Centres de la petite enfance (CPE) - Les garderies, une «vraie Baie-James»
Photo : Jacques Grenier
Trente ans de développement ont été nécessaires pour que les garderies sans but lucratif accueillent 58 000 enfants en 1997. Cinq ans ont suffi pour doubler ce nombre à 124 000 places au 30 juin 2002 (ce qui ne comprend pas les 26 000 places en gard
En septembre 1997, le monde des garderies entrait dans une grande réforme que les parents ont résumée en une formule: 5 $ par jour! La popularité de la mesure a été telle que les places se sont vite arrachées. Les listes d'attente des centres de la petite enfance — ou CPE, nouveau nom des garderies — ont d'ailleurs fait de multiples manchettes. Aujourd'hui, l'attente commence à se résorber. Mais voilà que ce sont maintenant les éducatrices elles-mêmes que les CPE s'arrachent.
L'angoisse des parents en quête de place dans les «garderies à 5 $» a occupé tout le devant de la scène. On a toutefois moins dit, depuis cinq ans, à quel point les CPE n'ont plus grand-chose à voir avec la garderie de quartier d'autrefois. Leur nombre est passé de 670 en 1997 à 943 aujourd'hui. Mais le nombre d'enfants qui les fréquentent a doublé, celui du personnel aussi, un vrai programme pédagogique a été mis en place, de même que des liens plus resserrés avec les municipalités et les CLSC.
Et le CPE n'a plus seulement un pignon sur rue. Il gère à la fois des places «en installation» (les garderies elles-mêmes) et d'autres en milieu familial, alors que ces deux mondes étaient auparavant complètement séparés. Ainsi, dans la région de Québec, 87 % des CPE sont reliés à la garde en milieu familial. Dans le Bas-du-Fleuve, on parle de quasiment 100 %. Seul Montréal, à cause de caractéristiques urbaines qui lui sont propres, fait bande à part avec ses 40 % de CPE en lien avec le milieu familial. De plus, une centaine de CPE du Québec gèrent deux ou trois garderies, en plus de places en milieu familial, ce qui n'existait pas avant 1997.
«Comme disait un sous-ministre, c'est une vraie Baie-James, cette histoire-là!», s'exclame Mario Régis, directeur général du Regroupement des centres de la petite enfance de l'île de Montréal, pour résumer la croissance fulgurante qu'a connue l'univers des services de garde publics.
Trente ans de développement ont été nécessaires pour que les garderies sans but lucratif accueillent 58 000 enfants en 1997. Cinq ans ont suffi pour doubler ce nombre à 124 000 places au 30 juin 2002 (ce qui ne comprend pas les 26 000 places en garderie privée). Et ce n'est pas fini puisque 75 000 places doivent être encore créées pour arriver aux 200 000 places prévues par le ministère de la Famille et de l'Enfance pour 2006.
Une croissance folle, chaotique, mais qui commence à donner des résultats. Ainsi, cet automne, pour la première fois depuis cinq ans, il n'y a plus de liste d'attente pour les enfants de quatre ans qui veulent entrer dans un CPE. Mieux encore: certains CPE, notamment en Montérégie et à Montréal, ont carrément des places disponibles pour cette catégorie d'âge.
Dans le milieu, on se met donc à croire que le répit observé chez les quatre ans rejaillira peu à peu sur tous les groupes d'âge et que les monstrueuses listes d'attente finiront par appartenir au passé. «Pour les 12-18 mois, les parents pleurent encore au téléphone. Mais je viens de vider ma liste d'attente, vieille de trois ans, pour les trois ans et plus. Peut-être que la situation commence à se corriger», constatait ainsi cette semaine un coordonnateur d'un CPE de Montréal.
Éducatrices recherchées
Un autre casse-tête se pose toutefois de plus en plus dans les CPE: celui du recrutement de personnel. Les éducatrices des services de garde sont le pendant des infirmières dans les hôpitaux: on se les arrache! L'amélioration des conditions de travail et des salaires qu'a permis la réforme a certes rendu le métier d'éducatrice plus attirant. Mais le nombre de diplômées n'arrive toujours pas à combler la demande.
En 1997, les garderies comptaient 11 580 employées — massivement des femmes. En 2002, elles sont 24 200 à travailler pour un CPE. Mais même si leur nombre a plus que doublé, les besoins en main-d'oeuvre restent immenses pour les prochaines années.
Dans la région montréalaise, par exemple, plus de 3000 places seront créées d'ici deux ans dans les CPE, ce qui nécessitera entre 575 et 600 éducatrices, explique Mario Régis. Or on ne compte que 180 finissantes par année dans les cégeps montréalais qui offrent le diplôme d'études collégiales (DEC) en techniques d'éducation à l'enfance, ajoute-t-il. De quoi combler seulement la moitié des postes. Pas question toutefois d'aller recruter dans les cégeps du reste du Québec: leurs propres diplômées sont happées par les besoins de leur région.
Quel est l'écart, pour tout le Québec, entre la création de postes et le nombre de diplômées? Difficile à dire, d'une part parce que les données centralisées manquent; d'autre part parce que la vingtaine de cégeps qui donnent la technique ont développé différentes stratégies pour répondre à la demande.
Ainsi, certains ont commencé à offrir des DEC intensifs, qu'on peut faire en deux ans plutôt que trois pour un DEC régulier. D'autres ont augmenté le nombre d'admissions dans leur programme régulier. «En 1997-98, on accueillait 90 étudiants, raconte ainsi Jeannine Gouin, qui enseigne en techniques d'éducation à l'enfance au cégep de Sherbrooke. En 2000, on est passé à 120, soit une hausse de 25 %. Et notre taux de placement est resté le même: plus de 90 %!»
Au cégep de Sainte-Foy, à Québec, certaines élèves du cours régulier suivent même des cours le soir car l'accroissement du nombre d'admissions dans le programme a entraîné un manque de locaux!
Mais le filon de la formation régulière n'est pas suffisant. Les cégeps ont donc développé une autre façon de faire: la formation continue, qui permet d'obtenir, en un an de cours intensifs, une attestation d'études collégiales en éducation à l'enfance. Au Cégep du Vieux-Montréal, ce programme est même plus populaire que le DEC régulier car il se fait surtout à temps partiel, le soir.
L'étudiante, très en demande, peut donc travailler le jour en service de garde.En fait, à plusieurs endroits, on voit des étudiantes abandonner le programme régulier pour passer à l'attestation, qui leur donnera accès au même emploi que si elles avaient un DEC pour une différence de salaire bien minime. De quoi démotiver les jeunes à étudier! critiquent certains, qui aimeraient que le ministère ajuste l'échelle salariale pour ne pas défavoriser celles qui font leurs études complètes.
Les CPE, eux, n'ont pas le choix d'embaucher des diplômées. Les années 70 sont bien loin, qui voyaient arriver dans les garderies des gens plus ou moins formés qui venaient s'occuper d'enfants par vocation ou en attendant de trouver leur voie. Peu à peu, le gouvernement a exigé qu'une éducatrice sur trois ait un DEC en techniques d'éducation à l'enfance. La nouvelle politique de 1997 a fait monter cette obligation à deux employées.
Résultat: le taux de chômage pour les diplômées du secteur est maintenant de... 0,5 %! Les étudiantes sont courtisées par les CPE avant même la fin de leurs études. On en voit même qui sont rémunérées pendant leur stage, ce qui n'existait pas avant. Et une fois le diplôme obtenu, elles trouvent massivement des emplois à temps plein. Les meilleures, elles, choisissent leur employeur!
Bien peu, en fait, doivent se contenter de travailler à temps partiel ou sur appel. Et c'est là la grande difficulté pour les CPE, qui courent après les remplaçantes quand arrive le temps des maladies, des congés de maternité ou des vacances d'été. Au point d'ailleurs où la majorité font désormais appel à des services de remplacement centralisés mis sur pied par les regroupements régionaux de CPE, comme on en voit à Montréal, à Québec, en Mauricie et bientôt en Outaouais.
À Montréal, la demande est fulgurante car la pénurie y est plus aiguë qu'ailleurs. Le service de remplacement a été créé en 1993: 70 garderies y avaient alors recours et une employée du regroupement s'en occupait. En 1996-97, juste avant la réforme, le service avait offert quelque 26 000 heures de remplacement.
«En 2001-02, on a donné 140 000 heures de remplacement: 26 000 heures, ç'a été notre mois d'août!», s'exclame Mario Régis pour illustrer la hausse vertigineuse des besoins.
Le service compte maintenant six employés et 120 CPE ont recours à l'une des 400 éducatrices qui y offrent leurs services durant l'année. Évidemment, les meilleures se font offrir des emplois à temps plein à la première occasion, ce qui fait que le recrutement de remplaçantes est constant. «Pour y arriver, on va beaucoup dans le milieu de l'enseignement: des étudiantes en psychologie, par exemple», dit Mario Régis. Et le Regroupement s'ajuste à leur disponibilité mois après mois.
M. Régis a toutefois une grande crainte: le gouvernement a levé en juin le moratoire sur la création de places en garderies privées, qui auront donc elles aussi besoin de personnel. Une compétition qui s'ajoutera à celle des commissions scolaires, qui cherchent aussi des diplômées pour leurs services de garde dans les écoles.
L'angoisse des parents en quête de place dans les «garderies à 5 $» a occupé tout le devant de la scène. On a toutefois moins dit, depuis cinq ans, à quel point les CPE n'ont plus grand-chose à voir avec la garderie de quartier d'autrefois. Leur nombre est passé de 670 en 1997 à 943 aujourd'hui. Mais le nombre d'enfants qui les fréquentent a doublé, celui du personnel aussi, un vrai programme pédagogique a été mis en place, de même que des liens plus resserrés avec les municipalités et les CLSC.
Et le CPE n'a plus seulement un pignon sur rue. Il gère à la fois des places «en installation» (les garderies elles-mêmes) et d'autres en milieu familial, alors que ces deux mondes étaient auparavant complètement séparés. Ainsi, dans la région de Québec, 87 % des CPE sont reliés à la garde en milieu familial. Dans le Bas-du-Fleuve, on parle de quasiment 100 %. Seul Montréal, à cause de caractéristiques urbaines qui lui sont propres, fait bande à part avec ses 40 % de CPE en lien avec le milieu familial. De plus, une centaine de CPE du Québec gèrent deux ou trois garderies, en plus de places en milieu familial, ce qui n'existait pas avant 1997.
«Comme disait un sous-ministre, c'est une vraie Baie-James, cette histoire-là!», s'exclame Mario Régis, directeur général du Regroupement des centres de la petite enfance de l'île de Montréal, pour résumer la croissance fulgurante qu'a connue l'univers des services de garde publics.
Trente ans de développement ont été nécessaires pour que les garderies sans but lucratif accueillent 58 000 enfants en 1997. Cinq ans ont suffi pour doubler ce nombre à 124 000 places au 30 juin 2002 (ce qui ne comprend pas les 26 000 places en garderie privée). Et ce n'est pas fini puisque 75 000 places doivent être encore créées pour arriver aux 200 000 places prévues par le ministère de la Famille et de l'Enfance pour 2006.
Une croissance folle, chaotique, mais qui commence à donner des résultats. Ainsi, cet automne, pour la première fois depuis cinq ans, il n'y a plus de liste d'attente pour les enfants de quatre ans qui veulent entrer dans un CPE. Mieux encore: certains CPE, notamment en Montérégie et à Montréal, ont carrément des places disponibles pour cette catégorie d'âge.
Dans le milieu, on se met donc à croire que le répit observé chez les quatre ans rejaillira peu à peu sur tous les groupes d'âge et que les monstrueuses listes d'attente finiront par appartenir au passé. «Pour les 12-18 mois, les parents pleurent encore au téléphone. Mais je viens de vider ma liste d'attente, vieille de trois ans, pour les trois ans et plus. Peut-être que la situation commence à se corriger», constatait ainsi cette semaine un coordonnateur d'un CPE de Montréal.
Éducatrices recherchées
Un autre casse-tête se pose toutefois de plus en plus dans les CPE: celui du recrutement de personnel. Les éducatrices des services de garde sont le pendant des infirmières dans les hôpitaux: on se les arrache! L'amélioration des conditions de travail et des salaires qu'a permis la réforme a certes rendu le métier d'éducatrice plus attirant. Mais le nombre de diplômées n'arrive toujours pas à combler la demande.
En 1997, les garderies comptaient 11 580 employées — massivement des femmes. En 2002, elles sont 24 200 à travailler pour un CPE. Mais même si leur nombre a plus que doublé, les besoins en main-d'oeuvre restent immenses pour les prochaines années.
Dans la région montréalaise, par exemple, plus de 3000 places seront créées d'ici deux ans dans les CPE, ce qui nécessitera entre 575 et 600 éducatrices, explique Mario Régis. Or on ne compte que 180 finissantes par année dans les cégeps montréalais qui offrent le diplôme d'études collégiales (DEC) en techniques d'éducation à l'enfance, ajoute-t-il. De quoi combler seulement la moitié des postes. Pas question toutefois d'aller recruter dans les cégeps du reste du Québec: leurs propres diplômées sont happées par les besoins de leur région.
Quel est l'écart, pour tout le Québec, entre la création de postes et le nombre de diplômées? Difficile à dire, d'une part parce que les données centralisées manquent; d'autre part parce que la vingtaine de cégeps qui donnent la technique ont développé différentes stratégies pour répondre à la demande.
Ainsi, certains ont commencé à offrir des DEC intensifs, qu'on peut faire en deux ans plutôt que trois pour un DEC régulier. D'autres ont augmenté le nombre d'admissions dans leur programme régulier. «En 1997-98, on accueillait 90 étudiants, raconte ainsi Jeannine Gouin, qui enseigne en techniques d'éducation à l'enfance au cégep de Sherbrooke. En 2000, on est passé à 120, soit une hausse de 25 %. Et notre taux de placement est resté le même: plus de 90 %!»
Au cégep de Sainte-Foy, à Québec, certaines élèves du cours régulier suivent même des cours le soir car l'accroissement du nombre d'admissions dans le programme a entraîné un manque de locaux!
Mais le filon de la formation régulière n'est pas suffisant. Les cégeps ont donc développé une autre façon de faire: la formation continue, qui permet d'obtenir, en un an de cours intensifs, une attestation d'études collégiales en éducation à l'enfance. Au Cégep du Vieux-Montréal, ce programme est même plus populaire que le DEC régulier car il se fait surtout à temps partiel, le soir.
L'étudiante, très en demande, peut donc travailler le jour en service de garde.En fait, à plusieurs endroits, on voit des étudiantes abandonner le programme régulier pour passer à l'attestation, qui leur donnera accès au même emploi que si elles avaient un DEC pour une différence de salaire bien minime. De quoi démotiver les jeunes à étudier! critiquent certains, qui aimeraient que le ministère ajuste l'échelle salariale pour ne pas défavoriser celles qui font leurs études complètes.
Les CPE, eux, n'ont pas le choix d'embaucher des diplômées. Les années 70 sont bien loin, qui voyaient arriver dans les garderies des gens plus ou moins formés qui venaient s'occuper d'enfants par vocation ou en attendant de trouver leur voie. Peu à peu, le gouvernement a exigé qu'une éducatrice sur trois ait un DEC en techniques d'éducation à l'enfance. La nouvelle politique de 1997 a fait monter cette obligation à deux employées.
Résultat: le taux de chômage pour les diplômées du secteur est maintenant de... 0,5 %! Les étudiantes sont courtisées par les CPE avant même la fin de leurs études. On en voit même qui sont rémunérées pendant leur stage, ce qui n'existait pas avant. Et une fois le diplôme obtenu, elles trouvent massivement des emplois à temps plein. Les meilleures, elles, choisissent leur employeur!
Bien peu, en fait, doivent se contenter de travailler à temps partiel ou sur appel. Et c'est là la grande difficulté pour les CPE, qui courent après les remplaçantes quand arrive le temps des maladies, des congés de maternité ou des vacances d'été. Au point d'ailleurs où la majorité font désormais appel à des services de remplacement centralisés mis sur pied par les regroupements régionaux de CPE, comme on en voit à Montréal, à Québec, en Mauricie et bientôt en Outaouais.
À Montréal, la demande est fulgurante car la pénurie y est plus aiguë qu'ailleurs. Le service de remplacement a été créé en 1993: 70 garderies y avaient alors recours et une employée du regroupement s'en occupait. En 1996-97, juste avant la réforme, le service avait offert quelque 26 000 heures de remplacement.
«En 2001-02, on a donné 140 000 heures de remplacement: 26 000 heures, ç'a été notre mois d'août!», s'exclame Mario Régis pour illustrer la hausse vertigineuse des besoins.
Le service compte maintenant six employés et 120 CPE ont recours à l'une des 400 éducatrices qui y offrent leurs services durant l'année. Évidemment, les meilleures se font offrir des emplois à temps plein à la première occasion, ce qui fait que le recrutement de remplaçantes est constant. «Pour y arriver, on va beaucoup dans le milieu de l'enseignement: des étudiantes en psychologie, par exemple», dit Mario Régis. Et le Regroupement s'ajuste à leur disponibilité mois après mois.
M. Régis a toutefois une grande crainte: le gouvernement a levé en juin le moratoire sur la création de places en garderies privées, qui auront donc elles aussi besoin de personnel. Une compétition qui s'ajoutera à celle des commissions scolaires, qui cherchent aussi des diplômées pour leurs services de garde dans les écoles.
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