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    De plus en plus d’Américains s’achètent des bunkers antinucléaires

    30 octobre 2017 | Miriane Demers-Lemay au Dakota du Sud | Consommation
    Intérieur d’un bunker de la compagnie Vivos avec en son centre le gardien du site, Grady O’Bryan. Un seul bunker pourrait accueillir entre 10 et 20 personnes.
    Photo: Miriane Demers-Lemay Le Devoir Intérieur d’un bunker de la compagnie Vivos avec en son centre le gardien du site, Grady O’Bryan. Un seul bunker pourrait accueillir entre 10 et 20 personnes.

    Alors que le ton continue de monter entre les États-Unis et la Corée du Nord, de plus en plus d’Américains s’achètent des bunkers antinucléaires. Le Devoir a visité l’un de ces sites survivalistes aux États-Unis.


    De loin, cela ressemble à de grosses bottes de foin. Mais plus on se rapproche, plus le paysage devient surréel. Aussi loin que porte l’oeil, des centaines d’abris recouverts de terre et d’herbes sont ordonnés en rangées dans une immense plaine. Il s’agit de bunkers antinucléaires construits par l’Armée américaine pendant la guerre froide et mis en vente comme abris survivalistes par la compagnie Vivos.

     

    Nous sommes dans le sud-ouest du Dakota du Sud, au bout d’un long chemin de terre où sont dispersés quelques ranchs. Nous sommes en plein milieu des champs, en plein milieu de nulle part. Exception faite du panneau en carton de Vivos accroché à une barrière de métal, rien ne laisserait supposer la présence d’un tel site ici.

    Notre compagnie n’a pas créé le problème de la peur. C’est l’antidote à la peur.
    Robert Vicinos, propriétaire de Vivos
     

    Grady O’Bryan, gardien du site et guide pour les potentiels acheteurs, embrasse la plaine vallonnée du regard. Dans son pick-up, deux carabines sont coincées sur les sièges avant. Une arme de poing est cachée sous un coussin entre les sièges. Et une bible est placée dans la boîte à gants pour « le protéger ». Un arsenal de protection qui illustre bien la mentalité de ce petit État du nord des États-Unis.

     

    « D’ici, on ne voit qu’une petite partie du site », dit-il, le sourire en coin, en reprenant le volant.

     

     

    Invisibles

     

    De fait, près de 600 bunkers sont dispersés sur le site qui a une superficie totale de plus de 45 km2 — soit près des trois quarts de la superficie de l’île de Manhattan. Malgré cette superficie, un avion ou un satellite passant au-dessus n’y verrait probablement que du feu, les bunkers se camouflant à merveille dans le paysage.

    Photo: Miriane Demers-Lemay Le Devoir Entrée d’un bunker composée d’une porte en béton de la compagnie Vivos
     

    Le pick-up dépasse des troupeaux de vaches — un revenu complémentaire de la compagnie —, continue sur le chemin de terre et s’arrête devant l’un des bunkers, construit sur le même modèle semi-cylindrique que tous les autres. Seule la façade avant est dégagée. Une cheminée à l’arrière de la structure permet son aération. Selon Robert Vicino, propriétaire de Vivos, ces bunkers peuvent résister à tout, sauf à une bombe atomique ou à un astéroïde qui tomberaient directement sur le site. « Mais quelles sont les chances ! »

     

    Grady ouvre avec force la porte de béton. Ses deux chiens s’engouffrent avec enthousiasme à l’intérieur. Les murs de la structure mesurent près de 30 centimètres d’épaisseur, sans compter la terre qui les recouvre. L’abri, toujours en vente, est vide. L’espace froid et humide fait écho sous nos pas. L’abri a une superficie de 150 m2 et mesure près de quatre mètres de hauteur. Un seul bunker pourrait confortablement loger de 10 à 20 personnes, selon le site de la compagnie.

     

    Promesses de survie

     

    Acquis l’an dernier par Vivos, les bunkers sont en vente depuis le mois de juin seulement. Déjà, 25 ont été vendus et une vingtaine sont en cours de transaction. Acheter un bunker coûte 25 000 $. Les frais de « loyer » sont de 1000 $ par année. Ce sont les clients qui s’occupent de meubler l’intérieur de leur abri.

    Je pensais que les clients seraient des gens un peu fêlés et extrémistes. Mais non, ce sont des gens complètement normaux. Des gens de partout. […] Beaucoup de gens éduqués.
    Grady O’Bryan, gardien pour Vivos
     

    Ce site du Dakota du Sud n’est pas le premier à être géré par Vivos. La compagnie est active dans la construction, la transformation et la vente de bunkers depuis 10 ans. En Indiana, elle a déjà vendu un immense bunker pouvant loger 80 personnes. Un autre site est situé dans une ancienne mine en Allemagne. La formule fonctionne si bien que la compagnie travaille sur des projets visant à ouvrir des sites au Kentucky, en Corée du Sud, en Suisse et en Grande-Bretagne. « Au total, près de 15 000 personnes pourraient bientôt bénéficier de nos abris construits ou en voie d’être construits », estime M. Vicino.

     

    Mais qui sont ces clients ? « Je pensais que les clients seraient des gens un peu fêlés et extrémistes, avoue Grady. Mais non, ce sont des gens complètement normaux. Comme toi et moi. Il y a des gens de partout, même du Japon. Beaucoup de gens éduqués. »

     

    « Nos clients sont des ingénieurs, des médecins, des militaires, confirme M. Vicino. Plusieurs personnes très éduquées provenant de différents États américains. Il s’agit aussi de familles moyennes qui ont décidé d’investir pour cette sécurité. Il y a aussi des Canadiens. »

     

    Ces clients ont tous un point en commun : une crainte d’un événement destructeur, comme une guerre, une immense catastrophe naturelle, la chute d’une météorite ou encore le pouvoir nucléaire de la Corée du Nord. Selon le propriétaire de Vivos, sa compagnie offre une solution à cette peur. « Notre compagnie n’a pas créé le problème de la peur,prétend-il. C’est l’antidote à la peur. »

     

    Des ventes qui caracolent

     

    Depuis un an, la compagnie Vivos observe une importante augmentation de la vente de bunkers antinucléaires. Même constat pour la compagnie texane Rising S Company, qui construit des abris antinucléaires depuis 13 ans. Le propriétaire, Gary Lynch, a observé une augmentation de 700 % de ses ventes entre 2016 et 2017 en raison « de la menace nucléaire de la Corée du Nord ».

     

    Chez Ultimate Bunker, une compagnie d’abris souterrains basée en Utah, on observe une augmentation des ventes suivant chaque épisode de tension entre Trump et Kim Jong-un, selon le représentant de la compagnie, David Wilkinson. « La question n’est plus de savoir si nous aurons une guerre nucléaire ou non, mais plutôt quand nous l’aurons », croit-il.


    Prévoyance ou paranoïa ? « C’est l’Amérique… souffle sans surprise Julien Tourreille, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Face à la menace, les Américains attendent que le gouvernement prenne des dispositions, mais ils ont aussi ce sentiment que c’est à chaque individu d’assurer sa propre sécurité, soit en achetant des armes, soit en construisant son propre bunker antinucléaire. »

    « Il faut se protéger, d’abord parce qu’il y a cette responsabilité individuelle de protéger sa famille et sa propriété, mais aussi parce qu’il y a ce trait de paranoïa, cette crainte de l’étranger », continue-t-il. Une crainte qui relèverait d’une mauvaise connaissance du monde extérieur. Et qui serait assez fréquente dans l’histoire des États-Unis… peur du communisme, de l’islam, du terrorisme ou, récemment, de la Corée du Nord.

    La peur des Américains peut avoir plusieurs conséquences. « Cela crée une occasion d’affaires pour les entrepreneurs, qui peuvent tirer profit de cette peur », explique le chercheur, qui note que les ventes d’armes dans le pays bondissent après chaque attentat terroriste. L’augmentation des ventes de bunkers antinucléaires au cours de la dernière année en est un autre exemple.












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