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    A beau mal goûter qui vient de loin

    Fabien Deglise
    27 février 2010 |Fabien Deglise | Consommation | Chroniques
    Le coup de masse a fait vibrer les terroirs. Au début du mois, l'Institut économique de Montréal (IEDM) a fait, une nouvelle fois, du bruit en publiant une note économique qui remet en question la véritable valeur écologique de l'achat local, projet de consommation devenu sport à la mode dans le champ gauche de la société, depuis quelques années.

    En substance, le document de la controverse souligne que ce qui vient de loin ne pollue pas forcément plus que ce qui est produit dans les environs. Tout serait question, prétend l'Institut, de climat, de mode de transport (bateau, train, avion ou camion) ou encore de productivité des terres agricoles, peut-on lire. En gros.

    Pilotée par un duo — Pierre Desrochers, un prof de géo de l'Université de Toronto qui s'intéresse à la spécialisation territoriale et aux circuits de distribution depuis des années, et sa femme Hiroko Shimizu, présentée comme une «consultante indépendante» —, l'étude cherche à mettre en pièces la chapelle des «locavores» (les adeptes du manger local) qui, depuis des lunes, prétend qu'un régime alimentaire composé d'aliments puisés dans un périmètre inférieur à 160 km de sa maison serait meilleur pour l'environnement. Parce que la bouffe parcourt ainsi moins de distance et produit donc moins de gaz à effet de serre (GES) avant d'arriver dans notre assiette.

    Le raisonnement est simple... mais aussi incomplet, estime l'IEDM, un groupe de penseurs dont la posture intellectuelle les fait franchement pencher à droite. Selon l'Institut, la production et la transformation de la nourriture sont responsables de l'émission de 83 % des GES dans l'alimentation. Le transport? Seulement de 11 %. Et dans ce contexte, c'est donc le cycle de vie au complet d'un aliment qu'il faut prendre en considération pour juger de son empreinte écologique, plutôt que son seul déplacement dans l'espace.

    Comme dirait l'autre: ce n'est pas faux! Mais malheureusement, ce n'est pas forcément meilleur au goût.

    Des fraises en janvier

    Malgré lui, l'IEDM en donne d'ailleurs une belle preuve en soutenant sa thèse avec... des fraises. Pour le «réservoir de penseurs», les fraises produites en Californie sont finalement plus respectueuses de l'environnement puisqu'elles proviennent de terres agricoles très productives. Conséquence: avec la même quantité d'énergie, un hectare californien, baignant dans un climat ni trop chaud ni trop humide, livre en moyenne 50 000 kg de fraises, contre 7000 à 10 000 kg pour un hectare de terre ontarien, indique la note. Donc, même une fois transportées par camion dans nos marchés de l'Est, ces fraises possèdent une empreinte écologique moindre qui devrait faire pâlir les fraisiers d'ici.

    Sur la base de la production de GES, ces sournois qui contribuent au réchauffement climatique, la démonstration est valable. Mais, n'en déplaise aux producteurs de l'Ouest, elle ne passe pas le test organoleptique. Plus vertes — c'est une image —, les belles fraises rouges californiennes, comparées à leurs cousines du Québec ou de l'Ontario, n'ont cependant pas de goût. Ce goût qui, dans la question alimentaire — on a tendance à l'oublier —, devrait pourtant être le premier critère du consommateur. Car, après tout, pourquoi mangeons-nous? Pour respecter l'environnement? Pour faire rouler l'économie? Pour développer le territoire? Ou bien pour le plaisir de goûter de bons aliments sous sa dent?

    Au nom du goût, la fraise de la Californie ne passe donc pas la rampe. Et cette vacuité gustative n'est d'ailleurs pas une surprise. Le monde agricole nous a appris ça depuis la révolution industrielle: intensification des cultures et goût peinent à s'entendre sur la planète bouffe. Or, à 50 000 kg de fraises l'hectare, c'est bien d'agriculture intensive qu'il est question, intensive et hautement spécialisée. Pis, pour venir de loin, la fraise se doit de provenir d'une souche résistante au transport. Et cette propriété est rarement un gage d'arômes, de saveur sucrée et de finesse, comme le consommateur peut tristement le constater à longueur d'année dans une grande épicerie près de chez lui.

    Local, mais raisonné

    C'est d'ailleurs ce goût, plutôt qu'une quelconque affirmation écologiste, qui amène chaque année les consommateurs, la saison venue, vers les fraises de l'île d'Orléans ou de la Gaspésie. À l'inverse, c'est encore ce goût qui met sur les tables des bouteilles de vin provenant des quatre coins du globe. C'est bien dommage mais, malgré leur passion et leur bonne volonté, les viticulteurs d'ici peinent à mettre sur le marché des produits leur permettant de récolter les fruits de l'achat local.

    Le boeuf de l'Alberta jouit de sa popularité sans doute pour les mêmes raisons. Il est bon. L'agneau? Une frange encore pas très audible de la population commence pourtant à prétendre, en privé, que celui du printemps, élevé en Nouvelle-Zélande, fondrait mieux dans la bouche que celui de la Beauce ou de la Montérégie. Et que la tomate de champ du Mexique, à certains moments de l'année, peut facilement surpasser celle d'une serre des alentours.

    Avec sa rhétorique productiviste, la note de l'IEDM peine donc à convaincre, mais elle ne permet pas pour autant au courant locavore d'en sortir plus grand. C'est que, dans un paradoxe très contemporain, ces deux chapelles ont tendance à trop souvent s'éloigner de la nature des choses pour parler d'écologie, d'environnement et de GES. Et elles oublient finalement l'essentiel: l'achat local est un bel objectif vers lequel tendre. Mais ces limites ne sont pas géographiques, routières et économiques. Elles sont gustatives. Et cette dimension impose le respect des écosystèmes, de la biodiversité et des savoir-faire, peu importe l'endroit où l'on se trouve sur la planète.












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