le Québec réel est d'abord et avant tout un territoire où l'on parle français, par Mario de Luca, Montréal

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Hervé Fischer

Date: samedi 01 décembre 2007 19:03



Le Québec réel et l’imaginaire.

Loin dans un passé rendu nébuleux par les années accumulées, il y a l’essence de ce que nous sommes. La femme qui m’a donné le jour, cette Canadienne française qui a fait de moi un Québécois, avait pour la langue française et l’écriture de cette langue un respect sans limite; si elle était fière d’être femme en cette Amérique du Nord de toutes les richesses elle l’était autant d’être francophone.

Cette femme et bien d’autres de sa génération se sont vu refuser les portes de l’université et du haut savoir : elles étaient confinées à la cuisine, à la  chambre à coucher et aux enfants. Mais beaucoup d’entre elles avaient une très bonne idée de ce qu’était l’accommodement raisonnable. Les premiers signes d’une grande révolution féministe, déjà, influençaient ces femmes : elles étaient syntonisées sur le chant du monde, leurs bras ouverts aux autres, le cœur ouvert à l’explosion d’une génération d’enfants qui voudra changer le monde et que l’on a désigné de « baby boom ». N’est ce pas là une facette de l’histoire récente du Québec, un aperçu du Québec réel ?

Un jour d’adolescence, le coeur plein des paroles de cette femme sur l’égalité entre les hommes, sur la beauté et l’intelligence des couleurs et des races humaines, je suis parti à la découverte d’un territoire. Il y eu la Gaspésie, riche par la générosité et l’accueil de son peuple, par la senteur de son horizon salé, par l’azure de ses matins enchanteurs, par ses falaises majestueuses et ses forêts étendues. On la disait pauvre et sous-développée. Aujourd’hui encore on craint qu’elle se vide de son sang, de sa jeunesse.  Ste-Luce, Mont Joli, Matane, Ste-Anne des Monts, Mont-Louis, Grande-Vallée, Barachois, Gaspé, Chandler allaient devenir des noms de lieux à tout jamais gravés dans mon âme. J’ai pris le traversier Matana-Godbout et j’ai découvert une Côte-Nord où des femmes et des  hommes industrieux, qualifiés, des artistes d’une merveilleuse grandeur, construisaient un pays en se fondant à un territoire sans limite, à une côte longue qui accueille les journées et les nuits d’un fleuve, d’un golfe et d’une mer. De Tadousac j’ai pris le chemin qui borde la rivière Saguenay pour y découvrir, en son amont, un pays que l’on dit royaume, où coexistent la fierté d’être d’un peuple et une langue d’une  sonorité cristalline qui donne à notre parole française tant de générosité et d’ouverture à l’autre. Dans ce territoire, nulle crainte d’assimilation ou de mort culturelle : seulement les certitudes d’être, de durer et d’offrir.

Plus tard, durant ces jours de grand voyage, toujours à la recherche de pays nouveaux, un homme de Senneterre (Abitibi) et sa fille m’ont ouvert leur porte : cette femme  ne s’est pas questionnée sur le lieu de mon origine à cause du nom qui n’est pas d’ici mais d’une Italie lointaine et romaine. Femme de la terre d’ici, femme de la terre de tous qui m’a pris et entrainé encore plus en avant vers le Québec réel : celui de Ville-Marie (Témiscamingue), de Ste-Béatrix (Lanaudière), de Dosquet (Lotbinière) et de Wotton (Estrie). Un autre jour encore, un marin qui sommeillait en moi s’est éveillé. Ensemble nous avons appareillé et mis le cap sur l’île d’Anticosti, emprunté le détroit de Belisle, longé les côtes du Labrador, doublé le Cap Chudleigh, enfilé le détroit d’Hudson et enfin navigué vers Poste-de-la-Baleine et la Baie James.

Aujourd’hui, en cet âge que l’on dit troisième, une  certitude m’habite lorsque le pays se fait entendre dans la quiétude des jours : le Québec réel est d’abord et avant tout un territoire où l’on parle français. Malgré la rumeur d’une langue qui se meurt, qui est en régression dans la métropole  de ce pays, j’ai la certitude que dans cinquante ans « nous » allons encore et toujours parler français. Que ce soit le français des faubourgs de Québec, des ruelles et de tous les plateaux de la grande ville de Montréal, celui des sentiers de l’Abitibi, des cantons entourant le Lac St-Jean ou celui des routes qui sillonnent les villes et villages de l’intérieur des terres et les côtes  de notre merveilleux et majestueux fleuve ; la langue française vivra. Nul nationalisme, nulle indépendance et nul fédéralisme accommodant ne peuvent être la raison de notre survivance en tant que peuple  francophone d’Amérique du Nord.  Non, la persévérance de cette langue francophone, typique, en ce territoire unique, entouré d’une « mer d’Anglophones », est dans la nature des hommes et des femmes qui habitent le territoire. Est-ce là  le Québec rêvé, le Québec de l’imaginaire ?

Mais qui sommes nous ? Qui est ce « nous » ? Poser la question c’est aborder le rêve, l’irréel, le non existant. J’entends des voix qui parlent d’exclusion : « non à la lapidation, non à l’excision, non à la polygamie… », et j’y vois le subterfuge de l’ignorant qui se cache derrière le paravent d’une noblesse nombriliste qui, en réalité, dit non au judaïsme, non au protestantisme, non aux noirs, non aux rouges, non aux jaunes…. Non à « tout ce qui » n’est pas Canadien-Français d’origine. Il est urgent de sortir de cette exclusion moribonde, le « nous » ne peut être autre qu’inclusif.

Imaginons une terre française d’Amérique, une terre d’accueil pour tous ceux qui n’avaient plus d’horizons économiques et politiques. Imaginons un peuple de toutes origines aux couleurs des rivières, de la terre et des forêts d’ici.  Dans ce Québec imaginaire, la métropole de ce vaste territoire francophone est également québécoise, des ponts se développent entre le Québec des régions, le « pure laine », et le Québec plus urbain, celui de la multiethnicité. Il y aura donc osmose entre Montréal et les régions, ces ponts deviendront des avenues  d’allers et  retours incessants. Alors « nous »  serons universels, multicolores, riches de paix et de découvertes. C’est un « nous » à construire que celui de la multiethnicité, bien sûr, mais le seul Québec possible appartient à cette mouvance.  Le Québec imaginaire est celui de tous les âges, de toutes les couleurs et de toutes les cultures : une réalité qui va constituer  la toile de fond d’un territoire francophone à peupler.

 

Mario De Luca


 




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