L'affaire est de moins en moins dans le sac
L'histoire a été vécue un samedi matin ordinaire à Montréal: devant l'enseigne d'un célèbre quincaillier canadien, tout à coup l'existence d'une vieille liste d'achats nécessaires mais oubliés revient à la mémoire. Les images défilent: des ampoules électriques (fluocompactes, s'il vous plaît!), un tuyau d'arrosage (c'était l'été), un épluche-patates (pour le pâté chinois), du savon à vaisselle (le plus vert possible)... Et, bien sûr, les portes du commerce s'ouvrent facilement et en grand pour permettre l'aboutissement de cette mission marchande et spontanée.
À la caisse, le sourire du personnel est plaisant, contrairement aux quatre bips de validation de rigueur. Après avoir payé, le client attend gentiment que l'on mette ses achats dans un sac pour rentrer à la maison. Mais rien ne se passe. Le sourire est toujours là mais les yeux de la caissière se font soudainement énigmatiques. «Un sac, s'il vous plaît?», lance le regard inquiet du consommateur. «Nous n'en avons plus», répond l'employée. «Et que doit-on faire alors?» «Ben, vous arranger avec vos achats.»
C'est l'époque qui veut ça. Après avoir mené un combat contre les sacs en plastique — et l'avoir presque gagné —, le consommateur doit désormais composer avec les effets pervers de sa propre guerre. Comment? En se retrouvant de temps en temps devant un Canadian Tire avec dans les mains quatre objets, dont un particulièrement volumineux, et un vélo à conduire sur une dizaine de coins de rue.
Au cas où on l'aurait oublié, la modernité peut parfois être emmerdante. Le constat est également facile à faire en sortant d'une succursale de la Société des alcools du Québec avec une bouteille de vin dans chaque main, en pleine rue. On se dit alors qu'on aurait peut-être dû acheter un nouveau sac recyclable... avant de conclure que la dizaine de sacs achetés dans les dernières semaines et qui attendent déjà dans un placard à la maison souffriraient d'avoir un nouveau compagnon.
Il y a des limites: on aime faire du bien à l'environnement en réduisant la surproduction de sacs en plastique, mais on ne veut pas les remplacer par une surconsommation de sacs en tissu. Que non!
Il faut s'entendre: la disparition des sacs en plastique, qui ont meublé et pollué l'environnement pendant des décennies, n'est certainement pas à remettre en question. On se souvient que pendant des années, les 2,2 millions de ménages québécois ont permis la circulation de plus d'un milliard de ces contenants à poignée chaque année. Des contenants dont la fabrication nécessite bien du pétrole et de l'énergie et dont la persistance dans la nature, après leur vie utile, se calcule en dizaines d'années. C'est pas bien.
La valeur environnementale d'une telle éradication est certaine. Mais il est possible malgré tout de songer, pour ne pas trop altérer la portée de ce choix de société, à quelques accommodements raisonnables pour les consommateurs étourdis — ça doit exister — ou encore pour les acheteurs compulsifs.
Oui, dans le temps qui est le nôtre, il se peut qu'en passant devant une SAQ l'idée soudaine d'une bouteille de Côtes de Ventoux — ou de ce petit Californien pas piqué des vers — pour accompagner le repas du soir se fasse sentir. Une ampoule brûlée dans le placard de l'entrée peut aussi se rappeler à notre bon souvenir face à une quincaillerie. Et, bien sûr, comme l'achat n'avait pas été planifié, un des 30 sacs recyclables n'a pas été attrapé au vol en sortant de la maison.
Pour toutes ces bonnes mauvaises raisons, on ne peut désormais que rêver de voir apparaître en dessous des caisses des grandes chaînes de distribution (alimentaire, alcoolique ou autre) un petit contenant avec des sacs — biodégradables, pourquoi pas! — de secours. Et ce, afin que la quête incessante d'un demain meilleur et plus sain ne finisse pas par laisser trop de mauvais souvenirs. Car, c'est bien connu, le vert est certainement plus agréable à vivre quand il ne se fait pas dictature.
***
Le commerce en ligne, dit-on, se porte de mieux en mieux au Québec, où, désormais, un internaute sur cinq clique pour acheter un livre, une paire de chaussures, un billet de spectacle... C'est du moins ce qu'indique une récente enquête du Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO) sur le sujet, tout en apportant un bémol: plus du tiers de ces achats est effectué au profit d'entreprises étrangères... et un consommateur de Montréal vient sérieusement de comprendre pourquoi.
Début août, une envie soudaine et profonde de plonger dans la culture l'anime. Sur le site d'une chaîne de librairies francophones célèbres pour ses livres, ses revues et ses bébelles, il passe une grosse commande: trois livres sérieux, deux coffrets de DVD, un CD et quelques titres pour la jeunesse. On lui promet une livraison entre quatre et dix jours. Tout le monde est heureux.
Sauf que, cinq semaines plus tard, le colis culturel tant attendu n'est toujours pas là. Erreur? Vol? Oubli? Tous les scénarios sont envisagés et un courriel est envoyé derechef au service à la clientèle du libraire.
Une semaine plus tard: toujours pas de réponse. Le passage au téléphone s'impose. Une voix humaine répond: «Votre envoi? Il est en traitement.» «Oui, mais...», s'offusque le cyberconsommateur. «Oui, mais, il y a un article en attente qui bloque la livraison. On ne peut pas envoyer ce qu'on a déjà parce que ce n'est pas l'option que vous avez choisie et on n'a pas répondu à votre courriel parce qu'il y en a 500 en traitement et qu'on n'est pas assez nombreux ici pour en venir à bout. Pour recevoir ce qu'on a, il faudrait annuler votre commande et la repasser sans l'item qui bloque.»
Est-ce parce que la communication est engagée avec un libraire? Soudain, l'idée d'ajouter Le Procès de Franz Kafka à la commande se fait sentir.
Dans son étude annuelle sur le commerce en ligne, le CEFRIO note que 66 % des Québécois qui consomment dans le cyberespace le font pour le gain de temps et le quart pense que la livraison sera ainsi facilitée. C'est possible. Mais pas lorsqu'on décide d'éviter une grande chaîne américaine, pour des raisons éthiques, morales et sociales, en jetant son dévolu sur une entreprise d'ici. Une entreprise qui a finalement envoyé un paquet sept semaines après la commande. Le problème: un des livres facturés n'était pas à l'intérieur.
Bref, vendre des livres, c'est bien, mais lire Le Service à la clientèle de Gilbert Rock et Marie-Josée Ledoux, tout comme Internet et le commerce électronique de Lionel Brochurberg, ne serait certainement pas un luxe pour ce marchand de bouquins.
conso(a)ledevoir.ca.
À la caisse, le sourire du personnel est plaisant, contrairement aux quatre bips de validation de rigueur. Après avoir payé, le client attend gentiment que l'on mette ses achats dans un sac pour rentrer à la maison. Mais rien ne se passe. Le sourire est toujours là mais les yeux de la caissière se font soudainement énigmatiques. «Un sac, s'il vous plaît?», lance le regard inquiet du consommateur. «Nous n'en avons plus», répond l'employée. «Et que doit-on faire alors?» «Ben, vous arranger avec vos achats.»
C'est l'époque qui veut ça. Après avoir mené un combat contre les sacs en plastique — et l'avoir presque gagné —, le consommateur doit désormais composer avec les effets pervers de sa propre guerre. Comment? En se retrouvant de temps en temps devant un Canadian Tire avec dans les mains quatre objets, dont un particulièrement volumineux, et un vélo à conduire sur une dizaine de coins de rue.
Au cas où on l'aurait oublié, la modernité peut parfois être emmerdante. Le constat est également facile à faire en sortant d'une succursale de la Société des alcools du Québec avec une bouteille de vin dans chaque main, en pleine rue. On se dit alors qu'on aurait peut-être dû acheter un nouveau sac recyclable... avant de conclure que la dizaine de sacs achetés dans les dernières semaines et qui attendent déjà dans un placard à la maison souffriraient d'avoir un nouveau compagnon.
Il y a des limites: on aime faire du bien à l'environnement en réduisant la surproduction de sacs en plastique, mais on ne veut pas les remplacer par une surconsommation de sacs en tissu. Que non!
Il faut s'entendre: la disparition des sacs en plastique, qui ont meublé et pollué l'environnement pendant des décennies, n'est certainement pas à remettre en question. On se souvient que pendant des années, les 2,2 millions de ménages québécois ont permis la circulation de plus d'un milliard de ces contenants à poignée chaque année. Des contenants dont la fabrication nécessite bien du pétrole et de l'énergie et dont la persistance dans la nature, après leur vie utile, se calcule en dizaines d'années. C'est pas bien.
La valeur environnementale d'une telle éradication est certaine. Mais il est possible malgré tout de songer, pour ne pas trop altérer la portée de ce choix de société, à quelques accommodements raisonnables pour les consommateurs étourdis — ça doit exister — ou encore pour les acheteurs compulsifs.
Oui, dans le temps qui est le nôtre, il se peut qu'en passant devant une SAQ l'idée soudaine d'une bouteille de Côtes de Ventoux — ou de ce petit Californien pas piqué des vers — pour accompagner le repas du soir se fasse sentir. Une ampoule brûlée dans le placard de l'entrée peut aussi se rappeler à notre bon souvenir face à une quincaillerie. Et, bien sûr, comme l'achat n'avait pas été planifié, un des 30 sacs recyclables n'a pas été attrapé au vol en sortant de la maison.
Pour toutes ces bonnes mauvaises raisons, on ne peut désormais que rêver de voir apparaître en dessous des caisses des grandes chaînes de distribution (alimentaire, alcoolique ou autre) un petit contenant avec des sacs — biodégradables, pourquoi pas! — de secours. Et ce, afin que la quête incessante d'un demain meilleur et plus sain ne finisse pas par laisser trop de mauvais souvenirs. Car, c'est bien connu, le vert est certainement plus agréable à vivre quand il ne se fait pas dictature.
***
Le commerce en ligne, dit-on, se porte de mieux en mieux au Québec, où, désormais, un internaute sur cinq clique pour acheter un livre, une paire de chaussures, un billet de spectacle... C'est du moins ce qu'indique une récente enquête du Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO) sur le sujet, tout en apportant un bémol: plus du tiers de ces achats est effectué au profit d'entreprises étrangères... et un consommateur de Montréal vient sérieusement de comprendre pourquoi.
Début août, une envie soudaine et profonde de plonger dans la culture l'anime. Sur le site d'une chaîne de librairies francophones célèbres pour ses livres, ses revues et ses bébelles, il passe une grosse commande: trois livres sérieux, deux coffrets de DVD, un CD et quelques titres pour la jeunesse. On lui promet une livraison entre quatre et dix jours. Tout le monde est heureux.
Sauf que, cinq semaines plus tard, le colis culturel tant attendu n'est toujours pas là. Erreur? Vol? Oubli? Tous les scénarios sont envisagés et un courriel est envoyé derechef au service à la clientèle du libraire.
Une semaine plus tard: toujours pas de réponse. Le passage au téléphone s'impose. Une voix humaine répond: «Votre envoi? Il est en traitement.» «Oui, mais...», s'offusque le cyberconsommateur. «Oui, mais, il y a un article en attente qui bloque la livraison. On ne peut pas envoyer ce qu'on a déjà parce que ce n'est pas l'option que vous avez choisie et on n'a pas répondu à votre courriel parce qu'il y en a 500 en traitement et qu'on n'est pas assez nombreux ici pour en venir à bout. Pour recevoir ce qu'on a, il faudrait annuler votre commande et la repasser sans l'item qui bloque.»
Est-ce parce que la communication est engagée avec un libraire? Soudain, l'idée d'ajouter Le Procès de Franz Kafka à la commande se fait sentir.
Dans son étude annuelle sur le commerce en ligne, le CEFRIO note que 66 % des Québécois qui consomment dans le cyberespace le font pour le gain de temps et le quart pense que la livraison sera ainsi facilitée. C'est possible. Mais pas lorsqu'on décide d'éviter une grande chaîne américaine, pour des raisons éthiques, morales et sociales, en jetant son dévolu sur une entreprise d'ici. Une entreprise qui a finalement envoyé un paquet sept semaines après la commande. Le problème: un des livres facturés n'était pas à l'intérieur.
Bref, vendre des livres, c'est bien, mais lire Le Service à la clientèle de Gilbert Rock et Marie-Josée Ledoux, tout comme Internet et le commerce électronique de Lionel Brochurberg, ne serait certainement pas un luxe pour ce marchand de bouquins.
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