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    Les geeks d’aujourd’hui: un professeur de sociologie fou de bédés, mordu de superhéros

    11 septembre 2017 |Martin Blais | Consommation
    À plusieurs endroits de l’appartement de Robert Ménard trônent des bibliothèques remplies d’anthologies reliées, classées en ordre d’apparition des personnages. Dans l’une d’entre elles, des figurines sont placées devant l’album qui leur correspond.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir À plusieurs endroits de l’appartement de Robert Ménard trônent des bibliothèques remplies d’anthologies reliées, classées en ordre d’apparition des personnages. Dans l’une d’entre elles, des figurines sont placées devant l’album qui leur correspond.

    Sixième et dernier article de notre série estivale sur les geeks d’aujourd’hui, ces mordus dont la passion pour les pixels, les technologies du Web, la culture populaire ou les passe-temps en tout genre se décline de mille façons. Rencontre avec Robert Ménard, collectionneur assidu de bandes dessinées américaines.


    Si les superhéros de Marvel et DC Comics sont devenus des incontournables du cinéma hollywoodien au cours des dernières années, cela fait des décennies qu’ils conquièrent des légions d’amateurs sur la planète. Il y en a qui les ont découverts à la télévision, en pyjama, le samedi matin, et qui ont continué de suivre leurs aventures de près, ou (surtout) de loin. Puis il y a les vrais passionnés, ceux qui connaissent leur histoire par coeur et qui les adorent, peu importe leur âge.

     

    Robert Ménard est de ceux-là. Son appartement renferme un véritable trésor. Quarante petites boîtes blanches sont empilées le long d’un mur de sa chambre, près de son lit. Dix autres sont posées sur une commode à quelques pas de là. Et quelques-unes se retrouvent dans le garde-robe. C’est dans ces contenants bien anodins qu’il conserve ses joyaux, les 10 400 numéros de sa collection de comic books (bandes dessinées américaines). Et la majorité ont été lus et relus, confirme leur propriétaire.

     

     

    « Une fois par année, j’intègre les numéros dans l’ordre approprié. C’est tellement long… Si je veux classer [mes numéros de] Spider-Man, il faut que j’enlève tout ça, dit-il en désignant quelques-unes des boîtes, dans lesquelles les bédés sont triées par ordre de parution. Si j’achète des numéros qui me manquent, tout doit être décalé ! »

     

    Chacune de ces boîtes renferme des dizaines de comic books souples d’environ 30 pages, vendus pour une poignée de dollars au moment de leur parution. Chaque numéro a toutefois été placé dans une pochette protectrice pour assurer sa durabilité. À plusieurs endroits de son appartement trônent des bibliothèques remplies d’anthologies reliées, classées en ordre d’apparition des personnages. Dans l’une des bibliothèques, des figurines sont placées devant l’album qui leur correspond. L’entièreté de sa collection est cataloguée dans un logiciel professionnel, sur son ordinateur, qui lui permet d’archiver minutieusement tout ce qu’il possède.

     

    « C’est beaucoup d’organisation, une collection comme ça », précise Robert.

     

    Un été passé à lire

     

    Sa passion dévorante a commencé dans les années 1980, quand son frère Stéphane lui a fait lire des numéros parus aux Éditions Héritage, qui avaient obtenu les droits de traduction en français de Marvel au Québec. L’intérêt est ainsi né ; le jeune Robert a découvert la panoplie de superhéros créés par Stan Lee. « Mon intérêt s’est vraiment solidifié par un simple hasard. Quand j’étais au primaire, je me suis blessé à la jambe au début d’un été. J’ai donc passé l’été à la maison à jouer au Nintendo et à acheter des bédés au dépanneur avec l’allocation familiale. Et des fois, je n’avais que ça à faire, alors j’en ai lu, et je les relisais… C’était vraiment un moment marquant. »

    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Robert Ménard possède 10 400 «comic books», tous classés par ordre de parution et fichés sur ordinateur.
     

    En 1987, lorsque Héritage a mis fin à ses activités, l’enfant a cessé de s’intéresser à ces personnages. « Dans ma tête, ça n’existait plus ! » Cinq ans plus tard, alors qu’il a 14 ans, la famille déménage à Sainte-Adèle, sans se douter que cela changerait le cours de la vie de Robert. « Dans une tabagie, j’ai découvert un présentoir pivotant rempli de bédés. C’est là que j’ai réalisé que toutes ces séries que j’avais lues n’avaient pas arrêté, et qu’elles étaient rendues bien plus loin. »

     

    Le premier numéro qu’il a acheté cette année-là, Amazing Spider-Man #363, est un des plus précieux de sa collection. Et 25 ans plus tard, Robert suit toujours avec assiduité les aventures de l’homme-araignée, un de ses personnages fétiches. Son préféré demeure toutefois Adam Warlock, héros peu connu du grand public, dont les aventures existentielles le fascinent.

     

    Collectionner par passion

     

    « Je ne collectionne pas pour collectionner, soutient Robert. Je le fais par passion de la lecture. Je me suis demandé ce qui fait que j’aime autant les bédés, et la première idée qui m’est venue en tête, c’est qu’il n’y a pas de limite [à ce qui peut être écrit]. En fait, la seule limite, c’est l’imagination des scénaristes et des dessinateurs. »

     

    Ce qui a piqué son intérêt dès le départ et ce qui le fascine toujours, c’est le travail des dessinateurs. « Je vois beaucoup de gens qui ont des chandails avec des superhéros et, souvent, je vais reconnaître tout de suite qui est le dessinateur du dessin en question ! »

     

    On a beau être passionné, il faut constater qu’après plusieurs milliers de numéros, les thèmes sont réutilisés, les histoires repiquées et les séries régulièrement relancées. Toutes ces bédés sont-elles bonnes ? « Non ! », répond Robert sans hésitation. « Il y a des cycles. Certains personnages vont m’intéresser. Spider-Man, je vais suivre ses histoires indépendamment de tout. Parfois, les histoires ne sont pas géniales, mais le dessinateur est vraiment bon, donc ça me satisfait. Ces temps-ci je trouve que c’est une bonne période. Dan Slott, le scénariste d’Amazing Spider-Man depuis des années, sait comment réutiliser la boîte à outils. Il reprend bien tout ce qui a été créé par les grands : Stan Lee, Jack Kirby, Steve Ditko. »

     

    Reflet de l’histoire

     

    La grande passion de Robert n’est pas étrangère à son activité principale. Pour ce professeur de sociologie au collégial, les comic books en disent long sur notre monde. « Tout l’univers de la bédé reflète l’évolution de la société américaine, son contexte social. »

    Je me suis demandé ce qui fait que j’aime autant les bédés, et la première idée qui m’est venue en tête, c’est qu’il n’y a pas de limite [à ce qui peut être écrit]
    Robert Ménard
     

    Quand les aventures de Captain America sont publiées pour la première fois au début des années 1940, le héros combat les nazis avant même l’entrée des Américains dans la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, à l’époque du maccarthysme, les bédés sont soumises au Comic Code Authority, qui validait le contenu des bédés afin de savoir si elles étaient appropriées pour les jeunes.

     

    « Au fil des décennies, on peut constater l’influence de la société américaine sur la figure du superhéros, raconte Robert. Au début, c’est vraiment le héros masculin, patriarche, et ses acolytes, comme Robin pour Batman, sont des adultes en format miniature. Les adolescents, ça n’existe pas en 1940. On passe de l’enfance à l’âge adulte. »

     

    « Dans les années 1960, l’univers de Marvel, c’est un peu l’ambivalence de la modernité, des développements technologiques et nucléaires, poursuit-il. Spider-Man se fait piquer par une araignée radioactive, Hulk devient Hulk après l’explosion d’une bombe gamma… »

     

    Les années 1970 voient poindre l’influence de la contre-culture. « Captain America lui-même abandonne son rôle parce qu’il se rend compte que le gouvernement américain n’est pas aussi légitime qu’on le prétend. »Les années 1980, c’est en quelque sorte la grande désillusion, selon Robert. « Dans The Dark Knight Returns, Batman disparaît pendant des années et revient plus vieux pour affronter Superman, devenu un laquais du gouvernement. » Les années 1990 voient triompher « l’individualisme » ; les héros « sont dessinés de façon hypermusclée, dans des costumes très moulants, et les héroïnes sont hypersexualisées ».

     

    Finalement, les années 2000 reflètent la division des États-Unis et la présence forte des tenants du relativisme moral. « Certains héros deviennent méchants, des méchants deviennent des héros, ou bien les héros s’affrontent. Où est la limite entre bon et méchant ? Ce n’est plus aussi clair. »

     

    Robert Ménard n’a jamais offert cet exposé fascinant à ses étudiants en sociologie, même sous la pression de collègues. « Je veux conserver ce loisir séparé de mon travail. C’est quelque chose de difficile à faire dans nos sociétés, d’ailleurs. »

     

    Un loisir pur

     

    Ce loisir demeure très personnel pour Robert, qui n’est pas du genre à se procurer des vêtements à l’effigie de ses héros ou à se costumer dans des rassemblements comme le « Comiccon ». Pas question de personnifier les personnages de BD, puisque sa passion demeure essentiellement centrée sur les histoires. Ses principales conversations sur le sujet, il les a avec les propriétaires des boutiques où il se procure les derniers numéros. « J’ai des amis qui, dans les années 1990, pendant le boom qu’ont connu les comic books, en achetaient, mais ils ont arrêté. Moi, j’ai continué ! »

    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «Amazing Spider-Man #363» est le premier numéro acheté par Robert Ménard. À ce jour, il est le plus précieux de sa collection.
     

    Pas question non plus pour lui d’aller décortiquer les bédés sur des forums de discussions en ligne, ou d’essayer de décoder les bandes-annonces des adaptations cinématographiques de ses personnages préférés : il veut conserver le plus longtemps possible ce sentiment d’émerveillement qui surgit à l’ouverture d’une nouvelle bédé.

     

    « Je ne me considère pas comme un geek. J’utiliserais plutôt le terme “tronche”, parce que la tronche, contrairement au geek, était bonne à l’école ! »

     

    « Mais les étiquettes, ça ne m’intéresse pas. Ça devient des stéréotypes », ajoute-t-il.













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