Le vertige de la liste
Et caetera, et caetera
Pêle-mêle, Arcimboldo nous fait sa liste d’épicerie avec les primeurs du printemps. Tiré de Vertige de la liste d’Umberto Eco, Flammarion Québec: Le Printemps, 1573, Giuseppe Arcimboldo, Musée du Louvre, Paris.
L'Avent, déjà, et je suis prise de vertiges devant les détails qui rendront à Noël ses artifices et ses joies, sa lumière et sa cohérence. Des listes et des listes de flocons épars dansent dans ma tête avant d'être déposés dans l'ordre et le désordre sur des blocs-notes. Liste d'invités, liste d'emplettes, liste du père Noël, liste de plats à préparer, liste de choses à faire ou défaire, de gens à rappeler, de pèlerinages nécessaires... Les listes gèrent ma vie et je gère des listes.
Les listes pratiques rassurent, en principe, ordonnent, de préférence, dégagent la mémoire vive et alignent des objets ou événements distanciés par la forme ou le fond, rassemblent ce qui n'était pas conçu pour se rencontrer. Salmigondis de mots, la liste est infinie et impose sa tyrannie de la naissance à la mort, de la liste de prénoms au testament, la liste ultime de nos biens à léguer. La liste nous survit, donc.
Lorsque je suis tombée sur le dernier livre d'Umberto Eco, Vertige de la liste, j'ai su que j'avais affaire à un maître. Dans cette liste des listes, Eco traite de la poétique de la liste, de l'énumération du contenu du tiroir de cuisine de Léopold Bloom dans l'avant-dernier chapitre d'Ulysse tout autant que du Boléro de Ravel ou de L'Iliade d'Homère. Et si Eco nous épargne bien des listes et des et caetera, il partage avec nous la liste des anges, celle des démons, la liste des odeurs de Süskind (dans Le Parfum), celle des trésors de Tom Sawyer.
Pour Eco, les listes pratiques ont trois caractéristiques: elles sont purement référentielles, elles sont finies (elles se réfèrent aux objets dont elles traitent et à aucun autre) et elles ne sont pas altérables: «Une liste pratique n'est jamais incongrue, pourvu qu'on identifie le critère d'assemblage qui la régit, même une liste qui énumérerait un balai, un exemplaire incomplet d'une biographie de Galien, un foetus sous alcool ou (pour citer Lautréamont) un parapluie et une table de dissection: il suffirait d'établir qu'il s'agit de l'inventaire d'objets relégués dans la cave d'une faculté de médecine.»
Une collection comme une autre
Petits, on consulte les catalogues de jouets, s'imaginant plus riches de tous ces trésors convoités et ne sachant pas encore que posséder tue le désir. Plus tard, bien plus tard, on fait une liste de résolutions pour entamer la nouvelle année. Puis on y renonce, acceptant d'être possédés par nos vices, négociant avec eux.
J'aime les listes car elles ont la prétention de contenir le monde, d'y enfermer sa magie. Je m'y sens en sécurité. Que ce soit la liste des 20 aliments les plus antioxydants ou la liste des films de la Boîte Noire, la liste des litanies ou celle des apôtres, j'aime suivre ce fil conducteur envers et contre le fatras apparent.
La liste est une collection comme une autre et peut sembler maniaque à ceux qui n'en font pas. La liste est rassembleuse, voilà tout, et je ne me lasse pas de relire L'Art des listes de Dominique Loreau, qui nous enseigne comment tout ordonner, tant dans la domesticité que dans la pensée, en établissant des listes, des priorités.
Mais peu importe de quelle religion on se réclame, celle de la liste élève ses minarets partout, même en Suisse. Sur Google, on trouve une liste de liens, sur Facebook une liste d'amis, sur Wikipédia une liste de faits, et dans les dictionnaires une liste de mots.
Dans l'amusante émission La Liste animée par Mitsou à Artv, on retrouve des tas de listes plus originales les unes que les autres. Ainsi, la liste des autos avec le plus de personnalité au grand écran (Choupette, Flash McQueen, Christine, Batmobile), la liste des numéros de téléphone les plus connus en publicité, la liste des personnalités qui rapportent le plus... même six pieds sous terre (Elvis, le papa de Charlie Brown, John Lennon), la liste des chansons avec lesquelles on ne voudrait pas mourir (celle de Mitsou comprend La Vie chante de René Simard), la liste des duos mythiques de la chanson au Québec et celle des films pour contrer le décrochage scolaire (La Société des poètes disparus, Et la musique, Chagrin d'école, Les Choristes).
Aspirer au réel
La liste (pratique) n'est rien d'autre qu'une aspiration, une direction à suivre. Parfois on s'en détourne, parfois on rature avec enthousiasme, parfois on contemple le chemin à parcourir en ponctuant d'un soupir. «Les puritains faisaient fréquemment des listes de leurs transgressions morales. Benjamin Franklin faisait celle des treize vertus qu'il avait décidé d'acquérir: tempérance, frugalité, propreté, tranquillité, humilité... Il faisait même un graphe de ses malheureux progrès sur chaque vertu. Mais ce genre de liste n'apporte pas de satisfaction. Il est une forme d'autocensure», écrit Dominique Loreau.
Cabinet de curiosités, vitrine sur le monde, la liste nous échappe, mais réussissons-nous à lui échapper? Notre nom figure dans un bottin ou deux, sur une liste électorale ou sur la liste des abonnés absents. Et chaque Noël nous rappelle que le temps court, tempus fugit, la liste est longue et tout reste à faire.
Le vertige, au final, consiste à se planter devant le calendrier, cette liste des «à venir», et de savoir qu'une seule vie n'y suffira pas. Et comme disait le philosophe, si la mort était un service public, il y aurait des listes d'attente là aussi. Ça console, mais ça ne guérit pas.
cherejoblo@ledevoir.com
*****
Adoré: le calendrier pour enfants Le Problème avec les lapins d'Émily Gravett. Très amusant. L'histoire d'un seul lapin qui termine l'année en étant des milliers. «Ce livre est basé sur un problème qui a été résolu au 13e siècle par le mathématicien Fibonacci, mais ce n'est PAS (j'ai bien dit PAS) un livre sur les mathématiques. C'est un livre sur les lapins. Énormément de lapins», explique la quatrième de couverture.
*
Feuilleté: Le Patrimoine mondial de l'Unesco (Éditions Unesco), le guide complet des lieux les plus extraordinaires. 878 sites, 650 photos et une liste impressionnante de lieux à visiter (certains diraient à abîmer). Très joli cadeau à offrir à ceux qui ont tout et tout vu.
*
Noté: que la pièce La Liste prend l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui le 12 janvier prochain. Avec Sylvie Drapeau sur un texte de Jennifer Tremblay et une mise en scène de Marie-Thérèse Fortin. Résumé: «Sur mon calepin, sur ma liste de tâches urgentes, j'ai écrit en haut de la page, ressusciter Caroline.» Y a des jours où en haut de ma liste je voudrais ressusciter mon grand-père à Noël et mon père au jour de l'An. Les listes sont toujours incomplètes.
*
Parcouru: Bis - Quarante chroniques de l'Au-delà de David Eagleman. L'auteur a étudié en littérature anglaise et américaine avant d'obtenir un doctorat en neurosciences. Il dirige le laboratoire de Perception et Action à l'université de Baylor, au Texas. Ce bouquin fascinant nous donne un aperçu de l'au-delà, à petites doses (sinon, ce serait indigeste) et d'un point de vue tout à fait cocasse. Un avant goût: «Au commencement, Dieu a décidé que tous les humains devaient rejoindre l'Au-delà. Mais la mise au point de Son système laissait à désirer et, très vite, s'est posé le problème de l'âge. Quel âge devait avoir une personne dans l'Au-delà? Une grand-mère devait-elle garder l'âge de sa mort ou serait-elle autorisée à retrouver ses 20 ans, quitte à être reconnue par son premier amour mais non par sa petite-fille?»
*
Songé: à offrir Les Cent plus belles chansons du Québec en cadeau à mon B. Illustrée des oeuvres de Diane Dufresne, cette anthologie préparée par Bruno Roy vous remet du canayen frança dans le coude. J'y ai retrouvé La Gaspésienne pure laine de la Bolduc et l'Aimons-nous d'Yvon Deschamps, Si j'étais un homme de Diane Tell, Je voudrais voir la mer de Michel Rivard, Tu m'aimes-tu de Richard Desjardins, et tant d'autres. Une riche idée qui nous permet de faire la liste de nos chansons préférées et de se les fredonner. Ne manque que le CD.
*
Sauté: de joie en recevant le dernier Ponti Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron, un album surdimensionné comme son imaginaire. Wow! Juste avant Noël. Ça s'adresse aux enfants de 5 à 7 ans selon le catalogue de vente de Gallimard, et je ne comprends pas cette coquille. Ponti, c'est bon pour tout le monde. Après son catalogue de parents (liste de parents à commander), l'auteur fait balader Bih-Bih à travers les trésors de l'humanité tous avalés par un monstre. Les illustrations de Ponti relèvent de la liste visuelle, ses textes, du pur délire. C'est moi qui régale.
*
Retrouvé: deux listes que j'avais dissimulées dans le livre L'Art des listes de Dominique Loreau. Une, des films à voir (intemporelle); l'autre, des choses que j'aimerais faire un jour. Très intéressant de se confronter plusieurs années plus tard à ces listes de désirs, de souhaits, de voeux en série.
Les listes pratiques rassurent, en principe, ordonnent, de préférence, dégagent la mémoire vive et alignent des objets ou événements distanciés par la forme ou le fond, rassemblent ce qui n'était pas conçu pour se rencontrer. Salmigondis de mots, la liste est infinie et impose sa tyrannie de la naissance à la mort, de la liste de prénoms au testament, la liste ultime de nos biens à léguer. La liste nous survit, donc.
Lorsque je suis tombée sur le dernier livre d'Umberto Eco, Vertige de la liste, j'ai su que j'avais affaire à un maître. Dans cette liste des listes, Eco traite de la poétique de la liste, de l'énumération du contenu du tiroir de cuisine de Léopold Bloom dans l'avant-dernier chapitre d'Ulysse tout autant que du Boléro de Ravel ou de L'Iliade d'Homère. Et si Eco nous épargne bien des listes et des et caetera, il partage avec nous la liste des anges, celle des démons, la liste des odeurs de Süskind (dans Le Parfum), celle des trésors de Tom Sawyer.
Pour Eco, les listes pratiques ont trois caractéristiques: elles sont purement référentielles, elles sont finies (elles se réfèrent aux objets dont elles traitent et à aucun autre) et elles ne sont pas altérables: «Une liste pratique n'est jamais incongrue, pourvu qu'on identifie le critère d'assemblage qui la régit, même une liste qui énumérerait un balai, un exemplaire incomplet d'une biographie de Galien, un foetus sous alcool ou (pour citer Lautréamont) un parapluie et une table de dissection: il suffirait d'établir qu'il s'agit de l'inventaire d'objets relégués dans la cave d'une faculté de médecine.»
Une collection comme une autre
Petits, on consulte les catalogues de jouets, s'imaginant plus riches de tous ces trésors convoités et ne sachant pas encore que posséder tue le désir. Plus tard, bien plus tard, on fait une liste de résolutions pour entamer la nouvelle année. Puis on y renonce, acceptant d'être possédés par nos vices, négociant avec eux.
J'aime les listes car elles ont la prétention de contenir le monde, d'y enfermer sa magie. Je m'y sens en sécurité. Que ce soit la liste des 20 aliments les plus antioxydants ou la liste des films de la Boîte Noire, la liste des litanies ou celle des apôtres, j'aime suivre ce fil conducteur envers et contre le fatras apparent.
La liste est une collection comme une autre et peut sembler maniaque à ceux qui n'en font pas. La liste est rassembleuse, voilà tout, et je ne me lasse pas de relire L'Art des listes de Dominique Loreau, qui nous enseigne comment tout ordonner, tant dans la domesticité que dans la pensée, en établissant des listes, des priorités.
Mais peu importe de quelle religion on se réclame, celle de la liste élève ses minarets partout, même en Suisse. Sur Google, on trouve une liste de liens, sur Facebook une liste d'amis, sur Wikipédia une liste de faits, et dans les dictionnaires une liste de mots.
Dans l'amusante émission La Liste animée par Mitsou à Artv, on retrouve des tas de listes plus originales les unes que les autres. Ainsi, la liste des autos avec le plus de personnalité au grand écran (Choupette, Flash McQueen, Christine, Batmobile), la liste des numéros de téléphone les plus connus en publicité, la liste des personnalités qui rapportent le plus... même six pieds sous terre (Elvis, le papa de Charlie Brown, John Lennon), la liste des chansons avec lesquelles on ne voudrait pas mourir (celle de Mitsou comprend La Vie chante de René Simard), la liste des duos mythiques de la chanson au Québec et celle des films pour contrer le décrochage scolaire (La Société des poètes disparus, Et la musique, Chagrin d'école, Les Choristes).
Aspirer au réel
La liste (pratique) n'est rien d'autre qu'une aspiration, une direction à suivre. Parfois on s'en détourne, parfois on rature avec enthousiasme, parfois on contemple le chemin à parcourir en ponctuant d'un soupir. «Les puritains faisaient fréquemment des listes de leurs transgressions morales. Benjamin Franklin faisait celle des treize vertus qu'il avait décidé d'acquérir: tempérance, frugalité, propreté, tranquillité, humilité... Il faisait même un graphe de ses malheureux progrès sur chaque vertu. Mais ce genre de liste n'apporte pas de satisfaction. Il est une forme d'autocensure», écrit Dominique Loreau.
Cabinet de curiosités, vitrine sur le monde, la liste nous échappe, mais réussissons-nous à lui échapper? Notre nom figure dans un bottin ou deux, sur une liste électorale ou sur la liste des abonnés absents. Et chaque Noël nous rappelle que le temps court, tempus fugit, la liste est longue et tout reste à faire.
Le vertige, au final, consiste à se planter devant le calendrier, cette liste des «à venir», et de savoir qu'une seule vie n'y suffira pas. Et comme disait le philosophe, si la mort était un service public, il y aurait des listes d'attente là aussi. Ça console, mais ça ne guérit pas.
cherejoblo@ledevoir.com
*****
Adoré: le calendrier pour enfants Le Problème avec les lapins d'Émily Gravett. Très amusant. L'histoire d'un seul lapin qui termine l'année en étant des milliers. «Ce livre est basé sur un problème qui a été résolu au 13e siècle par le mathématicien Fibonacci, mais ce n'est PAS (j'ai bien dit PAS) un livre sur les mathématiques. C'est un livre sur les lapins. Énormément de lapins», explique la quatrième de couverture.
*
Feuilleté: Le Patrimoine mondial de l'Unesco (Éditions Unesco), le guide complet des lieux les plus extraordinaires. 878 sites, 650 photos et une liste impressionnante de lieux à visiter (certains diraient à abîmer). Très joli cadeau à offrir à ceux qui ont tout et tout vu.
*
Noté: que la pièce La Liste prend l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui le 12 janvier prochain. Avec Sylvie Drapeau sur un texte de Jennifer Tremblay et une mise en scène de Marie-Thérèse Fortin. Résumé: «Sur mon calepin, sur ma liste de tâches urgentes, j'ai écrit en haut de la page, ressusciter Caroline.» Y a des jours où en haut de ma liste je voudrais ressusciter mon grand-père à Noël et mon père au jour de l'An. Les listes sont toujours incomplètes.
*
Parcouru: Bis - Quarante chroniques de l'Au-delà de David Eagleman. L'auteur a étudié en littérature anglaise et américaine avant d'obtenir un doctorat en neurosciences. Il dirige le laboratoire de Perception et Action à l'université de Baylor, au Texas. Ce bouquin fascinant nous donne un aperçu de l'au-delà, à petites doses (sinon, ce serait indigeste) et d'un point de vue tout à fait cocasse. Un avant goût: «Au commencement, Dieu a décidé que tous les humains devaient rejoindre l'Au-delà. Mais la mise au point de Son système laissait à désirer et, très vite, s'est posé le problème de l'âge. Quel âge devait avoir une personne dans l'Au-delà? Une grand-mère devait-elle garder l'âge de sa mort ou serait-elle autorisée à retrouver ses 20 ans, quitte à être reconnue par son premier amour mais non par sa petite-fille?»
*
Songé: à offrir Les Cent plus belles chansons du Québec en cadeau à mon B. Illustrée des oeuvres de Diane Dufresne, cette anthologie préparée par Bruno Roy vous remet du canayen frança dans le coude. J'y ai retrouvé La Gaspésienne pure laine de la Bolduc et l'Aimons-nous d'Yvon Deschamps, Si j'étais un homme de Diane Tell, Je voudrais voir la mer de Michel Rivard, Tu m'aimes-tu de Richard Desjardins, et tant d'autres. Une riche idée qui nous permet de faire la liste de nos chansons préférées et de se les fredonner. Ne manque que le CD.
*
Sauté: de joie en recevant le dernier Ponti Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron, un album surdimensionné comme son imaginaire. Wow! Juste avant Noël. Ça s'adresse aux enfants de 5 à 7 ans selon le catalogue de vente de Gallimard, et je ne comprends pas cette coquille. Ponti, c'est bon pour tout le monde. Après son catalogue de parents (liste de parents à commander), l'auteur fait balader Bih-Bih à travers les trésors de l'humanité tous avalés par un monstre. Les illustrations de Ponti relèvent de la liste visuelle, ses textes, du pur délire. C'est moi qui régale.
*
Retrouvé: deux listes que j'avais dissimulées dans le livre L'Art des listes de Dominique Loreau. Une, des films à voir (intemporelle); l'autre, des choses que j'aimerais faire un jour. Très intéressant de se confronter plusieurs années plus tard à ces listes de désirs, de souhaits, de voeux en série.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page







