Une autre façon de manger

L’exposition montréalaise des contenants mangeables de la designer et anthropologue Diane Bisson s’inscrit dans la première phase d’un projet gastronomique de grande envergure.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’exposition montréalaise des contenants mangeables de la designer et anthropologue Diane Bisson s’inscrit dans la première phase d’un projet gastronomique de grande envergure.

Vous aimez la betterave ou le poireau, les pistaches ou les olives noires? Pourquoi ne pas en faire de la vaisselle que vous pourrez manger après usage?

C'est cette audacieuse innovation que propose Diane Bisson, designer et anthropologue, dans le cadre de son projet Comestible, qui fait l'objet d'une exposition jusqu'à la fin décembre à la galerie Commissaires, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, et d'un livre qui devrait sortir en librairie en janvier. La chercheuse propose 32 recettes d'assiettes aux différentes fonctions: accueillir du saumon en sauce par exemple, ou de la salade de fruits, ou même du bouillon de poulet chaud.

Diane Bisson travaille à ce projet depuis une dizaine d'années. Elle en a eu l'idée après avoir observé les centaines d'assiettes jetables, à moitié remplies de gâteau, qui trônaient chaque semaine dans les poubelles de la maternelle que fréquentait son fils.

Le défi était de taille. Il n'est pas évident, en effet, de transformer une mangue en bol, ou du yaourt nature et du fromage de chèvre en un contenant fonctionnant selon le principe du ravioli. Les aliments ont pourtant une multitude de propriétés cachées. On peut utiliser l'algue agar-agar pour donner un fini imperméable aux contenants, par exemple. Mme Bisson s'en est d'ailleurs servi pour confectionner une mitaine de cuisine de jus de canneberge, cousue de fil de céleri, qui peut aussi se transformer en contenant avant d'être mangée. La designer utilise aussi comme substance imperméable une gelée semblable au «Jello», mais en plus dense, «tout à fait imperméable», affirme-t-elle.



Révolutionner notre gestuelle

Il faut dire que la chercheuse cherche aussi à révolutionner notre «gestuelle» culinaire. Si la plupart de ses plats se déposent sur une table comme les assiettes et bols traditionnels, ils sont également souvent conçus pour être tenus dans la main. Au cours d'une exposition présentée au Design Exchange de Toronto, Diane Bisson avait présenté un gobelet en pâte de fruits, pouvant accueillir du jus, accompagné d'une paille en craquelin. Le tout pouvant être dégusté après usage, pour le plus grand plaisir des enfants, évidemment. On n'élimine pas pourtant l'usage des ustensiles. Diane Bisson en a d'ailleurs réalisé une série en farine de quinoa rouge. Elle ne recommanderait cependant pas pour l'instant sa vaisselle pour couper un steak, l'aliment requérant des assiettes plus robustes. Elle propose plutôt de le couper en lanières avant de le présenter dans l'assiette. Sur le reste, elle est absolument formelle: ses contenants, qu'ils soient faits de purée de courge musquée et de cassis mêlée de farine et d'oeuf, de poireau ou de pâte de caroube, sont parfaitement capables de faire ce que l'on attend raisonnablement d'un bol ou d'une assiette...

Diane Bisson, qui est elle-même très soucieuse de son alimentation, s'applique à trouver des recettes qui utilisent peu de sucre. Car si le sucre est très malléable, comme les pâtissiers l'ont réalisé depuis longtemps, il est évidemment moins bon pour la santé que les légumes, très utilisés dans le projet Comestible.

Les résultats de Mme Bisson sont le fruit de 400 essais en cuisine réalisés au cours de la dernière année. Ils ont été faits en collaboration avec deux chefs, Daniel Côté et Daniel Girard, et un professeur en sciences de l'alimentation, Véronique Perreault, de l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec.


Une expérience gastronomique

L'exposition et le livre terminent la première partie de ce projet de grande envergure, qui se poursuivra au cours des deux prochaines années. Ensuite, Diane Bisson veut travailler avec des chefs pour élaborer un menu de cinq à sept services, auquel ses contenants prêteront leurs saveurs. Car on parle bien ici d'expérience gastronomique. On est loin de ces contenants de blé dur, fabriqués en Allemagne, qui avaient, selon Mme Bisson, l'apparence et le goût du carton... Pour présenter des cailles en sauce agrémentées de fenouil caramélisé, on confectionnera des contenants au fenouil, par exemple. La chercheuse s'applique d'ailleurs autant à l'apparence des contenants qu'à leur fonctionnalité. Par ici le rouge des betteraves, l'orange de la courge, le rouge de la framboise ou le vert des poireaux...

Enfin, la chercheuse voudrait toucher le grand public et former des partenariats avec des entreprises pour commercialiser ses produits. Car elle croit que la vaisselle mangeable pourrait devenir sous peu «une norme sociale», comme l'est devenu récemment le papier recyclé. Ses contenants peuvent être utilisés dans différentes sphères de la société, pour les pique-niques et les partys, comme pour les restaurants qui font du prêt-à-emporter. Si les produits qu'elle a conçus jusqu'à maintenant sont «forts en bouche», donc goûteux, ceux destinés au grand public pourraient être plus neutres, donc utilisables pour servir une plus grande variété d'aliments.

Diane Bisson veut aussi fournir au public des recettes de vaisselle mangeable à confectionner chez soi, pour envoyer aux fourneaux les environnementalistes et designers de l'avenir. Elle en propose d'ailleurs une première à la fin de son livre Comestible: une pâte de caroube qu'on peut façonner pour en faire une cuillère, une pelle, ou tout autre contenant. Le croquant à la caroube, écrit-elle, «présente une matière très intéressante pour sa couleur brun ébène et son goût légèrement amer. Il s'harmonise avec presque toutes les cuisines, sucrées ou salées, des saveurs les plus fines au plus marquées. Il s'abaisse facilement dans divers moules [...]». Et il suffit pour le façonner d'une assiette d'aluminium courbée.
2 commentaires
  • lllaurenttt - Inscrit 16 décembre 2009 02 h 03

    Oui, mais...

    L'idée semble fantastique, mais il y a un gros hic d'après moi...

    La vaisselle sert certes à soutenir/tenir/transporter des aliments, mais elle sert aussi à empêcher le contact des aliments avec n'importe quelle matière « non nettoyée »... Est-ce que je poserais vraiment mon assiette sur le gazon et la terre (voir l'exemple du pique-nique dans l'article) ou sur une table de restauration rapide, pour ensuite la manger!?!

  • Viviane Blais - Inscrite 16 décembre 2009 14 h 46

    Pourquoi pas...

    C'est en quelque sorte une extension du concept de cornet pour la crème glacée ou de coquille taco pour la salade tex-mex. Très intéressant comme alternative écolo aux contenants jetables. N'empêche, à première vue, ça me semble être quelque chose de "cool" que les gens achèteront au début pour rigoler et impressionner la galerie, mais qu'ils délaisseront une fois passé l'effet de nouveauté. Est-ce que ça va se vendre au supermarché ou faudra-t-il aller dans les boutiques spécialisées? Est-ce que le coût sera prohibitif par rapport à la vaisselle jetable? Personnellement, ça m'intrigue et je vais l'essayer, mais je crois encore aux vertus de la bonne vieille vaisselle lavable et durable.