qui leur revient. Sur le plan émotionnel, les femmes sont encore bien accommodantes pour qu'on valide leur droit d'exister sur la place publique. L'estime de soi reste une conquête inachevée.

    Deuxième inconfort: tout le matraquage intellectuel autour du girl power, ce concept superficiel et éphémère qu'une partie des jeunes et de leurs aînées achètent comme une recette miracle pour dominer les hommes. Faut-il rappeler l'ampleur de la machine économique derrière Madonna ou Britney Spears? Et depuis quand voulons-nous que les hommes soient à notre botte? Dans nos rêves les plus féministes, nous les imaginons plutôt debout et nombreux à nos côtés pour changer le monde! Le vrai pouvoir sur nos vies, ce n'est pas dans une domination à rebours qu'il se trouve. Nous devons réfléchir avec les plus jeunes femmes. Nous devons aussi interroger les hommes, jeunes et plus vieux, sur la sexualisation de l'espace public. Même si une partie d'entre eux profitent d'une offre sexuelle débridée, je crois que leur discours révélera un malaise. Pourquoi, sinon, retrouverait-on autant de gars de 20 ou 25 ans en panne de désir, hantés par le vide, ayant perdu l'appétit de vivre?

    Troisième et dernier élément: la transmission des conquêtes des femmes depuis 50 ans. Il y a urgence d'enseigner cette révolution inachevée, de l'inscrire au programme d'histoire du secondaire, d'inviter des féministes en classe. Il faut dire aux jeunes, pour la première fois, les conditions dans lesquelles se sont faites les luttes pour l'avortement, contre les publicités sexistes, pour les garderies, contre la porno, pour l'éducation et la syndicalisation des femmes. Et il faut leur expliquer pourquoi si peu de femmes encore accèdent à la marche d'en haut en politique, en affaires et ailleurs, malgré leurs compétences.

    Il faut surtout leur rappeler que tout ce qui a été fait peut être défait. Loin d'être contre le féminisme, nos filles et nos fils n'ont tout simplement pas saisi l'importance de continuer ce combat pour plus de liberté dans un monde plus solidaire, mieux partagé entre hommes et femmes. De cela, je suis plus que jamais convaincue.












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