Le règne du chacun pour tous, par Dominique Laroche, génération X

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Hervé Fischer

Date: mercredi 19 décembre 2007 09:05



2. Le règne du chacun pour tous

 

Dominique Laroche, architecte

Génération X.

dominiquelarochearchitecte@gmail.com

 

« Et plus le monde a l’air d’un monde qui se ressemble, et moins les hommes sont des hommes de raison » - Edgar Bori, Cyrano.


Hiver 2007. La guerre et les déboires environnementaux défraient quotidiennement la manchette. Nous sommes les spectateurs encore distanciés de scènes presque surréelles mais pourtant bien vivantes. Dans ce contexte de haute tension à la fois stimulant et inquiétant, les Québécois se questionnent. Quelle devrait être notre place dans le monde ? Qu’est-ce qui fait de nous une nation ? Quelles sont les valeurs qui nous habitent ? Comment tirer profit de notre diversité ? De quel genre de société rêvons-nous maintenant pour nos futurs petits enfants ? Quel rôle constructif pouvons-nous jouer dans le grand cirque de la mondialisation ? Comment pouvons-nous collaborer dès maintenant à l’élaboration d’un nouvel ordre économique mondial qui tiendrait compte de la valeur réelle des ressources naturelles et du déséquilibre biologique planétaire que notre espèce a provoqué ?

 

Printemps 20xx. À la suite d’une introspection exhaustive et après quelques balbutiements dans les premières années du nouveau millénaire, le Québec est entré de plein fouet dans la modernité; il a finalement choisi de regarder loin devant.

 

Nos perceptions et nos idéaux se sont transformés à mesure que se développait notre compréhension du monde. Nous avons décrété périmé notre trop grand individualisme et nous sommes dotés d’un projet de société. Ce faisant, nous avons rejeté plusieurs dogmes qui paralysaient notre évolution. En premier lieu, nous avons admis que la société de surconsommation était physiquement insoutenable. Nous avons ainsi accepté que nos parents soient les derniers « privilégiés » d’un système économique aveuglant et aux multiples effets pervers. Nous avons cessé de présenter comme idéale une vie de consommation matérielle un peu étourdissante au dépend d’un ensemble de richesses inestimables. Fort de cette conscience nouvelle, nous avons cessé d’accorder automatiquement de la crédibilité aux individus du seul fait de leur réussite financière. Nos modèles se sont transformés. Et nous avons finalement dit non à l’isolement, au surmenage, à la destruction des ressources naturelles, à la négligence de la famille et des amis, au stress, au suicide et à la dépression. 

 

Nos économistes ont fait preuve d’intelligence, de sensibilité et d’audace en inventant une véritable logique économique qui considère comme variables importantes l’explosion démographique mondiale et le caractère fini des ressources naturelles. Nous avons cessé de limiter les scénarios économiques à des idées d’un autre siècle.

 

Les calculs de retour sur l’investissement ont été repensés. Les fonds éthiques sont devenus la norme. Des mesures cœrcitives contre les pollueurs ont découragé des pratiques rétrogrades et ont stimulé le développement d’un secteur tertiaire créatif qui rapporte gros. Les liens dans les communautés ont été retissés. Les emplois et industries contribuent maintenant à l’essor local et la fierté renaît au sein des populations rurales québécoises. À l’intérieur de cet immense terrain de jeux, les acteurs de la scène économique ont intérêt à penser à long terme. Ont ainsi pris naissance des initiatives locales exceptionnelles qui ont mises à profit le fantastique potentiel créateur québécois.

 

Cette créativité a donné une trajectoire nouvelle à tous les grands chantiers de notre belle province. Comme société, nous avons d’abord fait entendre un « non » retentissant à des scénarios urbanistiques éloignés de ce que la débâcle environnementale entamée nous dicte de faire. Nous nous sommes saisis de l’énorme potentiel d’économie d’énergie, d’argent et de ressources liée à une restructuration du développement du territoire. Nous nous sommes laissé séduire par des schèmes plus sensibles qui rendent possibles les investissements nécessaires à l’implantation de nombres de stratégies durables lors de l’élaboration de nos milieux de vie.

 

Au chapitre de l'urbanisme, nous avons cessé de construire de nouvelles routes et de nouveaux ponts et avons plutôt tiré profit du génie québécois pour proposer de nouvelles et importantes infrastructures de transport collectif.  Nous avons profité à fond de la présence du fleuron Québécois Bombardier pour planifier immédiatement et implanter graduellement un système de transport interurbain efficace, confortable, économique, sécuritaire, rapide et peu polluant.. Nous avons placé au centre de tous les nouveaux quartiers ces modes collectifs de déplacement. Nous avons assuré des liens directs et à fréquence raisonnable avec les grands centres.

 

La voiture, symbole déchu d’une liberté fausse et excissevement coûteuse et cocon d’acier qui isole les individus, a perdu son trône. Nous avons réduit drastiquement son utilisation dans notre quotidien grâce à une planification basée sur la proximité à l’échelle de l’humain. Les gigantesques surfaces asphaltés et viaducs que la voiture réclamait à coup de milliards, les espaces à l’échelle inhumaine qu’elle imposait au centre des milieux de vie et l’inadmissible pollution à laquelle elle était associée ont été remplacés par des infrastructures réduites, intelligentes, complexes et éminemment efficaces qui sont devenus des témoins importants de notre évolution.

 

Du côté de l’architecture, nous n’avons pas attendu après les solutions miracles puisqu’elles existaient déjà. Nous orientons notre habitat de façon à tirer profit de la fantastique puissance brute du soleil. Nous profitons de la température constante de la terre pour chauffer et climatiser selon les saisons. Nous utilisons partout les contrôles intelligents pour réduire au minimum notre consommation d’énergie. Nous centralisons la collecte de déchets organiques et utilisons leur potentiel énergétique pour alimenter en gaz les cuisinières des habitations. Nous séparons l’urine à la source avant de la refiler aux agriculteurs locaux comme fertilisant naturel. Nous produisons à quelques mètres de nos résidences des légumes savoureux et organiques. Nous isolons beaucoup mieux les bâtiments. Nous captons les eaux de pluies sur les surfaces imperméables et laissons les surfaces absorbantes rediriger naturellement l’eau vers les nappes phréatiques. Nous instaurons le traitement biologique et local des eaux usées et aménageons en bordures de ces installations des espaces verts où cohabitent la faune, la flore et les gens.

 

Tous les développeurs ont sauté avec nous dans ce nouveau tourbillon d’idées stimulantes. Ils se sont engagés sur la voie de la durabilité et de la rentabilité en proposant un produit dont ils restent les bénéficiaires quelques années après la livraison. Ils mettent en place des systèmes éco énergétiques dont ils assument initialement les coûts mais dont ils tirent profit à la fin de la période d’amortissement. En parallèle à ces actions du secteur privé, le gouvernement s’est engagé, grâce à la pression exercée par une population bien informée - additionnée à celle exercée par les partis d’opposition - à regarder au-delà des courtes échéances électorale et à garantir des investissements qui promettent de rapporter à long terme, faisant ainsi preuve d’un plus grand respect à l’égard des générations futures et de leurs propres petits-enfants.

 

À l’image des dynamiques naturelles liées à la proximité, nous avons entrepris d’augmenter la surface de contact entre la matière qui constitue les gens. En substituant l’être humain à la voiture comme objet central de la logique de développement, nous avons multiplié les opportunités d’interactions et créé des lieux de rencontres et d’échanges aux multiples couleurs. Nous nous sommes rapprochés à la fois de la nature et de la communauté. Nous avons frayé avec la diversité et peu à peu repris contact quotidiennement avec l’essence des choses. Ce faisant, nous avons appris à aimer la différence. Et afin de susciter l’enthousiasme populaire pour ces milieux de vie réellement durables, nous nous sommes appuyés sur le génie des publicitaires québécois pour en faire la promotion.

 

Le développement s’appuit maintenant sur des bases géographiques, biologiques, économiques et sociales. L’urbanisme, avec l’architecture qui l’habite, deviennent écosystèmes. Ils sont inspirés d’une nature qui s’est perfectionné pendant des milliards d’années et dont nous connaissons aujourd’hui plusieurs secrets. La diversité de l’habitat qui prend ainsi forme et sa grande sensibilité au milieu lui assure une croissance juste et lui confère une extraordinaire résilience.

 

Dans le Québec 20xx, on ne parle plus uniquement de créer de la richesse;  on parle surtout de stimuler l’émergence d’une nouvelle solidarité sociale en mettant à la base de tous processus décisionnels une nécessité urgente qui rallie l’humanité toute entière; la protection de l’environnement. Un Québec où on est parvenu à se sortir de nous-même et où on a cessé de subir le rythme effréné propre à la société de surconsommation. Un Québec pluriel où on a exploité notre formidable diversité.


À l’aube de ce nouveau millénaire, le Québec s’est donné une identité propre en inventant un modèle de développement qui intègre l’ensemble des ethnies et des générations, stoppe la dilapidation des ressources naturelles, fait fructifier l’économie locale, améliore la qualité de vie, alimente les écosystèmes et encourage les contacts entre les gens. Nageant allègrement dans cette nouvelle dynamique, le Québec continue d’inspirer plusieurs autres grandes nations. Et les Québécois, solidaires, se portent beaucoup mieux. C’est le règne absolu du chacun pour tous.

 




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