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    Chronique

    Amazon s'installe déjà un peu à Montréal

    Amazon cherche un nouveau lieu pour implanter un deuxième siège social. Toujours prêt à se faire voir sur les tréteaux du grand théâtre numérique, à ce chapitre au moins aussi moderne qu’un Donald Trump, le maire Denis Coderre s’est empressé de se manifester sur Twitter pour indiquer que Montréal était très intéressée.

     

    Imaginez : un siège social d’Amazon à Montréal ! Au moins 50 000 emplois, raconte-t-on, rémunérés en moyenne à 100 000 $ chacun. Tous les vestons croisés sur des tailles épaisses jubilent déjà rien que d’y penser, sans rien dire cependant de l’univers de bas salaires ni de l’accroissement des inégalités que suppose cette vision du monde social.

     

    À Seattle, l’entreprise lancée en 1994 dans le garage de Jeff Bezos regarde désormais disparaître les frontières de son commerce du haut d’un édifice de 150 mètres. Quatre autres tours Amazon sont en construction. Les employés du siège social sont répartis pour l’instant dans une trentaine d’édifices. Pratiquement un cinquième du centre-ville de Seattle dépend d’Amazon.

     

    Revêtu des habits taillés à la dernière mode du capitalisme façon Silicon Valley, le Seattle d’Amazon n’en fait pas moins penser désormais à ces vieilles villes industrielles où l’on finissait par accepter que tout soit déterminé par une société, dans une falsification générale des valeurs à leur seul profit. Chez nous, la ville d’Arvida, fusionnée en 1975 à Jonquière, tenait jusqu’à son nom des initiales d’Arthur Vining Davis, le président de la compagnie Alcoa. La ville d’Asbestos n’était pas autre chose que le nom anglais donné à l’amiante. À quand une ville nommée tout bonnement Amazon ?

     

    En Allemagne, où Amazon a établi sa tête de pont à Leipzig, la municipalité a soutenu son implantation avec des subventions de près de 20 millions de dollars. On peut désormais y circuler sur un grand boulevard baptisé Amazon Strasse. Partout où elle s’installe, cette compagnie aime les subventions, les autoroutes, les poids lourds, les semi-remorques ainsi que les emplois payés sous les taux syndiqués. Selon une vieille technique de colonisation des âmes, le patron d’Amazon aime parfois parler directement à tous ses employés par les haut-parleurs de ses entrepôts, afin de fouetter leur ardeur.

     

    Le sourire qu’on trouve sur les cartons d’emballage de la firme n’est pas le nôtre, ont fini par dire et répéter ses employés qui se plaignent de leurs pauvres conditions de travail.

     

    On peut désormais commander chez Amazon aussi bien une tondeuse à gazon, un livre d’entretiens avec Georges Leroux ou de la sauce à BBQ, le tout livré en moins de quarante-huit heures. Plus d’un cinquième des achats en ligne effectués par les Québécois durant les six premiers mois de 2017 ont été faits à l’enseigne d’Amazon.

     

    Ce supermarché en ligne ne rechigne pas à économiser sur les petits salaires, tout en misant gros sur sa capacité de proposer toujours plus de nouveaux produits à d’anciens clients. Pour parvenir à ses fins, la compagnie pratique, comme d’autres, les combines fiscales. Payez ici et on vous facture depuis un autre pays. De tels jeux comptables, légaux mais amoraux à force d’être asociaux, ont contribué à assurer des progressions formidables à la chaîne. De quoi enchanter tous ceux qui sont portés à vouloir rassurer les divinités colériques que sont les marchés plutôt qu’à renforcer le tissu social.

     

    Au nom de sa conception libertarienne du monde, Jeff Bezos n’a que faire des mesures sociales. Il mise sur l’alibi de la philanthropie. Un peu d’argent par-ci, un peu d’argent par-là, selon la volonté du magnat. Voilà d’ailleurs la façon actuelle de tous ceux qui se prennent pour des rois d’affirmer « l’État c’est moi ».

     

    À Seattle, le prix des logements a explosé sous la poussée d’Amazon. Le coeur de la ville s’est vu coloniser par des gens fortunés. La pauvreté s’est du coup répandue telle une pluie sur de vastes étendues de la ville. La nécessité pour une large partie de la population de se transporter désormais chaque jour sur de grandes distances a augmenté. La ville grouille d’automobiles plus que jamais. Mais Amazon offre des plantes vertes à la vue dans ses nouveaux édifices pour montrer sa belle conscience écologique.

     

    Amazon se sert de Seattle comme microlaboratoire pour tester le développement et l’efficacité de ses tentacules. Par exemple : son système de commerce de détail sans commerçants, où le client est placé sous la surveillance étroite de caméras couplées à une intelligence artificielle.

     

    Pour lancer un nouveau siège social, Amazon désire 7,5 millions de pieds carrés, soit environ trois fois la surface offerte par la Place Ville Marie, autant que des douceurs fiscales. Les chances que Montréal soit choisie sont faibles. Mais l’empressement d’un maire cuit et recuit par la politique à se montrer aussi intéressé indique que les paramètres de la réussite apparaissent de plus en plus calculés par la seule unité du dollar.

     

    Bien des villes qui ont pourtant les moyens d’être grandes prennent ainsi tous les moyens pour se ruiner. Y parle-t-on de sièges sociaux, ce n’est le plus souvent désormais qu’un grouillement de mots prononcés au nom du pouvoir et de son maintien, quitte à faire avaler les pires modalités technolibérales du capitalisme contemporain. Et c’est ainsi que, d’une certaine façon, Amazon s’installe déjà à Montréal.













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