Le prix des aliments explose

Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (connue sous l'acronyme FAO), l'indice des prix de l'alimentation a atteint en février son plus haut niveau depuis le début de la collecte des données, en 1990.
Photo: Agence Reuters Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (connue sous l'acronyme FAO), l'indice des prix de l'alimentation a atteint en février son plus haut niveau depuis le début de la collecte des données, en 1990.

Établissons une chose dès le départ: pour une fois, le mot «explosion» — qu'on a parfois tendance à saupoudrer un peu facilement — n'est probablement pas trop fort. Les prix des denrées, qui ont nourri les révoltes populaires au Moyen-Orient, sont nettement à la hausse. Quelques exemples en vrac: le prix du blé est de 63 % supérieur à son niveau de mars 2010, celui du maïs a bondi de 83 %, la livre de café est passée de 1,30 $ à plus de 2,70 $...

Jonglez avec les chiffres comme vous voudrez, dans l'état actuel des choses, la production agricole mondiale ne suffit pas à la demande. Ajoutez quelques variables, comme la flambée du pétrole qui rend l'agriculture et le transport plus coûteux, un climat imprévisible et une demande accrue pour la viande dans les pays émergents. Résultat: malgré tout, les prix de l'alimentation sont assurés de poursuivre leur ascension.

Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (connue sous l'acronyme FAO), l'indice des prix de l'alimentation a atteint en février son plus haut niveau depuis le début de la collecte des données, en 1990. Il s'est légèrement replié le mois dernier, mais pour l'instant, les autorités invitent tout le monde à ne pas y voir un renversement de la vapeur.

«Le stress va continuer, même avec de bonnes récoltes», a dit récemment Pascal Thériault, agroéconomiste et professeur à l'Université McGill. D'ici 2025, selon lui, 200 millions de personnes dans les pays du BRIC — Brésil, Russie, Inde et Chine — vont gagner au moins 15 000 $ par année. Et logiquement, ils vont manger de plus en plus de viande.

En parallèle, il y a le cours du pétrole brut. Vous en subissez les effets à la pompe, mais ses carburants dérivés servent à la fois à la production agricole, au transport maritime des marchandises et à l'emballage. Il n'a cessé d'augmenter depuis le creux qu'il a touché à la fin de 2008. Prenez le cours du Brent, référence du pétrole moyen-oriental: il est passé d'un peu plus de 40 $ à 123 $.

Problème énorme

La tendance lourde au chapitre des prix n'est pas sans conséquence, a souligné la Banque mondiale jeudi. Évidemment, cette ascension vertigineuse est une menace claire et grandissante pour les pays en voie de développement, et va de pair avec les cours du pétrole. La seule denrée épargnée est le riz, dont les récoltes sont plus stables en raison de l'irrigation et qui a connu une baisse de prix de 3 % depuis un an.

Dans un texte écrit le 10 mars sur le site grist.com, repris par le quotidien The Guardian, l'éminent écologiste britannique Lester Brown résume succinctement la situation. En gros, le monde a consommé en 2010 un total de 2,24 milliards de tonnes de céréales. Puisque la production s'est élevée à seulement 2,18 milliards, il a fallu puiser 60 millions de tonnes dans les stocks mis de côté.

Croisant les doigts pour que les productions de blé, de maïs et de riz s'avèrent suffisantes cette année, M. Brown finit par reconnaître qu'il ne faut pas rêver. «Il est peut-être possible d'éviter une augmentation des prix de l'alimentation au cours des prochains mois, mais à ce stade-ci, cela paraît improbable.»

Non seulement la population augmente-t-elle au rythme de 80 millions d'êtres humains par année, écrivait-il, mais les États-Unis ont détourné une partie de la production de maïs à des fins énergétiques et les pays émergents mangent de plus en plus de viande, ce qui nécessite des produits céréaliers pour nourrir le bétail.

La Chine, joueur imposant

Le défi agroalimentaire est extrêmement complexe, rappelle M. Thériault, du seul fait que le nombre de facteurs est immense. On croit avoir trouvé une solution à un défi, mais celle-ci entraîne d'autres problèmes. Et les données ne sont pas toujours au rendez-vous. Par exemple, on sait qu'il existe des stocks céréaliers dans le monde, mais ils sont entre les mains de compagnies privées, comme le géant américain Cargill, et de certains États, comme la Chine. «C'est difficile de savoir qui détient quoi», dit M. Thériault.

En Chine, les dernières récoltes ont été mauvaises. Pour compenser, raconte M. Thériault, l'État a puisé dans ses propres stocks et les a vendus aux consommateurs chinois. Pour se renflouer, il s'est ensuite tourné vers les marchés mondiaux, ce qui a mis une pression additionnelle sur les prix.

Or ça ne s'arrête pas aux céréales et à la seule réalité de la demande réelle. Il y a aussi les marchés... La participation de spéculateurs a fait en sorte que d'autres denrées ont été touchées. Depuis janvier, le cacao est passé de 2800 $ la tonne à 3600 $, avant de revenir autour de 3160 $.

Au début du mois de mars, un porte-parole de l'ONU, David Hallam, a indiqué qu'en présence d'une hausse continue du prix des hydrocarbures, la situation devrait aller en s'aggravant. «Ça pourrait exacerber une situation déjà précaire», a-t-il dit.

Peu après, la FAO en a rajouté. La crise de 2007-2008 n'est pas si loin dans les esprits. «Les prix élevés préoccupent et on est en train de puiser dans les stocks assez rapidement», a dit le directeur de la FAO, Jacques Diouf, en entrevue avec l'agence Reuters à Abou Dhabi. «Depuis des années, on dit que ce qu'il faut, c'est davantage de productivité et d'investissements en agriculture.»

Le léger repli des prix observé en mars, dont la tendance a été publiée la semaine dernière, va-t-il durer? «Le fléchissement de l'indice général ce mois-ci apporte un certain répit après les hausses continues des huit derniers mois, a dit M. Hallam dans un communiqué. Il serait cependant prématuré de conclure à une inversion de la tendance.»
13 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 16 avril 2011 08 h 25

    Nos voitures ont faim

    « mais les États-Unis ont détourné une partie de la production de maïs à des fins énergétiques »...

    Il n'y a pas que les États-Unis qui détournent la production agricole pour produire de l'énergie. Ça se fait au Canada - et ça se fait au Québec. En plus, ce ne sont pas les pétrolières qui demandent à ce qu'on ajoute de l'éthanol dans l'essence, mais nos gouvernements.

    « les pays émergents mangent de plus en plus de viande, ce qui nécessite des produits céréaliers pour nourrir le bétail. »

    Merci McDo ! On le sait tous, le bœuf est probablement l'animal d'élevage qui consomme le plus de céréales pour chaque kilo de nourriture rendu.

    « la population ne cesse d'augmenter: 80 millions d'êtres humains par année »

    Et dans certains pays riches, le nombre de voitures augmente plus rapidement que la population - et ces voitures sont de plus en plus gourmandes en énergie.

  • Anne-Marie Clément Bernard Sainte-Marie - Abonné 16 avril 2011 08 h 37

    La corne d'abondance

    Jacques Diouf dit: «Depuis des années, on dit que ce qu'il faut, c'est davantage de productivité et d'investissements en agriculture.»
    Est-ce que davantage de productivité est vraiment viable? Ce n'est pas dans cet esprit cornucopien qu'on laissera un monde en santé aux générations futures. Le problème ne réside-t-il pas dans la consommation excessive? La nécessité d'augmenter sans cesse les productions pour essayer de contrôler un système capitaliste fait-il de nous les maîtres de celui-ci ou les esclaves?
    On regarde un système en crise, sans pour autant essayer de retirer quelconque côté pédagogique de ces crises. Les P.M., présidents de ce monde se vanteront tous d'avoir réussi à surmonter la crise économique grâce à leur stratégie, néo-libérale ou interventionniste, mais jusqu'à quand? La prochaine fois peut-être? Jusqu'à ce qu'on en frappe une insurmontable, pourquoi pas?

  • meme moi ici - Inscrite 16 avril 2011 08 h 40

    produits locaux

    l'achat, la consommation de produits locaux est peut être une piste de solution... à réfléchir

  • Richard Larouche - Inscrit 16 avril 2011 10 h 01

    Bannir la spéculation

    Si on interdisait la spéculation, ça serait déjà une bonne chose de faite.

  • AMeloche - Inscrit 16 avril 2011 10 h 09

    Le consommateur est un dictateur qui s'ignore.

    Ce système est en faillite et la bêtise de l'homme est légendaire. Continuons à croire aux mythes de Dieu et de l'abondance et nos enfants en paieront durement le prix. Comme un commentateur précédent, l'élevage d'animaux pour la consommation humaine est non seulement un scandale mais un crime contre l'humanité. Malheureusement, les « experts » (les gourous et charlatans en qui nous ne sommes pas obligés de croire) persistent et signent, à l'aide d'un système bestial (le capitalisme débridé). Il ne faut plus croire les experts mais nous-même. il faut briser le cercle vicieux du « consommateur-roi »...

    http://bobzi.canalblog.com/archives/2011/04/index.