Un gouvernement qui n'est pas aux pièces pour liquider le sou
Imaginez l'absurde dans toute sa décrépitude: une Plymouth Valiant 1966, blanche, quatre portes, abandonnée dans un champ à l'arrière d'une maison. Son vieux propriétaire, franchement nostalgique, n'y a pas mis la clef dans le contact depuis 1972, mais il continue de payer chaque mois l'assurance et l'immatriculation du véhicule qui, sans moteur en état de fonctionner, n'a pas d'autre fonction aujourd'hui que celle d'un refuge pour animaux sauvages en hiver. Le tout pour une facture annuelle d'environ 1000 $, soit près de 40 000 $ jetés derrière la maison depuis l'abandon de la voiture.
Pas besoin d'avoir fait de longues études en économie pour comprendre que le gaspillage oscille entre le désolant et le stupide. Et pourtant, il s'apparente à celui alimenté depuis des années par le gouvernement fédéral qui, malgré les nombreux appels à la liquidation, maintient dans les poches et les porte-monnaie des contribuables la pièce d'un cent. Or ce petit sou noir, plaqué de cuivre avec sa tête d'Élisabeth à l'avers et sa feuille d'érable au revers, ne sert plus à rien, mais entraîne, bon an, mal an, des dépenses de 130 millions de dollars pour sa production et sa distribution. À cet endroit précis de la chronique, un commentaire semblerait forcément redondant!
C'est donc sans surprise que le Comité sénatorial permanent des finances nationales a réitéré mardi dernier l'appel à l'abolition de cette pièce, avec ses 2,6 grammes d'insignifiance et d'inutilité qui, depuis son apparition en 1908, a perdu 95 % de sa valeur. En gros, ce qui valait un sou au début du siècle dernier vaut aujourd'hui 20 cents.
Six mois après avoir écouté les consommateurs, les commerçants, les représentants de la Monnaie royale canadienne, les banques, quelques universitaires et même des organismes caritatifs, les sénateurs Day, Gerstein et Neufeld, qui signent le rapport, sont donc catégoriques: «La pièce d'un cent canadien [devrait être] retirée de la circulation», écrivent-ils. Sans autre forme de procès.
Approché cette semaine dans les couloirs du parlement à Ottawa, le ministre des Finances, Jim Flaherty, n'a pas souhaité prendre position. Il a plutôt indiqué vouloir lire le rapport avant de statuer sur le sort de la pièce et prendre connaissance d'arguments auxquels il a été confronté à plusieurs reprises par le passé, et que, visiblement, il peine à vouloir entendre.
Et pourtant, en juin dernier, l'administratrice en chef des opérations de la Monnaie royale canadienne s'est montrée plus que convaincante en expliquant que le sou noir coûte plus que sa valeur à produire et à distribuer: environ 1,5 cent par pièce. Le gouvernement fédéral en fait frapper un milliard par année pour remplacer le milliard de sous qui finissent dans une cruche devant la porte d'entrée, dans le p'tit cochon des enfants, dans des boîtes de l'UNICEF ou encore dans les poubelles: des milliers de Canadiens jugeant en effet l'objet sans valeur n'hésitent pas à s'en débarrasser dans un sac noir.
En 2005 — ça, techniquement, c'était il y a environ cinq ans — le Mouvement Desjardins a évalué, dans une étude économique produite à l'approche des 100 ans de la pièce, à 130 millions de dollars le coût annuel du sou, dont 20 milliards d'exemplaires sont en circulation actuellement dans l'économie canadienne. C'est le commerce de détail (60 millions de dollars) et les consommateurs (40 millions) qui assument le plus gros de la dépense en transport, en manutention, en entreposage, en comptabilité et surtout en perte de productivité. La mise en rouleau de la pièce par le commis du soir d'un dépanneur entre dans cette dernière catégorie.
Des exemples d'équilibre
Dans ce contexte, les deux tiers des Canadiens se prononcent donc, quand un sondeur le leur demande, en faveur de l'abolition de cette pièce qui met du poids dans leur poche et ralentit les transactions à la caisse lorsqu'il faut la chercher dans le fond du porte-monnaie. L'autre tiers, lui, préfère la conserver, car il craint une hausse automatique des prix en raison de l'arrondissement appréhendé sans surprise au bénéfice du commerçant.
La crainte est légitime. Mais il suffit de sortir un peu de sa maison pour la faire disparaître. Comment? En allant en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Israël, aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Suisse, au Brésil et en Afrique du Sud, où les gardiens de l'économie ont eu l'intelligence et la modernité nécessaires pour retirer leur pièce unitaire de leur système monétaire décimal sans pour autant induire une inflation des prix. L'Australie est même allée plus loin en retirant les pièces d'un et de deux cents, tout comme la Nouvelle-Zélande qui a aussi mis au rancart sa pièce de cinq cents.
Chaque fois, les prix ont été arrondis «au 5 ¢ près», donc tantôt à l'avantage du client, tantôt à l'avantage du vendeur. À la longue, tout s'équilibre, surtout que cette règle ne s'applique que sur les transactions en argent comptant, le sou continuant d'exister dans les transactions électroniques.
À une époque où le numérique a le vent dans les voiles et où la dématérialisation de la monnaie (avec ses modes de paiement par cartes et bientôt par téléphones intelligents) tend à s'imposer dans les habitudes de consommation, le maintien en vie de la pièce d'un cent relève certainement de l'anachronisme, d'un conservatisme mal placé et surtout d'un manque de vision désolant dans le processus de modernisation en cours du système monétaire canadien.
Oui, il est toujours possible de croire que la Plymouth Valiant 1966 abandonnée dans le champ pourra un jour revenir à la vie et retrouver sa jeunesse (ou redonner à son propriétaire celle qu'il a perdue). Mais quand on est le ministre des Finances d'un pays de 34 millions de personnes, à une époque où le superflu dans les dépenses n'est pas très recommandable, ça peut finir par faire un peu tache.
***
Vous pouvez aussi suivre notre journaliste sur Twitter: http://twitter.com/FabienDeglise
Pas besoin d'avoir fait de longues études en économie pour comprendre que le gaspillage oscille entre le désolant et le stupide. Et pourtant, il s'apparente à celui alimenté depuis des années par le gouvernement fédéral qui, malgré les nombreux appels à la liquidation, maintient dans les poches et les porte-monnaie des contribuables la pièce d'un cent. Or ce petit sou noir, plaqué de cuivre avec sa tête d'Élisabeth à l'avers et sa feuille d'érable au revers, ne sert plus à rien, mais entraîne, bon an, mal an, des dépenses de 130 millions de dollars pour sa production et sa distribution. À cet endroit précis de la chronique, un commentaire semblerait forcément redondant!
C'est donc sans surprise que le Comité sénatorial permanent des finances nationales a réitéré mardi dernier l'appel à l'abolition de cette pièce, avec ses 2,6 grammes d'insignifiance et d'inutilité qui, depuis son apparition en 1908, a perdu 95 % de sa valeur. En gros, ce qui valait un sou au début du siècle dernier vaut aujourd'hui 20 cents.
Six mois après avoir écouté les consommateurs, les commerçants, les représentants de la Monnaie royale canadienne, les banques, quelques universitaires et même des organismes caritatifs, les sénateurs Day, Gerstein et Neufeld, qui signent le rapport, sont donc catégoriques: «La pièce d'un cent canadien [devrait être] retirée de la circulation», écrivent-ils. Sans autre forme de procès.
Approché cette semaine dans les couloirs du parlement à Ottawa, le ministre des Finances, Jim Flaherty, n'a pas souhaité prendre position. Il a plutôt indiqué vouloir lire le rapport avant de statuer sur le sort de la pièce et prendre connaissance d'arguments auxquels il a été confronté à plusieurs reprises par le passé, et que, visiblement, il peine à vouloir entendre.
Et pourtant, en juin dernier, l'administratrice en chef des opérations de la Monnaie royale canadienne s'est montrée plus que convaincante en expliquant que le sou noir coûte plus que sa valeur à produire et à distribuer: environ 1,5 cent par pièce. Le gouvernement fédéral en fait frapper un milliard par année pour remplacer le milliard de sous qui finissent dans une cruche devant la porte d'entrée, dans le p'tit cochon des enfants, dans des boîtes de l'UNICEF ou encore dans les poubelles: des milliers de Canadiens jugeant en effet l'objet sans valeur n'hésitent pas à s'en débarrasser dans un sac noir.
En 2005 — ça, techniquement, c'était il y a environ cinq ans — le Mouvement Desjardins a évalué, dans une étude économique produite à l'approche des 100 ans de la pièce, à 130 millions de dollars le coût annuel du sou, dont 20 milliards d'exemplaires sont en circulation actuellement dans l'économie canadienne. C'est le commerce de détail (60 millions de dollars) et les consommateurs (40 millions) qui assument le plus gros de la dépense en transport, en manutention, en entreposage, en comptabilité et surtout en perte de productivité. La mise en rouleau de la pièce par le commis du soir d'un dépanneur entre dans cette dernière catégorie.
Des exemples d'équilibre
Dans ce contexte, les deux tiers des Canadiens se prononcent donc, quand un sondeur le leur demande, en faveur de l'abolition de cette pièce qui met du poids dans leur poche et ralentit les transactions à la caisse lorsqu'il faut la chercher dans le fond du porte-monnaie. L'autre tiers, lui, préfère la conserver, car il craint une hausse automatique des prix en raison de l'arrondissement appréhendé sans surprise au bénéfice du commerçant.
La crainte est légitime. Mais il suffit de sortir un peu de sa maison pour la faire disparaître. Comment? En allant en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Israël, aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Suisse, au Brésil et en Afrique du Sud, où les gardiens de l'économie ont eu l'intelligence et la modernité nécessaires pour retirer leur pièce unitaire de leur système monétaire décimal sans pour autant induire une inflation des prix. L'Australie est même allée plus loin en retirant les pièces d'un et de deux cents, tout comme la Nouvelle-Zélande qui a aussi mis au rancart sa pièce de cinq cents.
Chaque fois, les prix ont été arrondis «au 5 ¢ près», donc tantôt à l'avantage du client, tantôt à l'avantage du vendeur. À la longue, tout s'équilibre, surtout que cette règle ne s'applique que sur les transactions en argent comptant, le sou continuant d'exister dans les transactions électroniques.
À une époque où le numérique a le vent dans les voiles et où la dématérialisation de la monnaie (avec ses modes de paiement par cartes et bientôt par téléphones intelligents) tend à s'imposer dans les habitudes de consommation, le maintien en vie de la pièce d'un cent relève certainement de l'anachronisme, d'un conservatisme mal placé et surtout d'un manque de vision désolant dans le processus de modernisation en cours du système monétaire canadien.
Oui, il est toujours possible de croire que la Plymouth Valiant 1966 abandonnée dans le champ pourra un jour revenir à la vie et retrouver sa jeunesse (ou redonner à son propriétaire celle qu'il a perdue). Mais quand on est le ministre des Finances d'un pays de 34 millions de personnes, à une époque où le superflu dans les dépenses n'est pas très recommandable, ça peut finir par faire un peu tache.
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