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    Lettre à l'homme en rouge qui arrive toujours trop tôt

    Fabien Deglise
    13 novembre 2010 |Fabien Deglise | Consommation | Chroniques
    Le vœu exprimé l'an dernier, à la même époque, n'a malheureusement pas été exaucé. À nouveau en 2010, tu as dcidé de montrer le bout de ton gros nez de barbu joufflu mopins de 24 heures après la mise au rancart des citrouilles et des petits monstres nourris aux sucreries.<br />
    Photo: Agence Reuters Bob Strong Le vœu exprimé l'an dernier, à la même époque, n'a malheureusement pas été exaucé. À nouveau en 2010, tu as dcidé de montrer le bout de ton gros nez de barbu joufflu mopins de 24 heures après la mise au rancart des citrouilles et des petits monstres nourris aux sucreries.
    Petit Papa Noël, Le vœu exprimé l'an dernier, à la même époque, n'a malheureusement pas été exaucé. À nouveau en 2010, tu as décidé de montrer le bout de ton gros nez de barbu joufflu moins de 24 heures après la mise au rancart des citrouilles et des petits monstres nourris aux sucreries qui viennent avec.

    C'était prévisible. En tendant l'oreille le soir du 31 octobre dans les rues de Montréal, Québec, Matane et même Joliette, il était déjà possible d'entendre en sourdine ton cri de ralliement monophonique. Allez, avoue: tu étais caché derrière un buisson, sur un tas de feuilles mortes, dans ce petit froid d'automne, loin de la neige qui te va pourtant à merveille, attendant minuit pour bondir et imposer ta présence pour les 55 prochains jours?

    Tu es tellement lourd que tu as laissé des traces en sortant de ta cachette. La fin de semaine dernière, la circulaire de l'empire du tout — et parfois du n'importe quoi —, Canadian Tire, croulait sous les nombreux marqueurs de ton festif projet. Il y avait les très chics guirlandes en forme de glaçons, les couronnes en faux sapin, les bougies parfumées avec tes couleurs officielles, les personnages gonflables à placer devant la maison et surtout... surtout, cette désopilante poupée à ton effigie, grandeur presque nature, en tissu imperméable, à suspendre par les mains à la gouttière de sa demeure pour faire croire aux voisins que tu as trébuché sur le toit et que tu es en mauvaise posture.

    Espèce de joyeux drille, va! À la télévision, depuis plus d'une semaine, tu as déjà lancé ton appel au partage et à la joie de vivre dans un message publicitaire pour une bière européenne qui aime se faire remarquer. Oui, celle qui est un peu amère, comme l'impression que nous laisse, année après année, ta sortie précoce dans les environnements urbains, commerciaux et médiatiques. Est-ce parce que tu cherches à profiter des billets à bas prix, hors saison, pour venir du Pôle Nord en véhicule cervido-tracté?

    N'empêche, au nom de notre improbable attachement, il est temps que l'on s'en parle un peu, ne crois-tu pas?

    Quand on calcule, on s'étonne

    Avec ta manie de surgir après l'Halloween, tu viens porter ton message 20 jours de plus qu'un politicien pendant une campagne électorale. Te rends-tu compte? Vingt jours de plus pour ton projet dont la structure narrative n'a pas le centième de la complexité d'une course au pouvoir.

    Au total, tu restes avec nous pendant près de deux mois qui paraissent bien longs quand on les passe à écouter tes musiques traditionnelles en format Musak.

    Aussi, c'est bien plus que le temps pris collectivement pour parler de l'endettement des ménages canadiens. Tiens, hasard ou coïncidence, deux jours après ta nouvelle apparition, le Mouvement Desjardins a souligné qu'un risque élevé persistait de voir la situation financière des ménages se détériorer rapidement si les taux d'intérêt devaient augmenter.

    Tu savais, toi, qu'aujourd'hui les Québécois doivent travailler en moyenne une année et demie pour rembourser les dettes (hypothécaires et à la consommation) contractées pendant un an? Ça représente un taux d'endettement de 150 %. Et mathématiquement, cela est aussi absurde qu'une photo de toi sur la plage ou qu'une publicité qui incite à changer de voiture à Noël pour être heureux, non?

    Petit Papa Noël, ne prends surtout pas ça personnel. Tu sais bien qu'ici, même s'il est de bon ton de te détester dans certains milieux autorisés, globalement, tout le monde t'aime un peu, même si tu en as déçu plus d'un, un jour, en dévoilant ton inexistante existence. Reconnais que ce n'est pas un concept facile à digérer!

    Mais il faut être lucide: dans le contexte actuel, tu peux continuer à nous gratifier de ta présence, bien sûr. Tu es tellement divertissant. Mais, s'il te plaît, comme quand on t'invite à souper, essaie de ne pas arriver trois heures avant l'heure. À la longue, ça met tes hôtes un peu mal à l'aise.

    D'ailleurs, si tu étais resté quelques semaines de plus chez toi, tu aurais eu le temps de lire cet imposant rapport du World Wildlife Fund (WWF) sur l'état de la planète. Il ne fait que 120 pages. En substance, on y apprend qu'en 2007, l'humanité a utilisé l'équivalent d'une planète Terre et demie pour subvenir à ses besoins.

    C'est énorme, ne trouves-tu pas? Et c'est d'autant plus inquiétant que la surconsommation des pays les plus riches en est le principal responsable. Tu sais, cette surconsommation qui, dans les prochaines semaines, va étoffer les bas de Noël avec des moules à gaufres et des téléviseurs à écran plat à l'obsolescence programmée, entre autres.

    Prends du recul


    Paradoxalement, les effets délétères de cette course à la possession pourraient bien faire fondre l'aménagement paysager en neige autour de ta maison avec l'atelier de tes lutins, celle qui se trouve dans le code postal H0H 0H0.

    Tu devrais donc prendre un peu de recul. Plusieurs de tes fidèles pourraient d'ailleurs t'en être très reconnaissants. Tu ne le sais pas, parce que tu n'es plus là, mais le 26 décembre au matin, quand toi, tu rentres à la maison te reposer, la dépression va croissant dans les foyers que tu as visités, et tu en es un peu responsable.

    Comprends-le: pendant 55 jours, tu bâtis un crescendo d'émotions douces comme une canne de Noël en sucre, sur le thème du bonheur et de la joie de vivre, en faisant danser devant les yeux des gens des centres de table en porcelaine, des chaînes stéréophoniques, des modules de cinéma maison, des avalanches de livres, de DVD, de téléphones intelligents...

    Oui, la redondance convainc. Le hic, en lavant le plat de la dinde, c'est qu'il y a comme un vide qui peut s'installer chez ceux qui t'ont cru et qui prennent douloureusement conscience que le bonheur ne s'achète pas, surtout pas avec des cartes cadeaux ou un chandail en laine bien trop chaud et bien trop coloré qui va finir ses jours dans le fond d'un garde-robe, dans l'indifférence de tous.

    Petit Papa Noël, tout le monde sait que tu ne veux pas mal faire. Un jovial personnage comme toi, qui fait sourire les enfants, ne peut avoir que de bonnes intentions, n'est-ce pas? Et c'est pour cela, mais aussi pour te soustraire à l'influence néfaste de tous ceux qui cherchent à te pervertir année après année, que l'an prochain, il serait de bon ton que tu descendes avec tes jouets par milliers le 19 décembre, soit six jours avant le début de ta prestation.

    Et puis, viens tout seul, pas avec ces messieurs de la banque qui vont bientôt nous annoncer, à grand renfort d'études en tout genre, combien nous allons dépenser pendant le Temps des Fêtes. Ça nuit franchement à ta crédibilité.

    Prends donc exemple sur Roy Dupuis ou Isabelle Adjani, qui ont compris depuis belle lurette qu'en limitant ses expositions médiatiques on finit par devenir terriblement apprécié.

    Tiens, prends aussi cette proposition comme un voeu à exaucer l'an prochain, comme la demande officielle en bonne et due forme d'un éternel enfant, très sage mais désabusé par les dérives que tu inspires.

    Vois même le bon côté des choses: tu pourrais ainsi confondre les sceptiques — et ils sont nombreux — avec autant d'intelligence. Quand on réfléchit, on est, et donc... on existe.













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