Le Québec est une chrysalide, par Pierre de la Coste
Hervé Fischer
Date: lundi 18 février 2008 10:30Le Québec est une chrysalide
On aimerait avoir le talent de Félix Leclerc pour écrire une histoire, mélancolique et joyeuse, qui s’appellerait peut-être « La fleur de lys et le papillon » et qui serait l’Histoire même du Québec.
Ce serait d’abord l’histoire d’une petite chenille, cheminant péniblement dans la forêt, cherchant sa pitance sur les feuilles. Une petite chenille travailleuse, modeste et inquiète. Elle se sent menacée par tous les prédateurs de la forêt, notamment ses ennemis les fourmis, car elle n’a ni carapace ni dents, ni dard venimeux, ni ailes pour s’enfuir. Sa seule protection, c’est une réputation d’être très peu comestible. Mais on ne sait jamais, un oiseau mal informé... Elle semble condamnée à ramper sur la terre ou le long des branches, et à se cacher le mieux possible, toute sa vie durant. C’est une condition humiliante, s’il en est. D’autant plus que tous les animaux de la forêt lui disent : « tu es née chenille, chenille tu resteras ».
Or, précisément, un jour, à l’étonnement de tous, la chenille s’accroche à une branche, et se met à fabriquer une sorte de carapace solide. Elle est parfaitement immobile, mais à l’intérieur, c’est une véritable usine. Une transformation en profondeur se produit. Les membres et les organes se métamorphosent, on devine qu’ils ne vont plus du tout avoir la même fonction à l’avenir...
L’opération dure de longs mois, jusqu’au jour où à nouveau, quelque chose se produit. La carapace change de couleur, se fendille, bouge un peu. Un animal, mais lequel, va sortir. Cette dernière opération ne se passe pas sans difficulté. Elle ralentit, s’accélère. Rien ne dit qu’elle ira jusqu’au bout. Beaucoup de chrysalides ne vont pas jusqu’au stade papillon. Et, au pied de l’arbre, une colonne de fourmis attend...
Nous en sommes là. La période « chenille », c’est après la conquête anglaise, l’abandon par la France, l’humiliation, la domination politique, culturelle, économique des anglophones. C’est le temps où l’on disait du Québécois qu’il était « né pour un petit pain ». La période « chrysalide », c’est la Révolution tranquille, lorsque, dans les années soixante, les Québécois sont parvenus à se réapproprier leur économie, leur culture et leur pays. Mais une chrysalide n’est pas un animal en soi, c’est un état transitoire.
Si la chrysalide ne devient pas papillon et n’ouvre pas ses ailes, elle se dessèche, tombe par terre et elle est mangée par les fourmis, les fourmis rouges. Terrible destinée ! Ses morceaux sont apportés en pâture à la reine et aux larves. Au contraire, s’il ouvre ses ailes bleues et blanches, le papillon s’envole dans la prairie, boire le nectar de la liberté. Cela ne signifie pas la fin de tout danger, loin de là. La prairie ne manque pas de toiles d’araignées. Mais le Québec a le choix entre la mort certaine, sous les mandibules des fourmis rouges, s’il reste chrysalide, et le risque possible des toiles d’araignées, s’il accepte de s’envoler.
Le Québec est une chrysalide qui hésite à devenir papillon : cette petite fable a le mérite de montrer que dans la vie d’un peuple, il n’y a pas deux temps, mais trois. La Révolution tranquille est une étape essentielle qui a manqué à beaucoup de pays. Cette période « chrysalide » est le chaînon manquant entre la servitude et la liberté. Elle a permis au Québec d’éviter le piège de la révolution violente menée par tant de mouvements de libération nationale, qui ont confondu décolonisation et socialisme. Aujourd’hui encore, le modèle de la Révolution tranquille serait utile à la planète. A l’heure des ravages de la Finance aveugle et des marchés tous puissants, elle permettrait, comme au Québec à cette époque, de rapprocher l’économie des peuples.
C’est l’exemplarité méconnue de la Révolution tranquille, moins célèbre que bien des bains de sang. Il est vrai que l’on ne s’intéresse pas aux trains qui arrivent à l’heure. Au Québec, les humiliation de la période « chenille » auraient pu aboutir à une guerre civile ou au terrorisme, comme en Algérie ou du moins comme en Irlande du nord. Il n’en a rien été. Le Québec, à une courte exception près, à toujours choisi la voie de la démocratie et de la légalité. Quand d’autres gagnaient la sombre gloire de l’explosif et de la Kalachnikov, la grande Histoire oubliait le Québec.
L’Histoire du Québec n’est pas terminée. Le passé résonne dans le présent. La thèse de Fukuyama sur la « Fin de l’Histoire » est peut-être vraie pour un vieux pays comme la France, pas pour un pays neuf comme le Québec. Des pays naissent, des pays meurent, des pays vieillissent. Il n’y a pas de sens de l’Histoire, pas de fatalité. Juste le choix volontaire des hommes.
Mais il y a bien un paradoxe dans cette histoire : le Québec a trouvé le chaînon manquant (la chrysalide-Révolution tranquille), mais n’a toujours pas atteint le dernier chaînon (le papillon-liberté). Or, si toute cette évolution ne va pas jusqu’à son achèvement, il n’aura pas été démontré que la libération d’un peuple peut être pacifique, de bout en bout. Cela donnerait raison à ceux qui prônent la révolution violente. Le Québec a une responsabilité : offrir un autre modèle à un monde exsangue.
L’Histoire du Québec est donc un conte de Félix Leclerc qui comporte encore deux fins possibles. Je lance un appel sur le blogue www.pourquelquesarpentsdeneige.org . Terminez l’histoire ...
Pierre de La Coste
www.pourquelquesarpentsdeneige.org
Aucun commentaire. Soyez le premier.
Réagissez à ce texte
- Là où le Québec réel est fermé, le Québec imaginaire est ouvert
- Un Québec « grano-bio-écolo» voilà ce que je veux, par Audrey Vaillancourt
- Le Québec réel est un adolescent qui peine à de venir adulte, par Jean-Marie Lalande, Lévis
- Le Québec réel et imaginaire d'un «maudit français», par Pierre de la Coste, Paris
- Le Québec imaginaire ou le meilleur des mondes, par François Roy
- Une société en mode «survie», par Thierry Vincent, Longueil
- L'histoire d'un peuple qui ignore son potentiel, par Éric Fréchette, L'Assomption
- De nouveaux défis, par Paul Lévesque
- Je me souviens du Québec réel, par Nicolas Falcimaigne, Trois-Pistoles
- Schefferville, Québec et Montréal, Ottawa, par Marc A. Vallée
- Le Québec de 2037, par André Renaud
- Racism: values as justification, by Richard Rothschild, Rigaud
- Par delà ce pays, par Marcel Pouliot, Sherbrooke
- Bateau, par Yvon Roy
- Le National, envoi de Richard Lauzon
- De l?inconvénient de vivre au présent, par André Serra
- Le Québec réel, tel que défini par ses mythes fondateurs, par Pierre Sormany
- Mon Québec imaginaire n'est pas juste un pays, par Chantal Lebel
- Mon identité ? Quelle identité? par Charles Gagné
- Mon identité ? Quelle identité? par Charles Gagné
- On ne devrait pas discuter du Québec, mais des Québec réels, par Fran&ccdil;ois Laverdure, B.Sc. Urbanisme
- Chez nous, par Yvon Roy, 24/10
- Un coup d'oeil derrière ..., par Jean-Guy Dagenais
- Le bouclier de Kébec, par Nicole Poirier, 18/10
- Pour un Québec rapaillé, par Pascal Alain
- De la paroisse au pays, par Louis Lapointe
- Cela ne me dérange pas d'attendre..., par Gilles Beaulieu, 15/10
- Pour rêver en couleurs, par André R. Bouchard, 14/10
- Deux images du Québec, par Suzanne Bougie, 12/10
- Mon Québec bouleversant: entre le rêve et la réalité!, par Jean-Serge Baribeau
- Testament pour Rosalie et Simone, par Rock Beaudet, Montréal
- Aller au fond des choses, par Marc Brière, 04/10
- Qu'est-ce que le Québec précisément, par Francis Boucher, 08/10
- Si nous avions choisi l'indépendance, par André Brunel, 08/10
- Quand les Québécois vivront d'amour, par Françoise Breault, 08/10
- Pour un numéro d'état civil québécois universel, par Jeran-Marc Fredette, 08/10
- Votre main, pour ne pas partir complètement, par Geneviève Dorais, 08/10
- Francité et laïcité, par Jean Beaudin, 08/10
- Le Québec des jeunes allumés, par Paul Hamelin, 08/10
- Recommencer par l'essentiel, par Simon Bertrand, 06/10
- Ce rêve que portent nos enfants, par Louis Lapointe, 04/10
- Candeurs de l'imaginaire, par Frank Escoubès, 01/10
- Si on ausculte le Québec, par Raymond Pilote, 01/10
- Je vois un siège pour nous à l'ONU, par Antoine Caron, 02/10
- Un petit peuple déprimé dans son identité, par Gérard Vincent, 02/10
- Mon avion atterrira à l'aéroport international René Lévesque, par Sylvain Racine, 1/10
- Socio-démocrate profondément antinationaliste, mais résolument sécessionniste, par Raymond Fredette, 1/10
- Souverain, indépendant, unique et mien, par Georgette Duchaîne, 29/09
- Réflexion personnelle sur le sujet des accommodements raisonnables, par Louise Gagnon, 30/09
- Président d'un pays souverain par Paul E. Laberge, 27/09
- Éducation, entrepreneurship et droits individuels, par André Michaud, 27/09
- Mon expérience d'immigrant, par Aziz Djaout, 27/09
- Se transformer grâce aux difficultés, par Jacques Fournier, 27/09
- Le malaise religieux au Québec, par Jacques Gauthier, 27/09
- Le souffle de nos rêves, par Bernard Dostie, 27/09
- Québec utopique, par Olivier Laroche, 27/09
- Ce n'est pas un pays, c'est un territoire, par Onil Perrier, 27/09
- Un pays est toujours imaginaire, par Jean-Marc Labrèche, 23/09
- Le Québec, une superpuissance, par Louis Belzile, doctorant en pataphysique, 26/09
- Mon Québec est une société avant-gardiste, par Jean-Benoît Riopel, 26/09
- Point de vue de poète, par Olivier Gamelin, 25/09
- Nous sommes encore loin de nous-mêmes, par Ouanessa Younsi, 25/09
- Si nous pouvions refaire l'histoire, par André Goyette, 24/09
- Le pays des paradoxes, par Mireille Fournier, 24/09
- Salut de l'Irlande, par Jean Goyette, 23/09
- Les siècles de l'hiver, par Réjean Martin, 23/09
- Le Québec des poètes, par Léa Weemaes, 23/09
- Économie, compétition et vitesse, par Lise Vigeant, 23/09
- Prospérer en paix, sans effort, par Michel Langlois, 22/09
- Une société de consommation, par Raymond Durocher, 22/09
- En pleine confusion entre l'imaginaire et le réel, par Pascale Demers, 22/09
- Qu'est-ce que le Québec, par Albert Bertrand, 23/09
- Québec/Canada, par Michel Thibault, 22/09
- Américains? Ou Québécois? par Nicolas Jacques-Morel, 23/09
- Une Nation sans papiers, par Luc Laforêt, 22/09
- De l'illusion au rêve, par Robert Groleau-2309
- Le poids du réel en 2007, par Renaud Blais-2309
- Le Québec, c'est d'abord et avant tout Montréal, par Patrice Gagnon-2309
- Mon Québec imaginaire, par Julie Hamel-2309
- Un pays autonome, par Gaétan Branconnier-2309
- Une disparition inéluctable, par Jérôme Guay-2309
- Québec imaginaire: le Devoir vous interpelle
- Québec imaginaire, qu'est-ce que c'est?


