Le règne du chacun pour soi, par Dominique Laroche, génération X
Hervé Fischer
Date: mercredi 19 décembre 2007 09:011. Le règne du chacun pour soi
Dominique Laroche
génération X
« C’est d’ailleurs l’un des paradoxes les plus déroutants de notre époque que le modèle de société le plus attrayant, celui qui a terrassé tous les autres, doute profondément de lui-même. » Amin Maaloof - Les Identités Meurtrières
Hiver 2007. Un peu comme l’ensemble des sociétés occidentales, le Québec se cherche. Le nouveau millénaire présente de plus en plus concrètement l’ampleur de défis qui ne peuvent plus être mis en veille. À l’échelle planétaire nous assistons à un impressionnant branle bas de combat – encore mis en lumière avec le dernier Nobel de la paix - résultat d’une conjoncture environnementale connue et documentée; pour la première fois dans la courte histoire de l’humanité, nous avons saisi les limites de la biosphère. Et le Québec, comme toutes les sociétés privilégiées de l’hémisphère nord, est en quelque sorte pointé du doigt. Une profonde remise en question des modes de vie occidentaux - et leurs impacts sur la consommation d’énergie et de ressources – doit impérativement se retrouver au centre de tous les agendas politiques.
Dans ce contexte tout a fait original, le Québec semble tourner à droite. La peur de l’autre, de celui dont les racines profondes sont ailleurs, est de plus en plus palpable. Au même instant et plus que jamais le Québécois s’affirme et se questionne intensément afin de mieux comprendre les choses qu’il croit aujourd’hui devoir défendre.
Les grands médias qui donnent quotidiennement le pouls du Québec sont bien puissants, concentrés et proches du pouvoir. Les Québécois, comme les citoyens de plusieurs autres grandes démocraties, ne connaissent qu’un maigre échantillon de toutes les opportunités qui s’offrent à eux. Le contenu est souvent évacué au profit du contenant. Pendant les grandes entourloupettes et les combats de coq fortement médiatisés entre les chefs des 3 plus vieux partis politiques, les partis « marginaux » font preuve d’intelligence et de gros bon sens en proposant plusieurs mesures concrètes dont tirerait profit la majorité de la population. Ils proposent des changements innovants et audacieux qui s’insèreraient dans une nouvelle logique économique. Pourtant, l’affleurement médiatique envers ces petits derniers persiste. Leur performance aux urnes n’est pas à la hauteur de leurs idées; la majorité, le « vrai monde », est tenue dans l’ignorance.
Profitant de ce flou médiatique, de brillants démagogues se bousculent aux portillons du pouvoir. Les plus opportunistes, grands amis du conseil du patronat, proposent leurs orientations au gré des sondages populaires et au détriment de décennies de luttes sociales. Les plus bouffons, qui se confirment d’ailleurs également hors-la-loi, arrivent à faire croire à la population qu’il est durable de construire de nouveaux ponts et de nouvelles autoroutes. Ces orientations promettent pourtant d’augmenter encore la présence de l’automobile et le problème déjà grave de pollution, en plus de poser à long terme et pour les générations futures des casse-tête d’entretien encore plus compliqués et coûteux que ceux que nous connaissons aujourd’hui. Ces très beaux parleurs ne travaillent ni pour les intérêts de la majorité, ni pour les intérêts des générations qui poussent, même si il semble que ce soit ce que la majorité entend puisqu’elle leur donne le pouvoir de nous gouverner.
Élevé au rang de priorité numéro un par la logique néo-libérale et suite à la révolution tranquille, la consommation a remplacé la religion catholique. Le shopping du dimanche s’est substitué à la messe. La combinaison « prix à la baisse » et « crédit disponible pour tous » a rapidement transporté le Québec dans une ère de surconsommation. Jamais les québécois n’ont été aussi endettés, jamais leur épargne n’a été aussi basse, et jamais n’ont-ils semblé si insouciants à l’égard de leur portefeuille.
Les régions se vident de leurs habitants. Elles sont autant de cas d’hémorragies. Les traditions se perdent au profit d’une machine économique qui sectionnent les liens entre les entreprises locales et la population. Les interminables fusions éloignent toujours plus les dirigeants de leur clientèle et se traduit par une production mal adaptée aux besoins réels des communautés locales, une production qui peine à tirer profit des opportunités toujours présentes sur le terrain, une production qui de surcroît surexploite les ressources naturelles.
Les familles sont fracturées. Les jeunes parents sont pris dans un tourbillon fou afin de se payer le plus possible de ce que la télévision leur dit qu’ils ont besoin pour être heureux. Ils passent de longues heures dans le trafic, seuls, empoisonnés et impuissants. Ils ont peu de temps pour leur couple, peu de temps pour leurs enfants, et souvent pas de temps du tout pour leurs propres parents, leurs frères et sœurs ou leurs amis.
Les aînés vieillissent en isolement. On construit pour eux, partout et n’importe où, des foyers dans lesquels ils meurent à petit feu. Ils y vivent loin des leurs et s’y retrouvent beaucoup trop souvent coupés de la vie émanant de la jeunesse.
L’industrie forestière est en crise. Elle paye aujourd’hui pour avoir laissé quelques multinationales dilapider l’une de nos principales ressources premières en la vendant sans transformation et à bas prix à notre gourmand voisin du sud, ce voisin américain duquel ont dit beaucoup de mal mais à qui on ressemble étrangement.
Le vent balaie violemment de gigantesques superficies du territoire québécois. Les élus ont finalement compris que l’énergie éolienne est incroyablement propre et merveilleusement abondante. Un peu détraqué par une découverte aussi extraordinaire, le gouvernement s’est lancé dans un processus chaotique d’exploitation de cette ressource. Les lois du marché sévissent. Les principaux moteurs de développement associés à l’éolien tourneront vraisemblablement à l’extérieur de notre territoire.
L’eau est omniprésente. Cependant, on la pollue effrontément. Les épisodes d’algues bleues sont les tristes résultats d’un développement insouciant et d’une règlementation insuffisante ou non respectée. En plus, notre or bleu est offert à qui le veut et à trop bas prix, en particulier à quelques grands monopoles étrangers. Le Québec semble avoir perdu le contrôle de la chose sans laquelle la vie n’existe pas. Pour ajouter au malheur, on construit pour les Québécois de nouveaux développements résidentiels dans lesquels on leur offre de continuer à gaspiller cette précieuse ressource première sans aucune redevance.
Le soleil frappe généreusement notre territoire. Il est une source d’énergie aussi extraordinaire que méconnue. Les Québécois ne semblent savoir que subir ses rayons sous forme de coups de soleil et de cancers de la peau, alors que sa puissance brute est surprenante et exploitable.
La voiture règne toujours en maître incontesté. Elle est au coeur de la vie et du budget de presque tous les citoyens du Québec. Elle est l’élément central et glorifié d’une logique de développement suburbain totalement inefficace. La voiture est la plus claire expression de l’individualisme dont le Québec est victime, à l’image de plusieurs autres sociétés dites « développées ». Elle pollue beaucoup plus que ce qui devrait être admis. Elle consomme une ressource précieuse à un rythme alarmant. Et elle réclame aujourd’hui une proportion troublante de nos terres arables pour la faire avancer. Associées à la voiture sont des sommes d’argent et des quantités de ressources considérables. Associées à la voiture sont des infrastructures qui partout autour de nous menaceront bientôt de s’écrouler. Et pourtant, l’effet le plus pervers de ce mode de déplacement semble invisible aux yeux des québécois; autour de la voiture s’articule des espaces à l’échelle inhumaine, des espaces où justement seule la voiture semble à son aise. En emprisonnant les individus dans sa carcasse d’acier et les isolant physiquement les uns des autres, la voiture se transforme et se dresse en un impressionnant rempart entre les gens.
En ce début de millénaire, le Québec est toujours aux prises avec de vieilles méthodes de développement et de mauvaises habitudes de consommation qui témoignent pourtant d’un illogisme économique, social et écologique pour le moins flagrant. Le Québec réel n’est pas durable. Il se fond dans un système urbanistique nord-américain extrêmement polluant mais pourtant bien implanté et en pleine expansion. Un système qui roule sur l’or noir et qui, en plus de polluer l’air et d’isoler les individus, alimente l’instabilité politique mondiale que l’on connait.
À l’heure actuelle, le Québec n’arrive pas vraiment à affirmer sa différence. Il se cherche une identité. Et sur son territoire comme à plusieurs autres endroits sur le continent, l’individu est victime d’un capitalisme qui arrive parfois à l’aveugler. Il surfe sur plusieurs valeurs qui demeurent des inventions médiatiques mais qui sont nécessaires à la croissance d’une économie qui a peu d’avenir. Plongé dans cet environnement hostile, le Québécois se réfugie dans son monde intérieur. Il vit l’instant présent. C’est le règne absolu du chacun pour soi.
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